Anis Terai. Banquier international, spécialiste de l’énergie et ancien cadre supérieur de Sonatrach : «La perte d’attractivité de l’exploration est une tendance de fond»

Elwatan; le Lundi 13 Octobre 2014
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-Le dernier appel d’offres pour la recherche et l’exploration en hydrocarbures a été couronné par seulement 4 permis sur 31. Peut-on parler d’une perte d’attractivité pour l’Algérie ?

Ce résultat est un échec cuisant de la politique de recherche et d’exploration des hydrocarbures en Algérie. C’est aussi le résultat de la perception du risque pays et du manque d’attractivité de notre économie.
D’autant plus que l’épisode Tiguentourine a semé le doute chez les pétroliers internationaux quant à la sécurité physique de leur personnel et de leurs investissements.La perte d’attractivité de l’exploration est une tendance de fond depuis l’amendement du 29 juillet 2006, de la loi n°05-07, du 28 avril 2005 relative aux hydrocarbures, jugé «inamical» par les pétroliers. Ainsi, lors des trois avant-derniers appels d’offres (2008-2011), seulement 9 licences ont été accordées pour 36 périmètres proposés. La toute dernière loi sur les hydrocarbures n’a pas apporté les changements espérés et s’est par conséquent avérée tout aussi inefficace pour repositionner la destination Algérie dans l’industrie des hydrocarbures.

On pourrait blâmer «injustement» l’Agence nationale pour la valorisation des hydrocarbures (Alnaft) pour cet échec, car elle est le premier responsable de ce processus, et on peut clairement établir que sa stratégie et son approche ont été un désastre complet. Mais en réalité Alnaft, comme les autres institutions du secteur de l’énergie, n’a pas les coudées franches. Le ministère de l’Energie concentre tous les pouvoirs du secteur, exerce une tutelle directe et impulse les orientations des acteurs publics du secteur.

Sonatrach est aussi le grand absent de cette opération. Au titre de la loi n°05-07, l’Entreprise nationale doit participer aux appels d’offres pour obtenir de nouveaux périmètres à explorer en effort propre en Algérie, or il se trouve que ce n’est plus une orientation stratégique. Probablement, à cause du déficit chronique en ressources humaines qualifiées, du manque d’équipements et des passations de marché que tous les cadres fuient.Concernant la recherche et l’exploration des hydrocarbures en Algérie, on peut sans ambiguïté parler de perte d’attractivité. Cet échec expose à la lumière du jour le problème de gouvernance du secteur et la fragilité de la politique énergétique dans son ensemble.

-Avec ces résultats mitigés, la croissance de la demande énergétique interne les impératifs d’exportations et de l’intérêt des générations futures, comment peut-on répondre à cette triple exigence?

La demande interne d’énergie croît fortement depuis plus d’une décennie au rythme des croissances démographique et économique, alors que la production d’hydrocarbures est en baisse constante depuis quelques années. C’est une situation critique, sachant que l’industrie du pétrole évolue négativement pour les exportateurs. La mise en production des ressources non conventionnelles et la mutation des modèles énergétiques des pays de l’OCDE pourraient conduire à une baisse durable des prix.

Nous devons à très court terme réformer la gouvernance du secteur de l’énergie et redéfinir ses politiques et stratégies. Il faut inévitablement revoir l’architecture institutionnelle du secteur, faire croître la création de valeur et rationaliser l’utilisation de l’énergie. Pour ce faire, l’augmentation des prix et la suppression graduelle des subventions sont nécessaires et auront pour effet une meilleure maîtrise de la dépense publique et la réduction de la contrebande. Cette réforme doit s’accompagner par la protection des ménages et des artisans les plus vulnérables. Un Fonds souverain permettrait de constituer une épargne de long terme pour les générations futures, à l’instar de la Norvège ou de la Russie, dernier pays à avoir mis en place un fonds similaire en 2012. La panoplie de réformes nécessaires dépasse de loin le seul secteur de l’énergie. Il faut agir au niveau de la politique générale du gouvernement en présentant un programme de réformes cohérent et ambitieux pour placer l’Algérie sur la voie du développement.

-Commencer par préparer la transition énergétique dans ces conditions et faire de la place aux énergies renouvelables qui restent marginales...

Effectivement, la part des énergies renouvelables reste encore marginale dans le bilan énergétique de l’Algérie. En réalité ce n’est pas alarmant, car le bon timing n’est pas encore arrivé pour faire croître la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique, ceci dit, il faut préparer la transition dès aujourd’hui. Etant donné les progrès technologiques réalisés tout récemment, le solaire pourrait dans certains contextes (notamment les réseaux délocalisés) concurrencer les énergies fossiles pour la production d’électricité. Mais il ne faut pas se tromper, l’intermittence, de la production d’électricité à partir des sources renouvelables est un sérieux handicap tant que les solutions de stockage ne sont pas économiquement viables.

Néanmoins, il est possible, voire nécessaire, de développer les énergies vertes. C’est possible en capturant la création de valeur et ceci est valable pour tout le secteur de l’énergie. La création de valeur passe par l’intégration verticale et horizontale des activités. Nous devons tendre vers la production durable d’équipements et de matériels et à l’élargissement de l’offre de services. Cela permettra non seulement de capturer la valeur en local et de développer nos compétences nationales, mais aussi d’optimiser les transferts en devises.

La transition énergétique c’est aussi l’efficacité énergétique, qui est avant tout une question de comportement et de prise de conscience des coûts économiques et environnementaux. Elle se réalise aussi avec des appareillages et des bâtiments plus économes. Les réseaux intelligents d’électricité peuvent aussi assurer des économies importantes. Mais avant ça nous devons limiter les pertes techniques et commerciales du réseau d’électricité en réhabilitant les lignes de transport et en renforçant la fonction distribution. Ces axes de développement ne sont possibles qu’au moyen d’une vision claire et une stratégie partagée. Une telle feuille de route ne peut provenir que d’un organe du type du Conseil national de l’énergie en version élargie aux différentes parties prenantes.

Seule une institution de cette envergure posséderait la compétence nécessaire pour impulser de telles évolutions multisectorielles. Le ministère de l’Energie doit pour sa part se limiter à la proposition et à l’exécution des politiques publiques du secteur. Eventuellement, il pourra aussi garder certaines compétences de régulation. Néanmoins, il ne doit plus exercer sa tutelle ou «gérer» les entreprises publiques qui doivent réaliser les objectifs décidés par l’Etat-actionnaire d’elle-même, sous l’impulsion de leurs assemblées générales et conseils d’administration / Directoires.                             

Categorie(s): economie

Auteur(s): Safia Berkouk

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