Archéologie et identité

Elwatan; le Vendredi 14 Mai 2010
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Alors que le mois du patrimoine se termine cette semaine, des archéologues algériens ont souhaité s’exprimer sur la thématique de cette année : l’identité. Après le débat ouvert par El Watan Week-end à l’occasion des 30 ans du printemps berbère (voir n°55), ils poursuivent la réflexion.
- Sabah Ferdi. Chercheur au Centre national de la recherche en archéologie : «Les hommes comme les sociétés ont un «moi» multiple»

Je suis associée à la mission archéologique franco-algérienne de Tazoult, dirigée par Aïcha-Amina Malek. Il s’agit de fouilles archéologiques antiques (romano-africaines). Je suis également chef d’un projet sur l’archéo-sismicité qui consiste à observer les traces de séismes dans l’Antiquité à partir de l’observation des vestiges archéologiques en place. Par ailleurs, en tant que codirecteur du corpus des mosaïques antiques de l’Algérie, je participe à leur inventaire dans le pays.

Le patrimoine évoque à la fois la relation paternelle et l’héritage laissé par ce dernier. Notre intérêt pour le patrimoine est une façon de reconnaître nos racines, notre origine et nos multiples appartenances. Nous ne venons pas de nulle part ; nous sommes le résultat de millions d’influences qui vont au-delà de notre mémoire individuelle.
Ce patrimoine, on le voudrait le plus expressif possible de nos racines. Or, il se trouve que nos musées sont des vitrines dans lesquelles l’Algérien d’aujourd’hui ne se reconnaît pas toujours.

L’Algérie a connu un passé protohistorique, un passé punique, un passé romain, un passé byzantin, un passé turc, un passé espagnol et un passé français, mais ce passé ne semble pas constitutif de la personnalité algérienne. Ne faut-il pas parler d’un «pré-patrimoine» ? Car il s’agit d’antiquités et de vestiges dans lesquelles l’Algérien-visiteur devrait pouvoir se reconnaître mais qu’il considère comme doublement étranger. Ils le sont par ceux qui les ont mis en valeur, ils le sont aussi par les civilisations qu’ils évoquent. C’est pourquoi, il nous faudrait d’autres types de vitrines.

Il faut que les patrimoines soient expressifs de notre algérianité. Non pas des patrimoines qui parlent seulement des autres, mais de ce que l’on a fait avec les autres pendant qu’ils étaient là, ou encore de ce que l’on a fait avant que les autres ne soient là, ou encore de ce que l’on a fait pendant que les autres n’étaient plus là.
En réalité, ces antiquités sont plus méditerranéennes qu’à proprement parler «algériennes». Elles sont les témoins d’événements qui se sont déroulés en Algérie ; c’est pourquoi elles ne sont pas considérées comme un patrimoine constitutif d’un héritage légué par des ancêtres de la famille.

Miroirs pour se comprendre

Le patrimoine tel qu’il est présenté actuellement ne nous révèle pas à nous-mêmes. Il nous raconte plutôt une histoire empruntée, plaquée, imposée ou épousée.
Si les Algériens s’intéressent médiocrement à leurs musées et à leur patrimoine, c’est parce que ce qu’ils y trouvent ne correspond pas à leur identité-personnalité, et que l’Algérien est fondamentalement en quête d’identité personnelle.
Les hommes comme les sociétés ont un «moi» multiple. Retrouver son identité consiste à se rétablir au milieu de ces divers mois, en découvrant ce moi privilégié qui est le plus expressif de soi. Ce moi qui s’est forgé au cours de l’histoire, du passé, des circonstances, des activités ou de rencontres… On retrouve son identité originelle quand on se reconnaît dans ce moi qui, tout en composant avec d’autres, détient une place première.

Au fond, les patrimoines nous montrent des cultures anciennes parfois originelles et, par ce fait, ils nous apprennent à mieux nous parler à nous-mêmes de notre propre culture.
Il ne suffit pas aux musées d’être des vitrines qui exposent ; il convient que nous les regardions comme des miroirs qui nous aident à nous comprendre nous-mêmes.
Il est à souligner que l’Algérien est dans une situation d’amnésie volontaire. Au cours de toute son histoire, on lui a imposé plusieurs identités. Il a le sentiment d’avoir été souillé. Son particularisme et sa spécificité ont été occultés par différentes strates et apports étrangers sur son moi profond. Aussi ne se reconnaît-il que difficilement dans tout ce patrimoine qui s’est constitué dans son pays.

Pour que l’Algérien s’intéresse au patrimoine existant dans son pays, il faudrait qu’on lui donne la possibilité de découvrir sa spécificité à travers des produits apparemment étrangers. Comment lui offrir l’occasion de comprendre que les métissages séculaires, loin d’être une honte, sont, plus d’une fois, un enrichissement. La connaissance de soi se parfait dans la connaissance d’autrui ; et la connaissance d’autrui se parfait dans la connaissance de soi.

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- Mahfoud Ferroukhi. Docteur en archéologie et histoire de l’art :
«Le patrimoine archéologique, lui, ne peut être remis en cause»

Après Nos ancêtres les rois numides, je viens de terminer un second ouvrage, Juba et Cléôpatre. Au Centre national de recherche en archéologie, je viens d’initier un projet de recherche sur le thème «Les Numides : royaume et société». Nous allons effectuer un état des lieux (sites, musées…) et reconsidérer les études faites jusqu’à maintenant.

Architecture, arts visuels, cinéma, théâtre, littérature, coutumes et traditions, d’art, musique, gastronomie, danse, sont l’expression même de l’identité d’un peuple. C’est aussi la richesse et l’originalité de la langue et des dialectes, mais aussi le climat varié, les ressources naturelles qui contribuent à façonner l’identité spécifique de la société.
L’Algérie et son immensité de 20 millions de kilomètres carrées de territoires, traversée par des millions d’années d’histoire (de la préhistoire à nos jours), ne peut avoir qu’une identité riche et remarquable, portant toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Il faut savoir qu’historiquement parlant, l’Algérie a été colonisée durant 1922 ans, c’est-à-dire depuis 42 de l’ère chrétienne et la fin des royaumes numides jusqu’à la lutte de libération et l’indépendance en 1962.

Le patrimoine archéologique algérien est particulièrement riche en raison de ces mouvements historiques qui ont contribué à former et à forger la nation. Il possède des caractéristiques qui lui sont propres malgré la «répression» culturelle et identitaire des fortes colonisations subies à travers les siècles. Le «communautarisme» inventé et nourri par les colonisateurs et récemment l’intégrisme sont des faits nuisibles au maintien de l’originalité et de l’unité algérienne.

Pétri d’histoire

Depuis maintenant plus d’un siècle, l’archéologie s’attelle inlassablement à distinguer et à clarifier tous les aspects identitaires d’un groupe ou d’une société toute entière. Par contre, il existe ce danger que les colonisateurs ont développé : celui de s’approprier le patrimoine archéologique d’un pays colonisé et l’arracher culturellement à ceux qui le peuplent.
Tout récemment, de nouvelles recherches archéologiques menées par des chercheurs algériens ont bien montré que, malgré la colonisation romaine par exemple, sur une mosaïque, sur une sculpture ou un monument dit «romain», des traits artistiques ou des aspects techniques uniques et spécifiques à l’Algérie sont identifiables. Alors, ce patrimoine archéologique avec toutes ses différences n’est plus romain, mais algérien. Il fait partie intégrante de l’identité algérienne et nord-africaine.

L’Algérie est également engagée dans une identité maghrébine, avec des pays dont les valeurs sont, elles aussi, séculaires et souvent analogues. Oui, il y a une identité algérienne, qui résulte d’un passé culturel long de plus de vingt-deux siècles forgé par Massinissa et les Numides (imazighen ou «hommes libres») et poursuivi par Juba, Tacfarinas, et les autres rois et chefs qui leur succédèrent.
L’identité d’un peuple se découvre tous les jours et se découvrira encore. L’Algérie est un pays jeune mais «pétri» d’histoire. Les générations futures découvriront leur identité à travers leur patrimoine, archéologique aussi qui, lui, ne peut guère être remis en cause. Il faut le conserver et le protéger coûte que coûte.

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- Mohamed El Mostefa Filah. Professeur à l’Institut d’archéologie, université de Bouzaréah : «Il faut accepter notre passé tel qu’il est»

Le patrimoine représente pour moi tout ce qui concerne l’archéologie et l’histoire de mon pays, legs matériel et immatériel laissés par les générations qui nous ont précédés. Ce patrimoine est présent en nous ; il est constitué de tout notre héritage culturel présent et passé, bon ou mauvais, car il faut accepter notre passé tel qu’il est. Il forme notre personnalité et constitue notre identité nationale profonde.
Ce patrimoine représente un lien très fort en vue de la conservation de notre identité culturelle et nationale. Plusieurs idées profondes sont contenues dans ces principes et participent à mettre en relation les concepts culture et patrimoine. Ce qui est très important aussi, c’est d’inculquer la notion de patrimoine et de culture nationale aux jeunes et aux générations montantes et de leur dire que ce patrimoine leur appartient en propre et que nous ne sommes que de simples dépositaires de celui-ci ; notre rôle principal est de le leur léguer, enrichi de nos propres expériences, chacun dans son domaine.

Un autre principe est de resserrer les liens patrimoniaux entre les générations et de préserver les valeurs ancestrales tout en s’ouvrant sur les différentes cultures et civilisations du monde moderne et de ne pas s’enfermer dans un cercle obsolète révolu et vieillot.

Politique de paix

Notre patrimoine véhicule aussi plusieurs valeurs et messages historiques, artistiques, politiques, religieux, sociaux et naturels. Ces valeurs participent à donner un sens à la vie des citoyens et constitue ainsi une très grande partie de leur identité nationale.
Le patrimoine est aussi un moyen de connaître les autres peuples et de développer ainsi une véritable politique de paix entre les peuples grâce à une mutuelle compréhension.
Ce patrimoine est unique et n’est pas capable de se régénérer si on ne le sauvegarde pas. Il constitue aussi un puissant moteur pour le développement du secteur économique en créant des emplois, car maintenant il doit d’autofinancer et financer aussi les lieux où il est implanté.

Pour conclure, je dirais que l’identité nationale c’est d’abord, en premier lieu, prendre conscience de l’existence d’un patrimoine varié et très riche, matériel soit-il ou immatériel, transmettre ce patrimoine et l’enrichir de notre vécu aux générations montantes. Pour le volet formation, dans les sciences du patrimoine, il faudrait faire en sorte de posséder les techniques modernes de ces différentes sciences, ceci en vue d’une meilleure formation universitaire et je pense que ce dernier point est essentiel à une meilleure connaissance scientifique et à une meilleure gestion du patrimoine culturel national qu’il soit matériel ou immatériel.

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- Abderrahmane Khelifa. Historien archéologue : «Après presque 50 ans d’indépendance, pourquoi faire appel à des étrangers pour écrire notre histoire ?»

Pendant longtemps l’archéologie était considérée comme une science auxiliaire de l’histoire parce que confinée dans l’histoire de l’art monumental. Aujourd’hui, elle dépend de plus en plus étroitement d’une multitude de sciences dont elle tend à adopter de plus en plus les méthodologies : physique, chimie, biologie, économie, sciences politiques, sociologie, climatologie, etc. … En tant que science, l’archéologie est perçue, avant tout, comme un processus de synthèse, une étude des cultures humaines, un support essentiel à l’écriture de l’histoire. Cela est d’autant plus vrai pour les pays du Maghreb et particulièrement l’Algérie, où les sources écrites sont rares pour les périodes antique, médiévale. Ces sources sont avares de renseignements quand il s’agit de décrire les transformations urbaines et dans la mesure où elles ne renseignent pas sur les aspects de la vie quotidienne et de l’activité économique.

Siècles obscurs

Aussi, on aurait pu penser que, une fois l’indépendance recouvrée et la volonté d’une réécriture de l’histoire, on allait privilégier des pistes nouvelles avec la perspective d’axes fondateurs majeurs pour asseoir une identité débarrassée de la langue coloniale qui affirmait par la voix de Lucien Golvin :«L’Algérie n’a pas d’histoire propre» reprenant dans l’ introduction à son livre Le Maghreb central à l’époque des Zirides, un des justificatifs de la colonisation qui voyait dans la recherche archéologique un moyen de rétablir le pont entre Rome et la colonisation enjambant allégrement les «siècles obscurs» chers à Félix Gautier. Ce ne fut d’ailleurs pas un hasard si la direction des antiquités dépendait directement du Gouverneur général (ministère de l’Intérieur) et si à l’Indépendance on ne trouvait les Algériens qu’aux postes de gardien de musée ou de sites.

Paradoxalement, cette idée fut reprise par nombre d’Algériens qui considèrent que les sites antiques sont étrangers à notre identité faisant de leurs habitants comme Apulée de Madaure, Augustin de Thagaste, Fronton de Cirta, Optat de Milev, des étrangers à leur pays, alors qu’ils se revendiquaient tous «Afri sum» (je suis Africain).
Si nous nous référons au siècle dernier, nous constatons que la connaissance de l’Afrique antique et médiévale a progressé grâce à l’archéologie, l’épigraphie et la numismatique qui ont révélé des structures urbaines nouvelles et des dizaines de milliers d’inscriptions qui ont éclairé de façon éclatante une histoire faite d’événements, de révoltes, mais aussi de vie sociale et urbaine et ce dans les coins les plus reculés de nos campagnes même si certaines conclusions étaient biaisées.

Compétences locales infimes

Les fouilles effectuées ces cinquante dernières années montrent qu’une génération d’archéologues algériens a entrepris des travaux dans différents sites et périodes : Tipasa, Tébessa, les Djeddars, Sétif, Lambèse, Cherchell, la Qal’a des Béni Hammad, Tlemcen- Agadir, Honaïne, Achir, sans compter les fouilles préhistoriques qui sont tout aussi nombreuses : Tin Anakaten, Afalou, Ngaous, Mankhour, etc. qui firent l’objet de publications dans Lybica ou le Bulletin d’archéologie algérienne qui malheureusement ne paraît plus… faute d’articles scientifiques.

Cette capitalisation d’un savoir-faire peut nous faire poser la question de savoir si, après environ un demi-siècle d’indépendance, nous sommes en mesure de diriger des chantiers de fouilles. Et paradoxalement, nous demander aussi pourquoi faire appel à des étrangers pour écrire notre histoire. Pourtant l’existence de numismates, d’experts en mosaïques, d’épigraphistes, de céramologues et de dessinateurs devrait pousser les responsables à employer les compétences locales même si elles sont infimes. L’exemple de la place des Martyrs est suffisamment édifiant à ce sujet. Faut-il dans ce cas poursuivre ou revoir la formation des archéologues à l’institut d’Archéologie lequel sort chaque année des promotions de dizaines d’archéologues depuis les années 90 si ces derniers sont dans l’incapacité de travailler valablement sur un chantier de fouilles.

Ainsi, nous ne pouvons pas dire que l’archéologie est un vecteur essentiel dans la recherche de notre identité. La preuve ? Les circonscriptions archéologiques ne sont plus opérationnelles puisqu’elles ont été supprimées par des bureaucrates qui n’ont jamais mis les pieds sur un chantier de fouilles sous le mauvais prétexte qu’elles faisaient partie de l’ancien découpage colonial… Les constructeurs peuvent en toute quiétude démolir des pans entiers de notre identité et faire passer l’autoroute sur des dolmens ou des structures archéologiques antiques !

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