Biyouna : Je suis un livre ouvert

Elwatan; le Vendredi 10 Fevrier 2012
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De notre
correspondante de Paris

Sur scène au théâtre Marigny (Champs-Elysées) où elle se produit depuis le 24 janvier 2012 pour son premier one woman show, Biyouna raconte et se raconte : ses débuts de danseuse, son parcours d’Alger à Paris, ses relations avec sa mère, sa passion pour Adamo, ses rapports à la modernité. Sur scène ou dans la vie courante, c’est la même femme : naturelle, spontanée, vive, réactive, simple et franche. Biyouna est un livre ouvert, comme elle le dit elle-même. Nous avons eu à le vérifier effectivement après plus de deux heures passées chez elle, dans son appartement d’une tour HLM de Puteaux, entourée de sa famille.

Elle nous ouvre sa porte et son cœur, sincèrement. Elle se livre, avec pudeur et retenue, parle de ce qui lui fait mal, de ce qu’elle rejette : l’opportunisme, la médisance, la méchanceté, l’hypocrisie. Son parler franc, cru, dérange ? Qui ? Pourquoi ? Parce qu’elle est vraie, parce qu’elle refuse l’habit de la tartufferie dicté par les docteurs de la bonne morale, du socialement correct. Il n’y a vraiment pas de quoi noircir les colonnes de certains journaux.

Complicité

«Si le courant passe si bien avec son public, c’est parce qu’il se reconnaît dans ses textes. Ses thèmes de prédilection : la liberté, la paix, l’hospitalité, le bon sens ; elle fustige l’intolérance, les mesquineries et la bêtise, et ne rate pas une occasion de se moquer de ceux qui se mêlent des affaires des autres. Ce qui fait sa force, c’est ce mélange d’intégrité et de folie, son côté rebelle mêlé de tendresse. Elle ne triche pas», dit d’elle Ramzy qui produit son spectacle. Sur scène, pendant près d’une heure, Biyouna communique et communie en effet avec le public, de la vieille dame à la toute jeune fille. Le spectacle devient interactif, le public réagit à haute voix.

La spontanéité et la simplicité de l’artiste suscitent une proximité et une complicité avec le public que peu d’artistes réussissent à provoquer. Son spectacle, une tranche de sa vie, de la vie d’une femme algérienne, prise en étau entre son désir d’émancipation, de liberté et d’individualité, toutes les aspirations encadrées par une mère aimante et compréhensive mais sévère, soucieuse de la réputation et de l’honneur de sa fille, rebelle. Le cadre du spectacle : une belle vue d’Alger, une passerelle portant l’inscription «Air le bled» de laquelle descend la comédienne. Le spectacle est rythmé par des saynètes de la vie quotidienne à Alger et ensuite il revient sur Paris, sur les rapports franco-algériens.

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 «Je n’aime pas les hypocrites ni les opportunistes»



-Biyouna, une femme libre qui ne ferme pas sa gueule ?

Oui, depuis que je suis née. J’ai tenu tête à mes parents, à tout le monde. Je voulais ma liberté. J’avais dit à ma mère que je ne serai jamais une femme soumise.

-En quoi c’est important d’être libre ? C’est quoi une femme libre ?

Je fais ce que je veux sans dépasser les limites. Ma vie est un livre ouvert. Je n’ai peur de personne, je ne vis pas pour les voisins, je vis pour moi-même, pour mon travail. Une femme libre, c’est une femme qui n’est pas censurée. Je connais mes limites. Ceux qui prétendent que Biyouna fait des films pornographiques» sont malades, mais malades. Les films de Nadir Moknèche (Délice Paloma, Viva l’Algérie et le Harem de Mme Osmane dans lesquels Biyouna joue les premiers rôles, ndlr) ne sont même pas interdits aux moins de 10 ans !

-Vous parlez de limites, quelles sont-elles ?

Je ne suis pas opportuniste, je ne suis pas hypocrite. Et la corruption, ce n’est pas mon rayon, mais alors pas du tout. J’en ai horreur (elle appuie sur les r, ndlr). J’ai constaté que quelques copines artistes, une minorité, ont complètement changé de mentalité et de comportement. Par opportunisme. Elles m’avaient incitée à mettre le foulard. Elles sont très mal placées pour me donner pareil conseil, moi qui ai été plus honnête et plus probe qu’elles. Je n’ai jamais mangé de ce pain-là, c’est pour cela que je n’ai amassé aucun bien matériel, aucune richesse. Et elles viennent me faire la morale, en plus. C’est cela qui m’afflige, l’hypocrisie, surtout.

-Permettez-moi d’insister, on a l’impression que vous revendiquez haut et fort cette liberté d’être et d’expression ?

On dit des choses sur moi qui ne sont pas vraies. Mon public algérien me connaît très bien. La preuve, sur internet, alors que je ne suis pas une utilisatrice assidue de ce moyen de communication, à part quelques-uns, la majorité des internautes prennent ma défense et m’encouragent. Ce sont des jeunes. Une jeune fille de 22 ans a parlé de moi sous la forme d’un poème et cela me donne encore plus envie d’avancer. C’est un deuxième moteur qui se met en marche. Quelques journaux algériens, des anonymes m’ont critiquée, surtout quand je suis passée chez Ruquier.

Un journal algérien a déjà été condamné pour diffamation à la suite d’une plainte que j’avais introduite auprès du tribunal d’Alger. Chez Ruquier, j’ai attendu quatre heures avant de passer sur le plateau, j’étais fatiguée. (Biyouna a fait le buzz sur le net après son passage samedi 14 janvier 2012 sur le plateau de «On n’est pas couché» de France 2. Postée sur les réseaux youtube et facebook, la vidéo de son intervention chez Laurent Ruquier déclenche des insultes, des critiques, mais aussi des marques de soutien et d’encouragement, ndlr). Je ne pardonnerai jamais aux médisants et aux malfaisants. Ils sont méchants comme tout.

-Et c’est pour répliquer à ces médisants que vous affirmez que vous êtes une femme libre qu’on n’empêchera pas de parler ?

Non, ce serait leur donner trop d’importance. Je ne réponds pas à la bassesse. Cela ne me retirera pas mon public. Les gens sont encore plus nombreux à venir me voir et m’entendre. Vous avez pu le constater vous-même. (En effet le spectacle fait salle comble depuis la première représentation).

-Qu’est-ce qui vous blesse le plus ? Qu’est-ce que vous avez le plus de mal à accepter ?

Ce qui me fait le plus de peine, c’est que la culture algérienne a beaucoup de mal à avancer. On a eu la décennie noire, mais aujourd’hui on peut se reprendre. Si l’Algérie avançait, ses enfants n’auraient pas envie de la quitter. Avant, ils ne cherchaient pas à aller ailleurs. Parce qu’il y avait du travail, des distractions, des films, chaque week-end on allait au cinéma. Il y avait le théâtre aussi.

-Dans votre spectacle, vous faites un clin d’œil à ceux qui partent, aux clandés, comme Miloud, le personnage de votre one woman show…

Les Algériens sont les mal-aimés, même dans Délice Paloma, je l’ai dit. Cela fait de la peine. J’ai rencontré ici un jeune avec un bac+5 travaillant comme chauffeur de taxi. Un ingénieur chauffeur de taxi !

-Pourquoi vous-même vous avez quitté l’Algérie, alors que pendant la décennie noire, vous aviez refusé de le faire ?

Personne ne m’a demandé de quitter la scène en Algérie, c’est moi qui ai décidé de partir, du fait de la précarité du statut de l’artiste. Arrive le Ramadhan on travaille, le Ramadhan passé on rame. Avec la décennie noire, je n’avais plus de revenus. J’ai quatre enfants et une maman à ma charge. Cette période difficile passée, la situation des artistes ne s’améliorait pas pour autant. Certains vivotaient en animant des mariages, la plupart vivaient au jour le jour. Se retrouver à un certain âge dans le dénuement comme Mohamed Oueniche qui a dû, à la fin de sa vie, habiter chez son voisin lequel l’a enterré. Il est sorti par la petite porte. Ce qui est arrivé à Mohamed Oueniche m’a fait cogiter. On m’avait proposé de m’installer à l’étranger, j’avais refusé, pendant la décennie noire je ne voulais pas quitter l’Algérie. Mais j’ai dû me rendre à l’évidence que pour ma carrière je n’avais plus d’avenir en Algérie.

-En France, vous avez trouvé la reconnaissance  

Et quelle reconnaissance ! Au théâtre Marigny, j’ai la plus belle loge. Aucun artiste arabe n’est passé à Marigny, je suis la première.

-La première artiste arabe ou algérienne ?

La première artiste arabe. Vous imaginez, des youyous au Marigny ! (Elle éclate de rire).

-Pourquoi avez-vous éprouvé le besoin de parler de votre vie, de votre famille, de votre mère dans Biyouna ? Un message ?

Le respect de la maman. J’y tenais beaucoup, parce que ma mère a été pour quelque chose dans ma carrière. Ma mère était une femme au foyer. A la mort de mon père, alors qu’elle se retrouve avec quatre jeunes enfants à charge, plus trois cousins qui vivaient avec nous, elle prend alors son indépendance. Elle retire son haïk quand elle trouve un emploi de caissière de cinéma au Dounyazad, au Casino. Et moi, j’ai commencé par la danse.

-Elle vous a laissé faire ?

Elle m’a laissé faire mon choix. Et le jour où Mustapha Badie m’a choisie pour jouer dans Dar Esbitar, je ne voulais pas, j’avais peur, je n’avais pas fait d’école de cinéma. Ma mère m’a dit : «Tu as voulu faire de la danse, tu l’as fait, maintenant essaie la comédie, si ça ne va pas tu lâches.» Ma mère était sévère, attention, il n’était pas question que je fasse de bêtises. C’était une bonne maman.

-Et vous, vous êtes une bonne maman pour vos quatre enfants ?

Je l’espère. Ce sont mes enfants qui pourront vous le dire. (Une voix, du fond du couloir : «Oui, c’est une bonne maman.», celle de sa fille Amel, âgée de 19 ans). Je suis une maman qui essaie de donner de la liberté à ses enfants, mais en étant vigilante. Je ne les gâte pas trop non plus.

-Comment est née l’idée de ce spectacle dont vous avez co-écrit le texte ?  

Le public me connaissait comme chanteuse, comédienne comique et humoriste. Mon agent Olivier Gluzmann m’a suggéré de faire un one woman show. Je n’en avais jamais fait. Ramzy avec qui j’ai joué dans Il reste du jambon ? le rôle de sa mère m’a proposé de produire mon one woman show. Il venait de devancer mon souhait, j’adore son humour. On a travaillé au spectacle pendant un an. Avec Cyril Cohen, on a écrit le texte, il m’a réécrit les paroles de la chanson Djamila, la musique est de Samy Chiboub avec Smaïl Benhouhou.

-Sur scène, vous avez une grande proximité avec le public qui rit beaucoup...

On dirait qu’on est dans la cuisine de notre maman, à Dar Sbitar. Je dialogue avec le public, qui se retrouve dans mon spectacle. Quand je dis : «ça dérange quelqu’un ?», j’entends : «Non.» Pourtant, la question ne s’adresse pas à la salle. J’aime dire les choses clairement, je trouve que nous manquons de sincérité. Je suis une artiste accessible, qu’on peut toucher. A Orly, une dame m’a demandé de prendre une photo avec moi, ce que j’ai accepté tout naturellement, puis elle m’a raconté sa vie, ses problèmes familiaux. J’adore mon public. J’ai participé il y a un an au Festival de la musique à Lyon, aux côtés de Charlotte Gainsbourg, Vanessa Paradis, Julien Clerc.

Leur public avait réservé ses places sur internet, mon public à moi n’a pas confiance dans le virtuel, n’étant pas habitué à internet, il lui faut un billet en papier et entre les mains. Le directeur de la salle de spectacles craignait que je n’aie pas de public. Ca a été le déferlement. Un groupe de femmes au foyer est venu me voir, les maris avaient loué un bus à la mairie pour les y conduire. La salle de l’Odéon de Lyon s’est transformée en salle des fêtes de Bab El Oued. A Marigny, une grande partie de mon public y mettait les pieds pour la première fois. Mon public n’est pas exclusivement algérien, il est cosmopolite. Je suis une citoyenne du monde, je ne suis ni sectaire ni raciste.

-Et Miloud (Samy Chiboub), ce jeune sans-papiers, quel rôle tient-il dans le spectacle ?

C’est le choix de Ramzi. Ramzi a un grand cœur, il côtoie ces gens-là, il les rencontre, il est très sensible à leur situation.

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Nadjia Bouzeghrane

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