Bourgeoisie et industrialisation en Algérie : On n’industrialise pas sans classe industrialisante

Elwatan; le Mercredi 8 Octobre 2014
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Les hydrocarbures génèrent 97% des recettes d’exportation (73,9 Mds de Dollars en 2012) et 70% des recettes budgétaires, ce qui indique une nette dépendance de l’économie vis-à-vis  de ce secteur. Une baissedes prix du baril de pétrole sur les marchés mondiaux aurait des incidences très fâcheuses sur les équilibres financiers. Cette vulnérabilité, mainte fois décriée fait l’objet de débats dont le contenu fait ressortir une volonté de relancer l’activité industrielle pour répondre à la demande du marché intérieur mais aussi pour soutenir les exportations hors hydrocarbures.

 

On peut schématiser cette vision ingénieriste, en une combinaison de matières, de techniques, d’argent et de travail. Il suffit de trouver la bonne combinaison pour produire de la richesse. L’économie algérienne présente la caractéristique d’être l’otage de marchands (importateurs, spéculateurs….) et ce n’est pas ce groupe dominant qui va industrialiser. L’industrialisation historique est le fait d’une classe sociale qui, en Europe a remis en cause un ordre social ancien pour accéder au pouvoir. Cette classe sociale est appelée, bourgeoisie. Notre réflexion tente de mettre en lumière l’histoire de la bourgeoisie dans sa quête du pouvoir. En termes plus claires, nous essayerons de montrer que l’industrialisation est une manœuvre pacifique que la bourgeoisie a utilisé pour prendre le pouvoir.

 

 

Qu’est-ce-que la bourgeoisie ?

Au XVIIème siècle, la bourgeoisie est en pleine ascension, elle a presque réussit à prendre le pouvoir. Devant l’ascension de cette nouvelle classe,  les nobles voient leur statut social baisser ; et comme toute couche sociale qui régresse, elle rabaisse la couche montante. Molière, proche du roi Soleil, Louis XIV, décrit sous le visage du « Bourgeois gentilhomme », le portrait d'un parvenu soucieux de promotion sociale qui veut imiter le comportement des nobles. Pendant longtemps, l’ascension de cette couche sociale n’a pas été  du gout du pouvoir ou des  couches sociales qui lui sont proches. Il a fallut attendre le XIXème siècle pour que la moquerie  s’estompe et l’image du bourgeois s’améliore. Des auteurs tels qu’Honoré de Balzac (1799-1850) et Emile Zola (1840-1902), seront de la partie. Ils vont représenter des portraits célèbres de bourgeois, le premier dans plusieurs romans de la Comédie humaine et dans César Birotteau, en particulier, le second, tout au long de ses Rougon-Macquart. Qui est exactement le bourgeois ?

 

Le bourgeois c'est d'abord l'habitant du bourg, un citadin qui a obtenu,  privilèges et  avantages de la part des seigneurs. Dansla tradition du XIXème siècle, la bourgeoisie c’est : le Dos bien droit et la tête haute, une habitation dans des quartiers chics, l’inscription des enfants dans les écoles privées, la bourgeoisie c’est aussi, recevoir à l’heure du thé, passer d’un salon à l’autre, entre deux œuvres de charité, aller à l’opéra,  ne jamais parler de soi (inconvenant), ne pas se plaindre. À table, on est prié d’arriver à l’heure exacte avec cravate noire, sinon en nœud papillon. Mais, à la moindre faute de goût, on n’est pas réinvité. Bref, Les bourgeois s’appuient sur l’apparence et l’image pour affirmer sa différence vis-à-vis des autres, les non-bourgeois. La bourgeoisie est productrice de valeurs et conduites que les autres imitent.  Comment une couche sociale méprisée par la société, se hisse au sommet de la hiérarchie sociale ?

 

 

Brève histoire de la bourgeoisie

La bourgeoisie est une puissance politique, associée à la révolution industrielle et au développement du capitalisme. Le bourgeois est un citadin qui habite le bourg et dont l’existence dépend d’un métier et plus particulièrement du commerce. Dans les métiers, Il n’est ni forgeron ni menuisier, le seul fait de fatiguer son corps, semble indécent. Sont bannis tous les métiers manuels et toutes les activités  salissantes.  Pour ne pas  entacher  son image,  le bourgeois préfère être  médecin ou avocat.  Quelle est l’histoire de cette étonnante couche sociale qui s’est appropriée pacifiquement le pouvoir sur la production, sur les échanges, sur la ville d'abord, et l'État ensuite ?

 

Nous sommes au moyen âge, le commerce se développe, les villes s’étendent et sont en lien avec les places commerçantes européennes ayant chacune ses débouchés. Au sud de l’Europe, Venise, Pise et Gênes dominent le commerce méditerranéen avec leurs marchands en contact direct avec l’Orient. Au nord de l’Europe, la Hanse, puissante association de villes germaniques et scandinaves, détient le monopole commercial vers la mer du Nord et la Baltique. Les commerçants sont, en rapport d’échanges lointains grâce aux rendez-vous réguliers de foires qui les connectent à leurs homologues de Bruges, d’Italie et d’Angleterre. La noblesse affaiblie économiquement, réclame une plus grande centralisation de l’Etat. Elle s’impose auprès de ses rivaux par les guerres sans fin et ne survie que des prébendes que la monarchie lui distribue par l’impôt arraché aux bourgeois et aux paysans.

 

Par son mode de vie et son rang dans la société, la bourgeoisie est la frange la plus riche de la société européenne. Son ascension est facilitée par l’administration royale qui l’utilise pour contrer la noblesse. Cette alliance avec l’Etat lui permet d’infiltrer les rouages de la haute administration et de s’affirmer socialement. C’est ainsi que les fils de riches marchands sont placés dans les offices du Roi et les emplois dans l’appareil de l’Etat. Jean-Baptiste Colbert (1619-1683), fils d’un marchand de drap deviendra célèbre auprès de Louis XIV dont il sera le contrôleur général des finances et secrétaire d’Etat de la maison du Roi. Les économistes doivent à Colbert, l’encouragement de la production industrielle destinée à l’exportation. En Angleterre et dès le XVIIème siècle, les riches marchands s’associent à la gentry (noblesse non titrée composée essentiellement de notables provinciaux et de propriétaires de domaines) pour s’opposer à la tyrannie royale.

 

Le pouvoir économique de la bourgeoisie commence à dépasser celui de la noblesse. En jouissant d’un pouvoir économique croissant, la bourgeoisie se heurte aux privilèges des membres du clergé et de la noblesse Elle refuse d’entretenir les nobles et la hiérarchie ecclésiastique, considérés comme parasitaires. Elle exige que l’Etat coute moins chère et veut contrôler ses dépenses. Comment ?

 

C’est peut être la première fois qu’une classe sociale pense à mettre en place une structure qui contrôle l’Etat. Elle revendique un rôle politique à la hauteur de ses responsabilités économiques. La bourgeoisie pense à un parlement. « No taxation without représentation » (Pas d’impôts sans représentation parlementaire), tel était  le mot d’ordre clé de la Révolution anglaise de 1643. Les révolutions qui suivent aboutissent  toutes à la forme républicaine de gouvernement. Ce fut le cas de la Révolution des Pays-Bas au 16ème Siècle, de la Révolution anglaise de 1643-1649 ; de la Révolution américaine de 1776 et de la Révolution française de 1789.

 

Le rôle historique de la bourgeoisie

 

Le mercantilisme est le moment où se forme l’Etat-Nation, d’abord en France (depuis Richelieu) et en Angleterre (depuis Elisabeth I), ensuite en Prusse (sous Frédéric II) et en Russie (Pierre le Grand). C’est aussi, le moment de l’allianceentre l’Etat et la bourgeoisie. La puissance du souverain repose désormais sur les ponctions faites sur la richesse de la bourgeoisie. Cependant, le maintien du système féodal nécessitait des apports financiers de plus en plus importants  pourfinancer une armée  et des armes.  Cette situation,força les souverains à prélever de plus en plus d’argent sur la   bourgeoisie, qui considère que la structure politico-sociale lui fait peu de place. Aussi, l’aristocratie terrienne conteste le profit commercial considéré comme non légitime.

 

Pour ne pas s’opposer à la bourgeoisie, le souverain lui proposa concessions et avantages tels que :

-Le développement d’un cadre juridique et administratiffavorable.

-Le financement par l’Etat de dépenses d’infrastructures favorable à l’industrie naissante.

-La protection contre la concurrence des importations étrangères, par un système de droits de douane, de contingentements et de licences accordant des privilèges de monopole à des producteurs nationaux.

-Le soutien des exportations, par la création de grandes compagnies commerciales aux statuts protégés à l’exemple de la Compagnie des Indes Orientales.

 

Voilà que les conditions d’une construction d’un économique sont réunies. Pour que la bourgeoisie puisse faire triompher la symbolique qui lui est propre, celle de l’argent, il lui faudra asseoir son pouvoir sur quelque chose d’étranger à l’aristocratie et au clergé : l’économique (Henni, 1986, p.96). Désormais, comme l'a chanté Jaques Brel, le bourgeois "ne pense pas, il compte". Il construit l’économique comme moyen de lutte contre le politique qui exclut le capital marchand (Henni, p.98). Il va transformer le surplus marchand dans les activités industrielles qui légitiment à leur tour le profit. Le marchand devient industriel et c’est toute l’Europe qui en profite. La bourgeoisie se subordonnera le pouvoir politique en légitimant sa propre logique, la logique économique. Bref, la bourgeoisie européenne a accédé au pouvoir en se légitimant grâce à l’industrialisation Cette situation ne peut s’appliquer à tous les marchands du monde. Seuls les marchands exclus du politique sont capables d’industrialiser. Quant est-il des marchands algériens ?

 

 

Existe-t-il une bourgeoisie algérienne ?

 

La charte de Tripoli (1962) conçoitl’industrialisation de l’Algérie en éliminant la bourgeoisie locale considérée  comme «incapable de promouvoir la construction du pays et le défendre contre les visées impérialistes». Dès 1966, les bases matérielles de la «bourgeoisie» locale allaient être laminées par la constitution de monopoles d’Etat. Le code des investissements de 1966 achève cette mise à l’écart du privé. Il va préciser les conditions de développement du secteur privé national. Parmi les conditions imposées au secteur privé national, on peut citer : L’interdiction d’investir dans les secteurs stratégiques et vitaux, et l’obligation de ne pas concurrencer les secteurs économiques de l’Etat. La Charte nationale de 1976 a renforcé cette volonté des pouvoirs publics à repousser le privé Algérien qualifié de  «bourgeois exploiteurs», cette désignation a empêché le secteur privé déjà affaibli à s’étendre en dehors du secteur de la sous-traitance dans lequel il a été confiné.

 

L’option du « socialisme spécifique » jusqu'à la fin des années 80, a été accompagnée d’un discours déligitimant les entrepreneurs privés qualifiés d’«agent de l’impérialisme» au point où toute la société a fini par développer une certaine suspicion et mépris a leurs égards.   Toute l’histoire de l’économie  algérienne sera marquée par cette méfiance doctrinale (Liabes, 1989) vis-à-vis du privé national et étranger. Cette perception excluant le secteur privé est aujourd’hui, profondément enracinée dans l’inconscient populaire. La fortune est suspecte.  Ce n’est qu’âpres la chute des prix des hydrocarbures et l’entrée de l’Algérie dans la crise de paiement que le discours officiel à l’égard du privé change. Le tarissement des ressources financières impose aux pouvoirs publics d’appeler le secteur privé à contribuer à l’effort de développement. L’effondrement du bloc socialiste et les évènements d’octobre 1988, vont pousser les pouvoirs publics à abandonner définitivement l’économie centralisée pour s’orienter vers l’économie de marché.

 

L’année 1991 marque la fin du monopole de l’Etat sur le commerce extérieur, La démonopolisation du commerce extérieur  favorisa l’émergence des importateurs privés qui se sont substitués à l’Etat. En quelques années ces importateurs ont accumulé des fortunes importantes. Pour mesurer l’ampleur de ces fortunes, il suffit de constater que les importations algériennes sont passées de  10 milliards de Dollars en 1990  à 47 milliards en  2012 soit une augmentation de  plus de 450%.La croissance  des importations s’est traduite par l’apparition d’une nouvelle couche sociale constituée essentiellement de commerçants-importateurs et de grossistes qui ont accumulé, en quelques années, des revenus confortables qu’ils ont investis dans des entrepôts, magasins et  villas au luxe.

 

Les importations augmentent deux fois plus vite que les exportations, le marché intérieur est inondé de produits venus d’ailleurs. On importe presque tout, on y trouve, les madeleines d’Espagne et les croissants de Bulgarie. Dans ces conditions, les activités productives s’effondrent. On assiste à la disparition pure et simple de secteurs d’activité tels le l’industrie du textile et des cuirs pour ne citer que ceux là. L’agriculture et l’industrie hors hydrocarbures créent moins de 20% de la richesse nationale. Au lieu d’investir dans les activités productives, ces marchands investissent dans l’immobilier. Au lieu de produire de la richesse ils la font circuler. Pour ces marchands, la richesse doit être produite ailleurs ; ici, on la consomme. En Corée du Sud, nous dit Lamiri, une dizaine d’entreprises et de familles produisent plus de 60% du PIB. La dernière enquête de l’office national des statistiques a démontré que 10% de la population la plus favorisée captait plus d’un quart des dépenses annuelles de la population.

 

Ce que nous désignons par facilité comme bourgeoisie ne constitue pas une bourgeoisie. En dehors de quelques patrons d’industrie, nous avons des marchands. Ces marchands n’ont pas besoin d’industrialiser pour accéder au statut de groupes dominants, ils y sont presque ou déjà. La chute de l’empire arabo-musulman, est l’histoire de ces marchands qui étaient au pouvoir. Ils n’avaient pas besoin d’utiliser l’usine pour y accéder (Henni, 1993). Ce qui n’est pas le cas des marchands européens qui étaient exclus du pouvoir. De ce fait, l’industrialisation est une affaire de groupes sociaux qui n’ont pas le pouvoir, c’est une affaire de légitimation sociale.

 

Ainsi, les pouvoirs successifs en Algérie en refusant la bourgeoisie, ont refusé en même temps les valeurs culturelles qui lui sont associées. C'est-à-dire, ce qu’on appelle communément les bonnes manières, que nous avons énumérer plus haut. Pour justifier leur position économique nos marchands, font appel aux valeurs religieuses. Le négoce et la spéculation, sont plus légitimes que le travail productif. Il est plus légitime de vendre des CD qui traitent de l’Islam et dont l’origine est douteuse que de faire de la mécanique. Si le pantalon symbolise l’usine, le Kamis est le signifiant du marchand.

Références

Brahimi A.(1991), «L’économie algérienne », OPU, Alger

Dorval B.(1979),  «Droit de propriété et capital : une contribution à l’analyse de l’embourgeoisement.», « Les cahiers du socialisme », n˚4, Montréal

El Kenz A. et Benoune M.(1990à, « Le hasard et l’histoire », ENAG, Alger

Henni A. (1986), « Etat, surplus et société en Algérie », ENAL, Alger

Henni A. (1993), « Le cheikh et le patron », OPU, Alger

Liabes D.(1989), » L’entreprise entre économie politique et société », in « L’Algérie et la modernité », S/D  de A. El-Kenz, CODESRIA, Dakar.

Sombart W.(1966), « Le bourgeois. Contribution à l’histoire morale et intellectuelle de l’homme économique moderne ». (1913), Petite bibliothèque Payot, Paris

 

Abdelatif KERZABI

Université de Tlemcen

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