Camille Sari. Président de l’Institut euro-maghrébin d’études et de prospectives : «La fermeture de la frontière profite à des lobbies»

Elwatan; le Lundi 6 Fevrier 2012
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-Quel impact aura la réouverture de la frontière algéro-marocaine sur les populations locales ?

La fermeture de la frontière profite à des lobbies qui font passer des tonnes de produits illicites des deux côtés des frontières. Je me suis rendu à Oran et à Maghnia en juin 2011 et à Oujda en juillet 2011 et j’ai mesuré combien des fortunes colossales ont été montées grâce à ces trafics qui passent par des voies non autorisées par mer et par terre avec certainement des complicités.
L’appât du gain transcende les frontières et rapproche ces puissances d’argent. Avec les lobbies de la plume et ceux qui profitent du surarmement des deux pays, nous avons des alliés redoutables coalisés contre la réouverture des frontières.
J’ai salué dans les médias audiovisuels et dans la presse écrite les initiatives des hautes autorités des deux pays.

-Des habitants des villes frontalières algériennes, à l’image de Maghnia estiment que les produits algériens subventionnés deviendront plus chers et rares si la frontière est ouverte. Qu’en pensez-vous ?

Bien au contraire, grâce à la réouverture des frontières, les produits qui y transitent pourront être régulés en quantité et par les tarifs douaniers. Actuellement, il n’y a aucune coordination entre les douanes algériennes et marocaines, ni entre les polices et armées des frontières.Avant 1994, beaucoup d’Algériens venaient acheter des produits textiles dans les grandes villes marocaines et ce fut une excellente pour les intérêts des deux pays. A Maghnia, j’ai vu des caftans marocains à Oujda, ce sont des montagnes de produits algériens, sans compter l’essence. Le rétablissement des passages aux frontières rouvertes fera gagner des milliards de dollars aux Etats des deux pays sous forme de taxes douanières.-

-Quelles sont les conditions nécessaires pour une meilleure intégration économique du Maghreb ?

Quand j’ai terminé la rédaction de mon ouvrage : «Algérie et Maroc : quelles convergences économiques ?» les relations entre ces deux pays étaient exécrables. J’avais plaidé pour de nouveaux partenariats économiques en mettant de côté les différents politiques. Plusieurs visites ministérielles ont fait avancer les projets. Actuellement les échanges intra-maghrébins ne dépassent pas 2% alors que dans toutes les zones économiques comme l’Union européenne, l’ASEAN en Asie du Sud-est, le Mercosur en Amérique du Sud les échanges entre les membres dépassent les 60%. Je propose pour le Maghreb :
- des alliances croisées dans le capital avec des prises de participation entre banques maghrébines et entre les entreprises privatisées ou en voie de privatisation. Mais d’ores et déjà, des politiques de substitution aux importations pourraient se mettre en place à l’échelle de la CEM (Communauté économique maghrébine). Les pays du Maghreb échangent peu entre eux les produits agro-alimentaires et les importent de la France et de l’Espagne. Parfois ce sont les oligopoles qui ont des intérêts avec les pays européens. Ils préfèrent voir le versement des  commissions se fasse en devises sur des comptes en Europe.
Des échanges intra maghrébins peuvent se faire dans le textile et les produits chimiques.
-développer les transports  intermaghrébins en complétant les réalisations des infrastructures nationales.
- le dossier énergétique est celui où les partenariats inter maghrébins peuvent se concrétiser tout de suite.
Alger et Rabat ont déjà annoncé qu’ils souhaitaient mettre en place un marché maghrébin de l’électricité en vue de son intégration au marché européen.Dans le domaine nucléaire civil, pourquoi ne pas construire une centrale commune dans une zone frontalière afin de développer le nucléaire civil en association avec les autres pays maghrébins
- la CEM sera un catalyseur des investissements directs étrangers, mais aussi intermaghrébin dès lors que la région offre des avancées significatives en matière d’innovation technologique et de qualification. Plusieurs secteurs comme la pharmacie, la chimie et plus généralement l’industrie ont besoin de temps pour développer de nouveaux produits. Plusieurs objectifs sont aisément atteignables
-réaliser des économies d’échelle, par l’élargissement du marché
- développer des spécialisations des pays et des régions selon les avantages comparatifs
- lutter contre la désertification qui menace des régions entières
-développer la recherche agronomique en s’appuyant sur les instituts de recherches (l’INRA en Algérie et l’INRA au Maroc). Au programme l’amélioration génétique des espèces végétales et animales, la lutte contre la sécheresse et les changements climatiques. En collaboration avec des laboratoires internationaux, implanter des cultures dans les milieux désertiques.
- gérer en commun le problème de l’alimentation en eau.

-L’instauration d’une monnaie unique au Maghreb est-elle une bonne idée ?

Les perturbations financières qui ont agité l’été 2011 les bourses européennes ont mis à nu le hiatus entre une monnaie unique et des politiques économiques, fiscales et budgétaires divergentes voire concurrentielles. Ma proposition d’une monnaie commune, se veut plus pragmatique et plus adaptée aux conditions socio- économiques et géostratégiques du Maghreb. Elle vise à faire passer les échanges intra-maghrébins de 2 à 40%. Le passage à une monnaie commune peut se faire très rapidement. Cette monnaie dénommée dinrham (contraction des mots dinar et dirham) coexistera avec les monnaies nationales et ne fonctionnera que lors des échanges commerciaux et des investissements inter-maghrébins.

Les voyageurs maghrébins pourront l’utiliser dans l’espace régional en lieu et place des devises fortes. Le dirham va amplifier considérablement les liaisons monétaires, financières et économiques. Grâce à la suppression des risques de change et la non-utilisation de devises tierces, les coûts d’information et de transactions seront fortement diminués. Le dirham permettrait la réalisation d’économies considérables accroissant ainsi les économies réalisées selon le carré du nombre d’opérateurs qui utiliserait la monnaie commune. Elle impliquerait une grande fluidité des échanges de biens et de services et une meilleure transparence des prix qui sont affichés dans la même unité de compte. Les flux d’investissements directs étrangers connaîtraient une rationalisation et une ampleur sans précédent.Par contre, l’instauration de la monnaie unique n’interviendra qu’au bout de 10 à 20 ans.                  

Categorie(s): economie

Auteur(s): Cherif Lahdiri

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