Cérémonies de remise de diplômes à l’américaine : La joyeuse cacophonie des «graduation ceremony»

Elwatan; le Mercredi 7 Octobre 2015
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Les images de ces cérémonials universitaires défraient les réseaux sociaux en ce début d’année. Filmées aux universités de Béjaïa, Batna ou à la faculté des sciences islamiques de Constantine, ces cérémonies donnent lieu à un spectacle peu coutumier en Algérie. Drapés de toge noir et or surmontée d’épitoge parée d’hermine et de palmes brodées sur du casimir ou ostentatoirement flanqués de médailles et de décorations, recteurs et chefs d’établissement paradent à présent emplis de gloire, encore que amplement contestée, sous leurs amples robes d’apparat.

Les étudiants lauréats, coiffés de pompons pendants par-dessus les chapeaux mortier y défilent devant la mine austère des dignitaires locaux – civils et militaires – pour recevoir des parchemins enrubannés, déroulés fièrement, où on y lit une formule de félicitation flatteuse ou une attestation provisoire de succès, à défaut du précieux diplôme final, non disponible à cause de la pénurie de papier à diplôme infalsifiable.

Mais à la fête comme à la fête, les lauréats délaissent ce souci et s’abandonnent aux réjouissances d’un jour exceptionnel, distingué et bien en vue dans des costumes aux couleurs criardes. La toge noire se marie à des rouges incertains ; écarlate, groseille cramoisie ou amarante. Bleu, violet ou orange jonquille, en somme un foisonnement de couleurs «sans logique», blâme un sémiologue, «déroutant», selon la plupart des étudiants.

Ainsi donc, le charivari de dentelles et de froufrous, comme les couleurs, ne se discute pas, laissant perplexes même les lauréats, devant les nuances qui distinguent un établissement d’un autre. Et quand bien même tous s’accordent sur le déroulement du rituel, d’aucuns parmi les organisateurs nous ont fourni d’invraisemblables interprétations à propos de la symbolique des formes et des couleurs, quand d’autres, selon des lauréats, commirent bonnement d’anecdotique impairs – tel que relaté dans les témoignages qui suivent. Mais bien avant, pour nous éclairer sur les bien-fondés de ces pratiques, nous nous sommes renseignés sur leur genèse.

Genèse

En fait, les couleurs et les atours distincts de la toge universitaire sont censés indiquer le grade et la discipline. Or, contrairement aux ténébreuses robes noires des magistrats et avocats – robe rouge seulement en cérémonie –, communément usités dans les pays civilistes, l’accoutrement haut en couleurs que nos recteurs et étudiants arborent à présent ne semble pas être formellement codifié et pour cause, le port des toges universitaires n’a jamais été d’usage en Algérie depuis l’indépendance et même au-delà – du temps de la colonisation française – ; cette pratique étant tombée en désuétude dès le début du XXe siècle et quasi abolie post mai 1968, jugée rétrograde et passéiste n’en déplaise aux Anglo-Saxons !

Paradoxalement, une trentaine d’année plus tard et à l’ère de l’internationalisation de l’enseignement supérieur, ladite pratique rituelle ressort timidement de l’ombre en France et semble s’installer progressivement malgré de vives critiques. Réapparue, donc au début des années 2000, la nouvelle tendance débarque en Algérie dans les baguages pédagogiques des établissements de formation privés agrés alors. Durant la même période les «graduation ceremony» – de graduation = diplomation, le mot n’existait pas en français avant 1980 –  ont été sporadiquement adoptées par des établissements publics.

Habillé en fille !

Les robes universitaire à l’américaine font donc jaser et l’imbroglio de couleurs dessine une palette d’impairs dans l’observation de cette ancienne tradition anglo-saxonne, dont les origines sont bien françaises, contrairement à ce que d’aucuns pensent. Les couleurs donc sont censées correspondre à la faculté d’origine, ornées du nombre de rangs de fourrure d’hermine et de parures correspondant au titre obtenu. «Il n’existe aucune symbolique particulière rattachée aux couleurs de notre robe universitaire», dément d’emblée le docteur Abdelaziz Haddad, vice-recteur de l’université islamique de Constantine. «Evitons tout amalgame, il s’agit tout bonnement d’honorer les étudiants méritants, le choix des couleurs n’intervient que pour des considérations esthétiques pour égayer un tantinet l’austérité de la robe noire.»

Pourtant l’université Emir Abdelkader de Constatine semble être la plus soigneusement méticuleuse dans l’organisation de ces fastueuses cérémonies et ses couleurs semblent effectivement «coïncider» avec la tradition de quelques établissements étrangers : jaune ou jonquille pour les lettres et humanités enseignées dans cette université islamique et «bleu ciel», dans le même ponton de couleurs des universités de théologies européennes qui portent le violet à l’image des collèges catholiques. «Les couleurs sont dans la nature et cela n’implique aucun haradj (gène), les robes sont amples et donc de bon aloi et en accord avec la morale, nos robes sont portées avec fierté par nos étudiantes par-dessus le hidjab.

Des porteuses de niqab les ont également endossées et des imams moultahis (barbus). Nous y marions également  le blanc, le rouge et le vert symboles de notre emblème national», argue l’adjoint du professeur Abdallah Boukhelkhal, recteur à l’origine de l’instauration de ce rituel. «Nous considérons ces cérémonies non pas comme des festivités mais tel un élément intrinsèque de l’effort pédagogique.

Nous encourageons ainsi le mérite par le travail et l’assiduité et donnons l’exemple de l’étudiant modèle à nos apprenants. Les enseignants ne sont pas en reste, puisque nous leur rendons également hommage pour leur noble mission selon les préceptes de l’islam en concordance avec les versets coraniques : ‘‘Dieu élève ceux qui s’instruisent d’entre vous à des grades supérieurs’’» récite le docteur Haddad Amen, avant de nous citer une vague référence historique qui rattache cette tradition à des pratiques anciennement établies dans les universités islamiques d’Andalousie pour ainsi se démarquer des médisances qui la lient aux culte polythéistes de la toga virilis chez les anciens grecs ou à la tradition ecclésiastique du clergé chrétien.

A Béjaïa le vice-rectorat des relations extérieures profite de cette cérémonie pour honorer également les étudiants aux besoins spécifiques et les Africains de confession chrétienne. «Nous organisons ces cérémonies depuis 2007, mais à l’époque cela n’était pas médiatisé. Pour nous, c’est aussi une occasion d’exprimer les sentiments de tolérance envers nos étudiants étrangers et d’encourager les efforts des étudiants à capacité réduite», explique Zohra Belouad, chargée de communication de l’université. «Quant aux couleurs, nous honorons les majors de promo de près de 30 départements, alors pour des considérations logistiques, nous avons opté pour le bleu pour les garçons et rouge pour les filles.»

Selon Samir, lauréat de la promotion célébrée le 21 septembre dernier, il est «singulier de distinguer les diplômés non pas selon leurs disciplines respectives mais par genre - sexe -». Ce dernier s’est vu, avec une dizaine de ses camarades, tourné en dérision lors de la cérémonie : «Il n’y avait pas assez de toges bleues et un surplus de rouges… le recteur nous a habillés en filles.» Mi-honteux, mi-amusé il ajoute : «Le comble est que lors de ladite remise, on ne nous remet pas le fameux diplôme», dont la quête de délivrance est de loin moins gaie.

Triche

Entre promoteurs et improbateurs à vilipendeurs, les opinions divergent considérablement à propos de la remise du diplôme à l’américaine. Régir par l’étiquette et le stricte code du costume les étudiants gradués, le corps professoral et autres passages de grade d’enseignants relève-t-il d’une renaissance des égards dus aux émérites et des compliments aux méritants, comme le plaident certains ou bien le port de ces soyeuses robes noires est-il l’expression d’une pratique passéiste ou pis «d’une parodie risible» comme osent le dénoncer certains autres ?

Les plus navrés augurent, considérant la discordance entre le faste des réjouissances et l’indigence du diplôme, l’impériosité d’un néo-mandarinat de médiocres,  «signant la forme, le nominalisme, mais pas le contenu», fulmine le professeur Abderrezak Dourari. Qui sentence dans la contribution qu’il nous a fait parvenir que la science ne s’accommode jamais de la triche, or «la première triche qu’apprennent nos futurs cadres est que cette cérémonie elle-même est bien vide de signification sociale et symbolique».

 

Categorie(s): etudiant

Auteur(s): Mohamed Staifi

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