Cheikh Abou Hamza. Chef du Front de l’action islamique (FAI) de Jordanie à El Watan : «Les élections de janvier constituent un danger»

Elwatan; le Jeudi 20 Decembre 2012
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-Le mouvement populaire en Jordanie est-il une simple colère contre la vie chère, ou traduit-il une exaspération des citoyens et de la classe politique face au régime politique ?

La Jordanie traverse aujourd’hui une crise complexe. Elle est à la fois économique, sociale et politique. C’est pour cela que les citoyens sont sortis dans la rue pour réclamer des réformes. Et quand on parle de réformes, il s’agit en fait des vraies réformes globales en vertu desquelles le peuple sera la seule source du pouvoir. Cela exige des réformes constitutionnelles, des réformes juridiques ainsi que la réforme de la façon de constituer les gouvernements et les conseils législatifs. Je crois aussi qu’il faille lutter contre la corruption et adopter une stratégie nationale de développement économique.

-En tant que parti islamiste, ne souhaitez-vous pas surfer sur la vague du Printemps arabe pour prendre le pouvoir en Jordanie comme l’ont fait vos frères en Tunisie et en Egypte ?

Je crois que l’arrivée au pouvoir est un droit légitime pour n’importe quel parti politique. Un parti qui ne vise pas à prendre le pouvoir et constituer son propre gouvernement n’en est pas un. Il ferait mieux de se transformer alors en association caritative. Notre parti souhaite évidemment pouvoir prendre la majorité parlementaire pour composer son gouvernement. Je dois préciser néanmoins que notre action sur le terrain a commencé avant le Printemps arabe. Nous nous recueillons à la mémoire des victimes de ce Printemps arabe et nous bénissons les efforts de tous ceux qui veulent, par leurs mouvements, tirer vers le haut les pays arabes pour redorer le blason de la Ouma (nation).

Cela étant dit, nous ne découvrons pas aujourd’hui les vertus des réformes. Depuis notre création, nous avons toujours demandé avec insistance qu’il y ait des réformes à tous les niveaux. Dois-je vous rappeler que notre religion nous dicte déjà d’effectuer des réformes. Nous pensons donc qu’il est tout à fait légitime de réclamer une vie décente et des législations modernes et démocratiques dans notre système de gouvernance et des administrations dignes de la confiance du peuple.    

-Le roi Abdallah a décidé de maintenir la date des élections législatives (22 janvier) et n’a donc pas donné suite à votre demande de report. Qu’allez-vous faire maintenant ?

Le report des élections n’est pas pour nous un objectif. La finalité est d’arriver à un consensus national avant d’aller à ce scrutin. Sans cela, nous considérons que c’est une erreur, voire un danger. Nous risquons de subir ce qui se passe au Koweït où des voix s’élèvent pour réclamer la dissolution du Conseil des représentants, juste après la publication des résultats des élections.

-Quelle sera votre conduite à tenir face à ces élections qui se feront sans vous ?  

Nous avons un parti politique et nous avons des alliés. Nous allons donc utiliser tous les moyens pacifiques et légaux pour nous faire entendre. Nous ne cesserons pas notre combat jusqu’à ce que les vraies réformes soient entreprises.

-Pourquoi, d’après vous, le roi Abdallah n’a pas donné suite à votre demande de report du scrutin ?  

Nous pensons qu’il y a une force au sein du pouvoir qui privilégie le statu quo, quitte à opérer un passage en force. Cette force ne veut point d’une lutte contre la corruption et l’autocratie. Elle a aussi des soutiens à l’extérieur, notamment de l’administration américaine qui souhaite une démocratie sans les islamistes. Mais elle ne veut pas d’une vraie démocratie dans un pays arabe autour de la Palestine occupée au risque de mettre un terme à la politique sioniste, raciste et expansionniste.

-Lors de la dernière marche que vous avez organisée à Amman, on a entendu des slogans appelant à la chute du régime, voire du roi. En tant que parti islamiste, partagez-vous cette revendication et quelle est votre position par rapport à la monarchie ?  

Nous, au Front de l’action islamique, nous faisons la différence entre deux discours, celui émanant des foules lors des manifestations et celui qui vient des partis politiques, notamment le Front des réformes nationales dont nous sommes partie prenante (un groupement interpartisans).

-Ce front maintient toujours ses revendications qui vont dans le sens de ce que j’ai développé plus haut. Mais il est vrai qu’il y a des expressions radicales qui dépassent le cadre de notre discours sur les réformes citées précédemment...

Evidemment, nous ne partageons pas le contenu de ce genre de slogans, même si nous estimons que le retard pris dans la concrétisation des réformes pouvait avoir nourri ce discours, histoire de relever le plafond des revendications.  

-Vous n’êtes donc pas contre le pouvoir du roi…

Nous voulons certes des réformes sous l’autorité du souverain, mais à condition que le peuple soit l’unique source du pouvoir. Notre Constitution stipule que le système politique en Jordanie est une monarchie parlementaire, qu’il en soit ainsi dans les faits ! La Constitution dit aussi que le peuple est la source des pouvoirs. Ces textes constitutionnels sont parfaits, faisons alors en sorte de les respecter et de les concrétiser. Or, force est de constater que ces beaux principes sont vidés de leur substance dans la pratique.

-Ne pensez-vous pas que le semi-échec de la «solution islamiste» des gouvernements en Tunisie et en Egypte ont quelque peu remis l’équation du Printemps arabe à la case de départ ?   

Je crois qu’il est prématuré de juger du succès ou de l’échec de cette expérience en œuvre depuis seulement quelques mois. Cela dit, faut-il souligner que les islamistes sont arrivés au pouvoir à l’issue d’élections libres et démocratiques. Je souhaite que ces gouvernements aient un soutien de la part de tous ceux qui sont jaloux de leur pays. Quand à ce qui mettent les bâtons dans les roues, je pense qu’ils travaillent pour les intérêts personnels ou corporatistes, voire sous l’influence des forces régionales et étrangères.

-On parle beaucoup de la propagation de mauvaise gestion et de corruption en Jordanie. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Nous pensons que mélanger le pouvoir exécutif et l’exercice du commerce sont incompatibles. Cela s’appelle la corruption. Vendre les richesses du pays et (re)vendre des projets publics, c’est aussi de la corruption. Il va de soi que la désignation à des postes de responsabilité des personnes qui ne sont pas digne de confiance est également de la corruption.

-Pensez-vous qu’il sera possible aux islamistes d’arriver au pouvoir en Jordanie sachant que votre courant est particulièrement indésirable par les Etats-unis, l’allié de votre monarque, mais aussi d’Israël avec lequel la Jordanie est liée par un traité de paix ?

Nous nous fichons d’Israël qui est une entité intruse dans cette région et qui constitue non seulement un danger pour la région, mais pour le monde entier. Pour ce qui nous concerne, nous ne reconnaissons pas le traité de paix qui a été signé avec l’ennemi (Israël). Nous considérons ainsi que le report des réformes dans notre pays est destiné à sauvegarder ce traité avec l’entité sioniste qui occupe la Palestine. L’administration américaine ne veut pas de réforme en Jordanie pour deux raison : la première tient au fait que l’entité sioniste domine la région où sont basés les intérêts des Etats-Unis. Mais nous pensons que le peuple jordanien, grâce à sa conscience et son esprit de responsabilité, est capable de concrétiser la réforme.

-Comment voyez-vous l’avenir politique immédiat de la Jordanie après les élections de janvier que vous allez boycotter ?

Je crois qu’on donnera une image triste de notre pays. Il y a d’abord le fait qu’un nombre important de nos compatriotes ne se soit même pas inscrit sur les listes électorales. D’autres ont carrément brûlé leur carte d’électeurs en signe de protestation. C’est vous dire que le spectre de l’abstention planera lourdement sur ces élections. Et au final, le prochain Conseil parlementaire qui sera issu du scrutin du 22 janvier sera forcément la copie conforme de son prédécesseur dissous. Sans doute que la nouvelle Assemblée élue sera dissoute   à son tour, aussitôt les résultats connus.

-Et vous allez continuer à organiser des manifestations de rue pour réclamer de «vraies réformes»...

Manifester est un droit légitime garanti par la Constitution et les traités internationaux. Nous allons donc mettre en œuvre tous les moyens pacifiques pour concrétiser les réformes qui sont aujourd’hui vitales pour notre pays.

-Mais en face, les autorités n’hésiteront pas à lancer une vague d’arrestations…

Je pense que les arrestations ne font pas peur aux hommes libres. Le recours à ce genre d’intimidation et de répression est une preuve de la faillite du gouvernement.

Categorie(s): international

Auteur(s): Hassan Moali

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