Docteur Faradji Mohamed Akli. Maître de conférences en sociologie : «La drogue menace la sécurité et les valeurs de notre société»

Elwatan; le Lundi 24 Decembre 2012
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- La consommation de drogue a atteint des seuils alarmants. Il ne se passe plus un jour sans que l’on annonce une saisie quelque part dans notre vaste pays. Quelles sont les raisons qui aggravent ce fléau ?
 

Il y a lieu de parler de plusieurs causes et facteurs explicatifs de ce vaste mouvement de propagation de la consommation et de la commercialisation de la drogue en Algérie. Il existe plusieurs acteurs formels et informels qui trouvent leur compte dans cette activité. Comme on peut également interpréter ce grave fléau par l’implication de certains réseaux, au niveau local et parfois international, qui sont fortement présents à la fois dans des activités commerciales et institutionnelles. La combinaison de ces deux types de réseaux peut nous éclairer davantage quant aux raisons réelles qui aggravent de plus en plus la situation. La transition économique dans notre pays s’est produite dans des conditions complexes et difficiles, ce qui  rend possible l’émergence de ce type de pratique qu’on ne peut pas séparer du processus de transition globale inachevée qui a touché de plein fouet les structures sociales traditionnelles et les institutions de l’Etat.

 

- Aucun espace n’est épargné. Le fléau touche de plein fouet aussi bien l’école que les zones rurales. Comment expliquez-vous cette propagation sans limite ?
 

C’est un vaste mouvement voulu et activé par des acteurs qui visent à la fois à réaliser des bénéfices et à atteindre d’autres objectifs occultes. Les structures sociales, comme la famille et l’école, résistent difficilement face à ce mal. Elles éprouvent d’énormes difficultés à y faire face, à cause notamment de l’absence d’une stratégie nationale pour combattre ce fléau. Le phénomène de la propagation sans limite est facilité et encouragé également par la situation socioéconomique des jeunes, scolarisés dans de mauvaises conditions, et dont le niveau d’instruction reste très limité. Des jeunes totalement perdus qui n’arrivent plus à trouver de repères pour se construire et se projeter dans l’avenir.

Dans une étude que j’ai menée avec mes étudiants en 2010 et en 2011, intitulée «La jeunesse algérienne face à son propre avenir», on a constaté que nos jeunes ne rêvent que de partir et de construire leurs avenir ailleurs ; et lorsque ce rêve ne se réalise pas, il y a de fortes chances que ces mêmes jeunes se transforment en d’autres acteurs activant dans les différents réseaux de consommation ou de commercialisation de drogue. Mais il faut souligner également qu’il n’y a pas que les jeunes dans ce mouvement.

 

- On parle justement de gros narcotrafiquants. Les observateurs avisés considèrent que l’impunité dont jouissent certains d’entre eux est un facteur aggravant. Qu’en pensez-vous ?
 

Vous commencez à toucher à l’une des causes réelle et objective qui non seulement aggrave la situation, mais est aussi un vrai facteur explicatif du phénomène de l’anarchie que nous vivons à tous les niveaux dans notre pays. Malheureusement, les responsables politiques et les intellectuels algériens ne veulent pas reconnaître cette situation. La prise en charge scientifique et politique de cette anomie à grande échelle dans notre pays doit se faire dans  les meilleurs délais. Et c’est l’un des chantiers prioritaires si nous voulons mettre un terme à tous les problèmes de mal-vie et de sous-développement, donc il n’y a pas d’autre chemin pour se développer sans reconnaître notre réalité sociale.  

 

- Revenons à l’explosion de la consommation. Celle-ci est-elle liée aux conditions de vie (chômage, mal-vie, dislocation de la cellule familiale, perte de valeurs…) comme le clament certains spécialistes ?
 

C’est relativement juste de dire que le chômage et la crise morale (une anomie) que vit actuellement la famille algérienne est derrière l’explosion de la consommation de ces produits, mais le grand problème, c’est plutôt d’expliquer les raisons et les causes de cette consommation. Et, de ce point de vue, la piste la mieux indiquée est d’analyser les sources (les réseaux et leurs logiques) de ce phénomène et les stratégies  qui se cachent derrière ce jeu et qui de menacent de plus en plus la sécurité et les valeurs de notre société.

 

- La faillite parentale y est pour beaucoup...
 

Oui les parents ont un rôle non négligeable et cette mission de socialisation se situe au premier niveau de responsabilité. Mais ces parents sont aussi des victimes face à ce vaste mouvement  négligé et sous-estimé par les pouvoirs publics. Il est tellement difficile de faire face à ce drame lorsque le degré de conscience et de connaissance de la société et des institutions ne s’adapte pas avec les efforts des parents et des familles. Et le vrai problème c’est  que chacun mène sa propre bataille face à un seul ennemi, sans coordonner les efforts et sans aucune concertation.

 

- Quelle appréciation faites-vous de la politique de lutte contre la drogue ? Les organismes en charge font-ils correctement leur travail ?
 

Je ne suis pas en mesure de juger les gens et les actes, mais je peux dire que l’Algérie n’a jamais utilisé l’intégralité de ses moyens et de ses grandes potentialités pour résoudre ses propres problèmes et cela, non seulement par rapport à cette question, mais par rapport à l’ensemble des questions qu’on peut soulever. Donc les politiques sont des œuvres humaines inachevées, qui nécessitent toujours une continuité et une amélioration. Du point de vue des moyens techniques et humains déployés pour lutter contre ce fléau, on peut constater un grand manque en matière de techniques de surveillance et de contrôle et une  insuffisance en matière d’information pour mieux adapter les politiques de lutte avec la réalité du terrain.

 

- Où se situent les défaillances et que faut-il faire pour juguler ce fléau ?
 

Les niveaux de défaillance sont multiples ; ils se situent à la fois sur le plan technique et matériel (les outils de surveillance et les équipements au niveau des frontières) et sur le plan de la collecte et de l’analyse des informations et des données liées à  toutes les pratiques et stratégies des trafiquants. Ainsi, on peut évoquer un manque de compréhension des acteurs qui interviennent dans ce vaste mouvement de trafic. En outre, on peut aussi constater l’existence d’une grande zone de méconnaissance et d’incertitude en matière de connaissance académique et scientifique sur la question et le peu d’études universitaires disponibles manquent d’assise empirique et d’analyse suffisante pour mieux comprendre ce phénomène. 

 

- Quel est le profil du drogué ?
 

Sociologiquement parlant, le drogué est toujours considéré comme une victime. C’est-à-dire un produit de la société et des politiques qui deviendra par la force des événements un acteur et un responsable d’un ensemble d’actes commis dans des situations échappant à son propre contrôle. Il faut également considérer cette personne comme un être social à la recherche d’un autre groupe d’appartenance suite à sa marginalisation et à son exclusion sociale. Les sociologues de l’école de Chicago (Etats-Unis) ont donné le profil d’«outsider» à toute personne qui échappe au contrôle de la société ; mais cette même personne est toujours active et à la recherche d’une autre société, voire d’un autre groupe pour assurer son existence sociale autrement. Les profils ne sont donc pas les mêmes et les raisons d’existence varient d’une société à une autre, selon les contextes culturels et les conditions qui caractérisent le vécu social de chaque société.
 

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Mokrane Ait Ouarabi

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