Dr Lachemi Siagh. Président de l'Institut algérien des hautes études financières : «Il y a de sérieuses menaces sur la survie de la zone euro»

Elwatan; le Dimanche 16 Mai 2010
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L’économie de l’Union européenne est dans une zone de turbulences. Il s’agit là d’un coup dur pour le socle du «pacte de stabilité» qui se fissure davantage, à mesure que se creuse le déficit budgétaire dans les pays comme la Grèce, la France, le Portugal, l’Espagne, etc. En fait, tout se passe comme si, en ce moment, la crise a ébranlé les certitudes d’une UE qui semble être gagnée de plus en plus par le doute.
- Le président de la Banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet, a, selon l'AFP, estimé que les marchés se trouvaient dans «la situation la plus difficile depuis la Deuxième Guerre mondiale». Un plan de sauvetage de 750 milliards d'euros à destination de la zone euro a été mis en place. La débâcle est-elle à ce point symptomatique d'un malaise qui prend, de manière insoupçonnée peut-être, la démesure de la crise financière internationale de 2008 ?

La crise financière de 2008 n'a pas fini de faire des ravages. Après la chute de Lehmann Brothers, le grand symbole de la finance et la fin du mirage de Dubaï, c'est le tour de la crise de la dette souveraine. Cette crise était, quant à elle, prévisible du fait de l'endettement massif des Etats pour faire face à la crise financière et au creusement de leurs déficits publics. Les Etats européens sont touchés à des degrés différents. Les plus touchés sont les PIGGS. Cet acronyme péjoratif est attribué par les traders anglo-saxons au Portugal, l'Irlande, la Grèce et l'Espagne. La véritable crainte concerne l'impact des difficultés de ces pays sur l'ensemble de la zone euro, sur le plan économique et aussi politique. Jean Claude Trichet est dans une situation peu enviable, car cette crise de la dette souveraine qui secoue l'Europe aujourd'hui n'est pas une crise de liquidités, mais surtout une crise de solvabilité. Lorsqu'il s'agit d'une crise de liquidités, les banques centrales savent faire. Nous avons vu en 2008 quand la crise a éclaté comment la banque centrale américaine, la FED, de concert avec les autres banques centrales, dont la BCE, ont intervenu avec succès. La Commission européenne a fixé le maximum des déficits publics à 3% du PIB et l'endettement à 60%, mais les PIGGS ont dépassé les 10% pour le premier ratio et 100% pour le deuxième. Ils sont menacés aujourd'hui d'insolvabilité. Les agences de notation ont sans doute aggravé la crise. Les critiques portent sur les conditions de la dégradation des notes de la Grèce, de l'Espagne et du Portugal. L'ampleur de la dégradation de la note de la Grèce par Standard & Poor's, de trois crans dans l'échelle de notes faisant basculer les titres helléniques dans la catégorie des «junk bonds» («obligations pourries») a eu un effet dévastateur. La plupart des fonds d'investissement imposent à leurs gestionnaires de n'investir que dans des titres «investment grade», à savoir de BBB à AAA, les obligeant ainsi à vendre les titres «sub investment grade ou junk». Les prix s'effondrent alors. Les marchés réagissent donc à toute dégradation d'une note par une agence de notation.

- Quels sont, d'après vous, les rebondissements de cette crise sur l'économie réelle de cette zone, ainsi que les incidences dans ses rapports avec ses partenaires des pays de la rive sud de la Méditerranée ?

La crise de la dette souveraine a révélé au grand jour toutes les failles de la zone euro, à savoir la disparité des économies qui la composent et les grands écarts de compétitivité entre les Etats : une économie allemande super performante, une économie grecque minée par l'informel et l'évasion fiscale, une économie espagnole qui a centré son modèle de développement sur l'immobilier, etc. Par ailleurs, l'absence totale de discipline dont ont fait preuve ses pays membres sur le plan de la gestion des finances publiques et l'incapacité des gouvernements comme de la Commission à faire respecter les règles du traité de Maastricht et du Pacte de stabilité font peser de sérieuses menaces sur la survie de la zone euro Ce qui manque à la zone euro, c'est une véritable gouvernance économique reposant sur une stricte discipline budgétaire. La zone euro doit entièrement reconstruire la crédibilité de sa gestion des finances publiques et atténuer les grandes disparités entre les Etats. Les relations de la zone euro avec la rive sud de la Méditerranée sont marginales, si on les compare avec les échanges entre les pays européens ou entre la zone euro et les Etats-Unis ou encore entre la zone euro et l'Asie. Donc il ne faut pas s'attendre à des bouleversements de ce côté-là.

- L'euro est tombé hier à son plus bas niveau depuis octobre 2008. De quelle manière les exportations européennes risquent-elles d'être affectées par ladite crise, si elle durait, et ce, d'autant que cette zone constitue le premier partenaire commercial de l'Algérie ?

L'euro a beaucoup perdu de sa valeur depuis le début de la crise. D'aucuns se demandent s'il ne s'agit pas d'un complot anglo-saxon contre la zone euro. Les fonds Paulson, Brevan Howard et la banque Goldman Sachs ont tous trois été soupçonnés. La réalité est que les «hedge funds» et les traders des banques d'affaires s'adonnent à une spéculation effrénée sur la dette des PIGGs. Miser sur une défaillance possible de ces pays affaiblit sérieusement l'euro. Dans le cas de la crise grecque, ce qui est incriminé ce sont les CDS («credit default swap») qui servent de contrat d'assurance sur la dette, ainsi que les ventes à découvert d'emprunts de l'Etat grec. Ainsi, on assiste à des attaques contre des Etats, sans que les autorités n'aient la moindre visibilité. Les eurosceptiques n'hésitent plus à annoncer la fin de l'euro avec l'aggravation de la crise de la dette européenne. Même le prix Nobel d'économie, Joseph Stiglitz, prédit la mort de la monnaie unique, si l'Europe ne règle pas ses «problèmes institutionnels fondamentaux». Cependant, aucun Etat n'y a intérêt, mais la gravité de la situation oblige à envisager le pire. Pour les pro-Européens, l'euro est un outil de la construction européenne. Cette crise a démontré qu'il ne peut y avoir une monnaie forte sans un Etat européen. Aujourd'hui, même avec la baisse de la valeur de l'euro, cela ne profitera pas beaucoup à ces Etats, puisque le gros de leurs échanges commerciaux se fait entre Etats européens. Le seul pays qui bénéficiera réellement de la baisse de la valeur de l'euro c'est bien l'Allemagne, elle est le moteur de l'exportation en dehors de la zone euro. L'Algérie est, certes, avantagée par la baisse de l'euro et par le raffermissement du dollar, puisque la quasi-totalité de nos recettes (98%) sont en dollars et 80% de nos importations sont en euros. Il ne faut pas oublier, cependant, qu'avec cette crise la reprise économique en Europe est sérieusement menacée, ce qui pourrait affecter d'autres régions du monde. Tout retard dans la reprise économique mondiale affectera négativement la demande en énergie, son prix et bien entendu nos propres recettes.

Categorie(s): economie

Auteur(s): Ali Benyahia

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