Enrico de Mouloudji, prix de la pléiade 1944 : Grandir à la dure

Elwatan; le Samedi 11 Octobre 2014
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Mouloudji, qui est de père algérien, était beaucoup plus connu comme chanteur. On a tous en tête sa magistrale interprétation du Déserteur de Boris Vian, au moment de la guerre d’Indochine et ses démêlés avec les autorités françaises et la censure. Mouloudji était considéré comme un troubadour des temps modernes, adepte de la mélodie heureuse et du texte poétique.
Mais quand on parcourt sa biographie, on découvre qu’il a eu plusieurs cordes à son arc. Ainsi, à l’occasion du vingtième anniversaire de sa disparition, c’est-à-dire le 14 juin 1994, Universal, sa maison de disques, réédite l’ensemble de sa discographie et Gallimard, son éditeur historique, républie son premier récit, Enrico.

Cette autobiographie aux allures de roman a été publiée une première fois en 1944. Elle eut beaucoup de succès à l’époque et fut récompensée par le prix de la Pléiade, la même année. Avant de parler de cette enfance dure et mouvementée évoquée dans  Enrico, il faut rappeler que Mouloudji a fait des incursions au théâtre suite à sa rencontre avec Jean-Louis Barrault, sans oublier le cinéma, via Jacques Prévert, pour jouer dans le film Jenny, réalisé en 1936 par Marcel Carné. Et il faisait aussi de la peinture !

Mouloudji est né le 16 septembre 1922. Dans le récit Enrico, il nous fait vivre le quotidien d’une famille de la classe ouvrière en France entre les deux guerres : le père, la mère et deux garçons. Le milieu ouvrier de la belle époque ressemble encore au monde de Germinal, le fameux roman de Zola sur les mineurs. On a le sentiment à la lecture que la société française n’a pas beaucoup progressé depuis le XIXe siècle. Très vite, le narrateur, enfant, fait montre de sa faculté d’observation, très fine, d’un esprit vif et d’un regard incisif sur les grandes personnes. Il ressemble en cela au petit Momo, petit Algérien de La vie devant soi de Romain Gary.

Rapidement, le lecteur apprend que le père est très porté sur l’alcool. Cette consommation effrénée de spiritueux a des incidences graves sur la vie du ménage. La maman se révolte contre cet état de fait imposé par un mari violent et négligent. Et dans cette histoire d’adultes démissionnaires, ce sont les enfants qui subissent les contrecoups des mésententes conjugales. La maman se venge sur le petit narrateur en lui faisant subir des violences abjectes et les pires humiliations. Tous ces comportements inhumains sont l’expression d’une époque de doutes, d’incertitudes et de précarité extrême. Le narrateur ne se retrouve et ne s’épanouit qu’à l’école et au milieu de ses camarades. Il arrive même à décrocher le prix du Meilleur camarade de classe, décerné par la ville et cette distinction lui fait écrire : «On m’applaudit, je me levai pareil à une vitrine avec mes vêtements des dimanches. J’étais heureux. Je me sentais tout gentil.»

A la sortie de l’école, sa vie s’écoule dans la rue. Il suit parfois son père dans ses vadrouilles bachiques, à la recherche d’une bonne cuite ou d’une rencontre éphémère avec la multitude de filles de joie qui peuplent les faubourgs populaires parisiens. L’apprentissage terrible de la vie par cet enfant passe par des lieux miteux de débauche mais, comme il garde toujours sa lucidité, il devient la conscience de son père.

Quand il l’accompagne, il essaye par tous les moyens de le soustraire à l’alcool et aux amitiés factices. C’est lui qui devient l’adulte prescripteur devant un père aux abois, épuisé par un travail très dur et qui n’arrête pas de fuir son foyer. Le narrateur porte aussi un regard critique sur la foi dominante, à savoir le catholicisme. La religion se mêle sans cesse de la vie de ces petites gens pour essayer d’engranger un maximum d’ouailles qui viendraient remplir des églises en mal d’audience.

Son ironie exprime sa révolte contre cette église qui l’oblige à faire des confessions chaque semaine au curé de leur paroisse. Mais, par ailleurs, l’église reste ce lieu où l’on distribue des chocolats et des friandises. Cela permet à la masse des enfants des prolétaires d’exorciser, le temps d’une bouchée, l’amertume d’une vie précaire.

Le narrateur joue également un rôle de conciliateur entre ses deux parents qui se déchirent. Il essaye de prévenir au maximum les disputes dans le couple. D’autres avanies viennent s’ajouter à la violence physique, à savoir la pratique honteuse de l’inceste et ces adultes qui abusent des enfants sans défense ou chez lesquels ils détectent une fragilité certaine. Mais dans ce déroulement qui semble handicapant pour l’enfant, surgissent des moments de bonheur familial quand les esprits sont expurgés des colères et de l’alcool qui viennent les polluer ou les déshumaniser. Le narrateur s’aménage quelques escapades salvatrices en allant à la rencontre de sa petite amie qui répond au doux prénom de Carmen. Des fragments d’un temps aux allures cathartiques volés à la bêtise des adultes pour se muer en étreintes et en câlins qui comblent une carence affective chronique. Le narrateur évoque aussi son voyage à Marseille pour travailler dans le bâtiment. Le petit maçon rêve d’un ailleurs comme le Marius de Pagnol.

Cette expérience acquise dans le monde du travail le prépare à sa vie future d’adulte. Marcel Mouloudji n’oublie pas aussi d’insérer quelques lignes sur le racisme dont sont victimes les Algériens. Cette autobiographie est une véritable autopsie d’une époque marquée par la crise économique et l’instabilité politique d’une Europe minée par la montée des périls fascistes.
Mouloudji, Enrico, Collection l’Imaginaire. Ed. Gallimard, Paris, 2014.
 

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Slimane Aït Sidhoum

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