Extraits. De L’ESSAI de Claude Juin : «Des soldats tortionnaires»

Elwatan; le Samedi 22 Decembre 2012
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La seule vision qu'avaient les jeunes Français de l'Arabe, avant leur départ, était celle du «bicot» en France, qui vidait les ordures, qui tenait le marteau piqueur, qui montait les parpaings sous les ordres de l'ouvrier français qualifié, qui était journalier dans les exploitations agricoles, exposé aux accidents, cadences infernales, risques de maladies professionnelles et qui logeait dans des dortoirs sans hygiène. Le «bicot», dans l'imagerie populaire, était l'individu tout juste bon pour les basses besognes, l'emploi précaire et le très bas salaire. Les plus réalistes des métropolitains n'hésitaient pas à ajouter qu'«ils avaient de la chance d'avoir du travail chez nous». En mars 1962, sur 203 780 Algériens travaillant en France, 120 854 étaient manœuvres et 64 644 ouvriers spécialisés. Les Algériens étaient presque totalement absents des bureaux et des services administratifs.
Dans ces conditions, comment le jeune appelé du contingent pouvait-il discerner l'humain sous le «bicot», lorsqu'il retrouvait cet individu en sa terre natale, vivant de peu avec sa famille dans son «gourbi» ? L'école et l'environnement culturel avaient forgé de lourds préjugés contre l'«Arabe». Le jeune soldat du djebel pouvait difficilement échapper à cette culture coloniale.

Albert Naour, ancien appelé, se souvient de son débarquement à Alger : «Nous étions au mois d'avril 1956. Notre paquebot s'appelait Ville d'Alger : c'était un grand et beau navire. Il transportait, de Marseille vers Alger, plusieurs milliers de jeunes gens. C'était notre première croisière. Dans le bateau, nous étions protégés. Ce sentiment de sécurité et de paix était peut-être le dernier que nous goûterions avant longtemps... Le port de Marseille s'éloignait sous le soleil. Je ne l'ai pas vu. J'étais prisonnier au fond d'une cale, affalé dans un fauteuil transatlantique et malade à vomir, avec des jeunes comme moi, pour une traversée de dix-huit à vingt heures, secoué par le tangage, ballotté par le roulis, incapable de dormir à cause du bruit des lames qui heurtaient l'étrave. (…) Je découvrais la ville blanche sous le soleil couchant, le genre de carte postale ou image d'Epinal. Je ne pouvais pas imaginer que la guerre sévissait derrière un aussi joli décor...
(…) Pour la première fois, je posais le pied sur la terre d'Algérie. Je ne connaissais pas ce pays. J'ignorais tout de lui et même l'ampleur des événements tragiques qui l'endeuillaient. Maintenant, avec le recul, je dois le reconnaître : je ne savais rien, mais rien ! A l'école, je n'avais pas appris l'histoire ni la géographie de l'Algérie. Jamais ! Aucun d'entre nous, simples soldats de deuxième classe qui descendaient du navire, pleins d'appréhension et d'étonnement, n'avait jamais entendu parler des massacres de Sétif et de Guelma en mai 1945.
Que savions-nous de la vie des habitants du bled, pauvres parmi les pauvres ? Rien, vraiment ! Les Algériens n'étaient pas égaux en droit avec les «blancs»... Dans le djebel, j'ai découvert le malheur de tout un peuple asservi, son dénuement et sa misère. Et pire encore : le mépris et la haine dont il était l'objet. Et c'était réciproque. Alors j'ai compris la futilité de notre action».

La majorité des jeunes soldats, au moins au cours des premières années du conflit, ne contestaient pas la présence, la suprématie et l'ascendance des colons. Cela faisait partie de l'histoire enseignée. Nombreux étaient ceux qui comprenaient leurs propos sentencieux. Pour illustrer leur langage quelque peu dogmatique, je rapporte la réflexion d'un colon dans mon carnet, le 26 juin 1957 : «Si on n'impose pas notre crainte, ils nous tireront dessus... Pour bien faire, il faudrait tous les tuer.» Il affirmait cela en offrant le café à un groupe de soldats qui gardaient son exploitation et à qui il avait affirmé que son arrière-grand-père avait «fait» la prise d'Alger.
Des officiers tenaient le même genre de propos aux jeunes du contingent. Par exemple, le 27 août 1957, je relatais dans mon carnet les propos du lieutenant de la ferme Moll : «Si vous agissez avec délicatesse envers l'Arabe, il va se moquer de vous. Il ne comprendra pas. Il faut s'imposer. Montrer qu'on est le plus fort.» Un jeune non gradé lui rétorquait : «Si on condamne leur action en agissant comme eux, on se condamne nous-mêmes.» La réponse était alors sans appel, elle se voulait martiale : «Pas de conscience avec l'Arabe. Il ne réfléchit pas. Si vous avez des égards, il vous jugera faible. Je préfère être considéré comme fort.»
Le lieutenant reproduisait ici le discours du colon. On ne peut pas dire pour autant que globalement il y avait une véritable communion de pensée, pas plus qu'il n'y avait de compréhension réciproque entre l'armée et les colons qui, dans leur majorité, avaient avant tout le souci de préserver leur pouvoir, garant de leurs propriétés et de leurs privilèges. Certains pouvaient en conclure alors qu'il y avait une alliance «objective» de l'armée et du colonialisme. Ce qui ne nous paraît pas être aussi simple dans la mesure où l'institution et le maintien du pouvoir colonial appartenaient au domaine politique. Mais la majorité des officiers avait conservé le sens du devoir que lui dictait le pouvoir politique républicain.
On ne peut pas contester que la République, dans les années 1950, était encore colonisatrice, et l'armée à son service défendait l'ordre établi. C'est en cela qu'elle accomplissait sa mission : vaincre l'ennemi. Son devoir de vaincre, au-delà de l'ordre qu'elle avait reçu du pouvoir politique, était d'autant plus fort en Algérie, principalement chez les anciens d'Indochine, nombreux parmi les cadres, qu'elle avait subi l'affront d'une défaite cuisante en Asie. Sans oublier les plus anciens, dont le nombre n'était pas négligeable, qui avaient encore le souvenir amer de la débâcle de 1940. Ils ne s'en cachaient pas. Ils défendaient leur honneur de soldats. En Algérie, il fallait «mettre le paquet» pour mater les terroristes, vite et bien...
Les appelés, comme tous les jeunes, détestaient la guerre. Ainsi que l'a dit Armand Frémont lors du colloque «La guerre d'Algérie et les Français» (1988) : «Ils étaient des soldats et dans une large mesure assez fers de l'être», mais «ils attendaient la quille le plus tôt possible !» Ils ne savaient pas très bien se situer dans ce conflit, fluctuant dans le temps, au gré des discours et des doctrines, de l'Algérie française à l'autodétermination pour conclure par l'indépendance ! Il n'empêche que, sauf quelques cas, le contingent a fait preuve de loyalisme.

Le soldat Paul L. du 3-94e RI cantonné à Chemora écrivit lui aussi, lors de sa permission, au président de la République en 1957. Après avoir précisé qu'il venait de vivre durant six mois un «affreux cauchemar» et qu'il ne pouvait pas rester silencieux, «épris de l'amour de mon pays, de ses traditions de liberté et de justice», il décrivait brièvement ce qu'il avait vécu : «J'ai vu torturer des centaines d'hommes, parfois encore des gamins et même des femmes. J'ai encore dans les oreilles les hurlements de douleur qu'ils poussaient [...]. Comment vous expliquer mon état d'esprit en voyant les officiers se transformer en tortionnaires : je veux parler du capitaine Tornade, commandant de la 4e compagnie, et du sous-lieutenant Mornav, chef de la 2e section [...]. Le 24 juillet dernier, trois jours avant mon départ en permission, j'ai dû assister, les poings serrés, à une scène atroce : 31 Algériens avaient été arrêtés dans une ferme située à une vingtaine de kilomètres du village de Chemora. Emmenés au camp, ils furent après interrogatoire divisés en petits groupes pour être massacrés en différents endroits sur les ordres et sur l'exemple du capitaine Tornade. Ils furent enterrés dans le terrain de football transformé en véritable charnier.»
Quelques lignes plus loin, le jeune soldat dénonçait le sergent-chef qui l'avait battu lors de l'instruction, pour avoir exprimé le souhait de «voir le peuple algérien libre et indépendant dans la paix et l'amitié avec la France».
(…)

Le 4 septembre 1957, je notais dans mon carnet le compte rendu oral fait par un officier d'une opération d'une extrême violence : «Pour l'opération du bourg Zegga, la bande ne dépassait pas 150 types. Quant aux victimes, le lendemain, ce n'était qu'un amas de cadavres, sous les débris des mechtas. Vous pensez, lorsqu'un groupe de fellaghas est signalé, on pointe le 75 et on bombarde le douar, femmes et enfants passent à la casserole. Comme les autres.»
 

Categorie(s): arts et lettres

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