Extraits. Le premier roman de Djamel Ferhi : Le bunker ou le requérant d'asile en Suisse

Elwatan; le Samedi 2 Avril 2011
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Je rangeai mes affaires dans le sac à dos et rejoi­gnis Victor dans la première salle. Il n’était pas seul. Il me présenta Alexeï de Volgograd et Jean de Pologne. Je fis à Jean la remarque que son nom n’était pas polonais. Il me raconta alors que son père était Allemand. Ma curiosité s’éveilla encore plus. «Mais alors, tu devrais t’appeler “Hans” au lieu de “Jean”, lui dis-je». Jean s’adressa à ses amis en russe. Victor et Alexeï me regardèrent et sourirent. Jean me dit en allemand que je n’étais pas bête. Je lui répondis dans un allemand approximatif mêlé de quelques mots d’anglais que c’était gentil de sa part d’avoir cru un instant que je pouvais être bête. Il rit et me tapota l’épaule.

Le courant passait bien entre nous. Victor et Alexeï étaient contents que je leur parle de Tchekhov, Pouchkine, Gogol, Dostoïevski, Tolstoï et bien d’autres encore et Jean était fier que je lui cite Joseph Conrad et Chopin. Ils m’adoptèrent. Chaque fois qu’ils se réunissaient, ils m’appelaient pour parler littérature, musique, etc.
(…)

A mon dernier verre, Ali et Omar déboulèrent de l’escalier. En me voyant boire, Ali porta ses mains à sa tête et Omar se rit de lui.
Je me levai en remerciant mes bienfaiteurs. J’avais un grand besoin d’allumer une cigarette. Dehors, il faisait nuit noire, le ciel était couvert, des flocons de neige tombaient et il faisait frais. Il faut dire que je n’étais pas équipé. Je portais juste une chemise et des souliers à la semelle trop fine. Je ne m’attardai pas. Je grillai rapidement ma cigarette et rentrai. A l’in­térieur, il n’y avait pas de système de chauffage mais le bunker nous tenait naturellement au chaud.
Rachid rentra vers vingt-deux heures. Il me trouva en train d’écrire. Il portait deux baguettes et deux sachets remplis de fruits et de légumes. Il me demanda si j’avais mangé et je lui répondis que j’avais grignoté avec les Russes et le Polonais.
— «Tu comprends ce qu’ils disent ?
— Un peu. Je communique mieux avec Jean qu’avec Victor. Quant à Alexeï, nous n’avons échangé qu’un bonjour.
—Tu connais déjà leur prénom ?
— Pas toi ?
— Non, je ne fréquente que les Arabes.
— Pourquoi as-tu quitté l’Algérie alors ?
— Pour des raisons économiques. »
Je me tus un instant. Les gens qui s’exilent et qui ne cherchent pas à s’intégrer dans leur nouveau pays m’étonneront toujours.
«Tu trouves que soixante dix-sept francs sont une aubaine pour toi ?»
Nous continuâmes cette conversation dans la cuisine.
«On commence avec soixante dix-sept francs ensuite ça va mieux. D’ailleurs, rien ne dit que je n’épouserai pas une Suissesse.
— Comment vas-tu faire pour épouser une
Suissesse ?
— Comme tous les Algériens qui ont épousé des Suissesses, des Allemandes ou des Françaises.
— Et comment comptes-tu t’y prendre ? Tu sais bien qu’ici on n’envoie pas sa mère demander la main de la fille désirée. Il faut bien que tu te mettes à draguer un jour ou l’autre. Et comment vas-tu y arriver si tu ne te décides pas à apprendre l’allemand et à t’intégrer ?
— Ça viendra. Comment crois-tu que mes pré­décesseurs s’en sont sortis ?»
Je souris. L’optimisme de Rachid me déroutait. (…)
Nounou alla se servir. Il revint avec un crème et un croissant.
«La solitude, c’est pas mauvais aussi. Surtout quand il s’agit d’éviter de s’acoquiner avec des gens comme Rachid.
— Où étais-tu cette nuit ?
— A Olten.
— Tu bouges beaucoup, Nounou.
— C’est pas de ma faute si j’ai des amis partout, dit-il fièrement. Tu veux voir quelque chose ?
— Quelque chose comme quoi ?»
Et sans attendre ma réponse, Nounou sortit de sa poche un gros rouleau de billets de cent francs.
— «C’est quoi, ça ?
— C’est le produit de cette nuit à Olten, et mon ami en a eu autant. Tu aurais dû venir.
— C’est si facile que ça pour toi de voler,
Nounou ?
— Encore plus facile. Vois-tu, les gens comme toi, parce qu’ils pensent aux conséquences, ne réus­siront jamais dans ce créneau.
— Et toi, tu ne penses pas aux conséquences ?
— Quelles conséquences ? Il n’y en a pas.
— Tu ne crains donc rien ?
— Il n’y a rien à craindre, voyons. Les autorités helvétiques croient que je suis Palestinien.
— C’est si simple que ça ?
— En effet, aussi simple que ça. Et ce qui est positif, c’est qu’avec le temps, on devient spécialiste dans le genre. On ne se fait jamais arrêter.
— Pourtant tu t’es déjà fait arrêter ?
— Oui, en Italie. J’ai été jugé puis rapatrié. Je ne te dis pas la honte.
— C’était en quelle année ?
— En 87. J’ai souffert le martyre à mon retour. Quand on a vécu quelque temps à l’étranger, la vie dans le pays devient vite intenable.
— Et en 89, tu as de nouveau réussi à te tirer.
— Oui, comme tu dis. Mais je passe sur l’enfer des deux années que j’ai vécues au pays... Tu sais, je n’y retournerai jamais.
— Pourquoi pas après avoir régularisé ta situa­tion
 ici ?
— Ici ? Tu es fou. Les Suisses ne me donneront jamais de papiers.
— En Suisse ou ailleurs...
— C’est possible. Mais tu sais, j’ai fini de rêver. Je n’ai pas de chance.»
(…)

Le lendemain matin, alors qu’Emilie était au boulot, je rentrai à Aarau. Mon téléphone sonna sans arrêt. Ce fut la dernière fois que je voyais ou parlais à Emilie.
Je trouvai Rachid à l’entrée du Bunker.
«Je te cherche partout depuis plus de vingt-quatre heures. Où étais-tu ?
— A Neuchâtel, pourquoi ?
— Ne le dis pas à Noémie. Après ton départ, hier du pub, elle était dans tous ses états. Et cette nuit, elle a failli mettre fin à ses jours. Elle n’a pas cessé de crier et de sangloter dans la salle de bains. C’est Eve et moi qui l’y avons trouvé avec une lame à la main.
— Cette Noémie va me rendre dingue. J’ai pensé à la présenter à Nounou. Qu’en penses-tu ? Ça fait quatorze ans qu’il est en exil et il aimerait bien régu­lariser sa situation. Ainsi, il pourra rentrer au pays pour voir sa famille. De plus, ça arrangerait bien les affaires de Noémie qui se cherche un amoureux.
— Pas Nounou. C’est un drogué et il n’est pas sérieux.
— Comment ça, un drogué ? C’est quoi ces his­toires ? Ce n’est pas parce qu’il te charrie de temps en temps que tu vas inventer des histoires à son sujet.
— Ce ne sont pas des histoires, je te le jure. Il est tout le temps sous psychotropes et quand il va à Basel, c’est pour snifer des lignes de cocaïne. Pourquoi crois-tu qu’il passe son temps à voler si ce n’est pour se payer sa drogue et ses comprimés.
— Donc, si je comprends bien, toi aussi tu es dans le même cas. Toi aussi, tu voles.
— Ce n’est pas pareil. Moi, je ne me drogue pas. Je vole pour survivre. Le gouvernement helvétique interdit aux réfugiés de travailler et de gagner hon­nêtement leur vie à la sueur de leur front. Crois-tu que je peux vivre avec soixante dix-sept francs ? Qui peut vivre avec cette somme ?
— Pas moi, dis-je en détournant le regard», mais j’ajoutais : «Le gouvernement ne nous interdit pas de travailler à condition de le déclarer.»
Je tirai un jean et une chemise propres de mon sac. Rachid était toujours avec moi.
«Et Noémie, tu vas la voir quand ?
— Je ne sais pas.
— Comment ça, tu ne sais pas ? Il faut savoir. Ça urge.
— Est-ce que ça te pose un problème avec Eve si ça ne marche pas entre Noémie et moi ?
— Non, je ne crois pas. Eve est mordue. Elle est dingue de moi. Mais je préfère qu’on soit tous ensemble.
— Ne fais pas dans les sentiments s’il te plaît. Moi, ces histoires ne me touchent pas.
 

Categorie(s): arts et lettres

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