Georges Morin. Président du Réseau français de coopération décentralisée avec l’Algérie : «Hollande est instruit par l’expérience de ceux qui l’ont précédé»

Elwatan; le Mercredi 19 Decembre 2012
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- Le président François Hollande va-t-il réussir à construire ce partenariat privilégié entre l’Algérie et la France et sur lequel ses prédécesseurs ont échoué ?
 

Seul l’avenir pourra nous le dire bien sûr, mais la détermination du Président est très forte, je peux en témoigner. Je suis persuadé qu’il va tout faire pour réussir à remettre enfin sur les rails le train de la réconciliation. Il a d’autant plus de chance d’y parvenir qu’il y a manifestement, me semble-t-il, la même volonté du côté algérien.

 

- Pied-noir de Constantine, vous vous revendiquez comme Franco-Algérien. Pensez-vous qu’il soit possible de construire l’avenir sans que l’Etat français reconnaisse les crimes coloniaux commis en son nom en Algérie ?  
Il est évident qu’on ne peut bâtir ensemble un avenir solide que si l’on «purge» auparavant ce lourd passé commun qui est le nôtre. Et c’est bien sûr à la France de le faire : c’est elle qui a occupé l’Algérie, qui y a instauré sa domination, c’est elle qui a soumis le peuple algérien, durant près d’un siècle et demi, à un régime colonial humiliant et répressif. La France a foulé aux pieds, sur cette terre, les valeurs fondatrices de la République : la liberté, l’égalité et la fraternité. Elle a ensuite réprimé la guerre de Libération, durant presque huit ans, avec une violence inouïe. Tout cela, chacun le sait aujourd’hui : les historiens, les écrivains, les cinéastes ont tout mis au clair.  Alors bien sûr, il ne s’agit pas de clouer au pilori le peuple français d’aujourd’hui, qui n’est en rien coupable de tous ces méfaits historiques. Il s’agit encore moins de tenter, comme on l’a fait parfois en France, de reporter sur les Français d’Algérie cette écrasante responsabilité historique, car ils sont eux-mêmes – cela aussi, chacun le sait aujourd’hui – des victimes du système colonial. Ils en ont payé un prix terrible lorsque la plupart d’entre eux ont été brutalement arrachés à leur terre natale et condamnés à l’exil. Non, le responsable de ces sombres décennies a un nom : c’est l’État français qui, de Charles X à la Ve République, n’a eu de cesse de construire et de développer par la force le système colonial. Seul le chef de cet État est en mesure d’assumer pleinement, aujourd’hui, l’héritage de l’histoire. C’est donc à lui, c’est à François Hollande, en 2012, de reconnaître ce qu’a été l’indignité du régime colonial, ce qu’ont été les violences permanentes, morales et physiques, infligées à tout un peuple pendant tant de décennies. Il doit le faire avec des mots justes, avec des mots forts, avec des mots dignes.

Et c’est seulement en acquittant ce prix de la vérité que l’on pourra ensuite bâtir des relations sereines entre nos deux peuples. Il n’est pas une famille d’Algérie où celui ou celle qui vous parle n’a pas vécu (pour les plus anciens) ou entendu parler (pour les plus jeunes), de méfaits très précis de la colonisation et de la guerre. Je crois donc que l’ensemble des Algériens, sur l’ensemble du territoire, à quelque génération qu’ils appartiennent, seront soulagés, seront apaisés d’entendre le président français reconnaître des réalités douloureuses, jusqu’ici occultées, voire niées par la France officielle. Cet exercice difficile peut s’avérer fécond si l’on y replace toutes les réalités de la colonisation, de la guerre et de leurs conséquences. Autrement dit, si le président Hollande veut échapper au soupçon de «double langage» dont beaucoup de ses prédécesseurs ont été accusés, il doit, depuis la tribune du Palais des Nations, tenir un seul et même discours à nos deux peuples. Il doit s’adresser dans les mêmes termes, aux Algériens d’Algérie, aux Français de France et aux Français originaires d’Algérie, que ces derniers se rattachent au monde des immigrés ou qu’ils se rattachent au monde des exilés de 1962. Après avoir reconnu et dénoncé ce qu’ont été la colonisation et la guerre, il doit rappeler, avec autant de lucidité, l’extraordinaire complexité humaine qu’elles ont engendrée. Il doit dire, au même endroit, au même moment, dans le même discours, tout le respect qu’il porte à ces Algériens et à ces Franco-Algériens qui ont tant apporté à la France et qui continuent à l’enrichir de leurs talents. Il doit dire aussi sa compassion pour les exilés de 1962 : qu’il s’agisse des fonctionnaires ou des soldats et supplétifs algériens qui s’étaient engagés aux côtés de la France et que la République a ensuite traités avec tant de désinvolture ; qu’il s’agisse des populations juives d’Algérie, arrachées à cette terre où elles vivaient depuis la nuit des temps ; qu’il s’agisse enfin des populations européennes, dont la présence était directement liée à la colonisation mais qui portent, depuis cinq à six générations parfois, un tel amour à ce pays.

Il devra rappeler aussi aux Algériens que des Français ont soutenu leur lutte de libération et que, parmi tous les Français d’Algérie, il en était, beaucoup plus nombreux qu’on ne le dit, depuis Albert Camus ou Jacques Chevallier jusqu’à Maurice Audin ou Pierre Chaulet, qui ont dénoncé le système colonial, les premiers par la force de la plume, de la parole ou de l’action politique, les seconds par un engagement au sein du Mouvement de libération nationale.

Il devra aussi, s’il veut faire toute la lumière sur ces périodes qui auront marqué nos deux peuples au fer rouge, parler de ces deux millions de jeunes Français contraints d’accomplir en Algérie un service militaire qui aura traumatisé tant d’entre eux ! Il devra enfin rappeler que des jeunes Français, enseignants, médecins, ingénieurs, ont ensuite répondu par milliers à l’appel de l’Algérie indépendante pour aider ce pays, en tant que coopérants, à se reconstruire et à se développer, dans les années 1962-1972.
Cela fait beaucoup de points à énumérer, mais il faudrait vraiment que le président français prenne le temps de le faire car c’est ce kaléidoscope, marqué de tant de passions et de tant de souffrances, qui fait toute la complexité et toute la richesse humaine de nos relations. C’est ce socle humain exceptionnel sur lequel nous pourrons le plus solidement fonder notre avenir !

 

- Quelles sont les dimensions de la relation franco-algérienne qui vous paraissent prioritaires à mettre en œuvre dans le partenariat escompté ?
 

Pour moi, c’est le développement de notre prospérité commune et c’est le renforcement des relations humaines entre nos deux peuples. Pour ce qui est de nos relations économiques, je crois que jamais, depuis cinquante ans, nos deux pays n’ont eu autant de raisons objectives de s’entraider. L’Algérie a des atouts considérables : des réserves énergétiques, fossiles ou solaires notamment, des réserves financières, une population jeune qui ne demande qu’à travailler. Mais cette même jeunesse souffre d’un manque de formation adaptée, tandis que l’Algérie, marquée par 30 ans d’économie administrée, n’a pas encore mené les réformes de fond de son système bancaire ou de son système judiciaire qui lui permettraient de développer un véritable tissu de ces entreprises, petites et moyennes, qui génèrent l’investissement et l’emploi. La France, au même moment, s’interroge sur ses choix énergétiques, traverse une crise financière sans précédent et voit beaucoup de ses entreprises, pourtant si riches de savoir-faire, menacées de fermeture. Le temps est venu de sortir de ces cinquante années où nos échanges se sont réduits, pour l’Algérie, à des exportations de pétrole et de gaz et, pour la France, à des «gros» contrats d’infrastructures et à des exportations de produits finis.

Il faut établir, dans tous les secteurs, un véritable partenariat qui permette de changer la donne, de générer de véritables entreprises algéro-françaises avec tout ce que cela comporte de formation, de transfert de technologie, de fabrication en Algérie de produits finis destinés à la consommation interne comme à l’exportation. Il faut que l’Algérie, qui en a les moyens, investisse en France, en particulier dans les industries de haute technologie où elle pourra ainsi acquérir un précieux savoir-faire. Nous avons, des deux côtés de la mer, des ressources naturelles, économiques et humaines considérables. Sachons les conjuguer pour réussir ensemble. Mais attention aux belles promesses sans lendemain ! Il y a beaucoup de travail à accomplir, beaucoup de contraintes à lever en matière de circulation des capitaux et de circulation des hommes. Il semble que, là aussi, de part et d’autre, on soit décidé à travailler dans la durée avec, pour chaque secteur, une feuille de route, un calendrier, des évaluations conjointes régulières. On aura besoin, de part et d’autre, d’une volonté politique de fer pour tenir le cap !  Quant aux relations humaines, nous disposons pareillement, les uns et les autres, de ressources exceptionnelles, avec une jeunesse impatiente mais confrontée, dans les deux pays, à une formation mal adaptée et à un taux de chômage alarmant. L’Algérie consacre, depuis 50 ans, des crédits budgétaires considérables à l’éducation primaire, secondaire et supérieure.

François Hollande a fondé l’essentiel de sa campagne présidentielle sur la jeunesse et l’éducation. Des coopérations très nombreuses fonctionnent entre l’Algérie et la France, dans nos universités, dans nos laboratoires. Dans ce contexte favorable, les universités, les grandes écoles françaises doivent renforcer leur coopération avec l’Algérie en matière de formation, de recherche, de développement des secteurs innovants. Mais, pour cela, il est indispensable que, des deux côtés, on s’attache à assouplir au maximum ce qui est vraiment essentiel à de telles coopérations : une plus grande liberté de circulation et d’établissement des personnes dans les deux pays. Sans cela, les plus belles ambitions resteront lettre morte ! Le gouvernement français semble déterminé à favoriser la délivrance des visas. Mais il va falloir changer les mauvaises habitudes des dix dernières années où les consignes gouvernementales visaient plutôt à fermer le robinet ! Et que dire de cette injustice insupportable dont souffrent les vieux travailleurs immigrés, ces chibanis, qui ne peuvent percevoir leur retraite s’ils veulent vivre leurs dernières années au pays ? Ce sont des hommes qui ont travaillé dur, qui ont cotisé toute leur vie de labeur pour cette pension et qui, contrairement aux autres retraités français, n’ont pas le choix de leur lieu de vie ! J’espère que l’on pourra bientôt célébrer la fin de ce scandale !

 

- Vous le Constantinois, n’êtes-vous pas déçu que le président Hollande se rende à Tlemcen et pas à Constantine, votre ville ?
 

Je connais bien cette belle ville de Tlemcen, qui a en commun, avec Constantine et d’autres grandes villes du Maghreb, d’avoir recueilli l’héritage culturel de l’Andalousie. La civilisation andalouse reste toujours pour moi une sorte de modèle de ce que des hommes sont capables de construire, lorsqu’ils valorisent l’intelligence, le savoir, la culture, l’ouverture aux autres. La civilisation européenne de la Renaissance est une héritière de cette civilisation andalouse en matière philosophique, scientifique, artistique. Il faut le rappeler sans cesse, il faut mettre en lumière cette réalité : elle nous éloigne si efficacement de ces relents d’affrontements xénophobes et obscurantistes qui défigurent trop souvent, de nos jours, le nord comme le sud de la Méditerranée.

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Nadjia Bouzeghrane

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