Ghafir Mohamed. Ancien militant de la Fédération de France : Moh Clichy ou le combat au cœur de la France

Elwatan; le Jeudi 20 Mai 2010
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«Il n’y a pas de vent favorable pour celui qui ne sait où il va».
Sénèque

Moh clichy. Il traîne ce sobriquet depuis plus d’un demi-siècle. Il ne s’en plaint pas, au contraire, il en tire une certaine fierté dans la mesure où l’évocation de Moh clichy renvoie à un passé gorgé de souvenirs.
Ceux d’une jeunesse pétrie dans le militantisme. «Franchement, ça ne me déplaît pas du tout», avoue-t-il mi amusé, mi goguenard. «C’est sous ce pseudonyme que je déposerai mon dossier de passeport biométrique !»
Voilà qui nous renseigne sur les traits saillants d’un personnage volubile, attachant, bon vivant et qui n’hésite pas à le faire savoir. La parole franche est anti-réthorique. Ghafir Mohamed, de son vrai nom, est né le 19 janvier 1931 à Guenzet. A 21 ans, il largue les amarres, gagne la France, puis rejoint le FLN dont il devient l’un des responsables dans la capitale française. De son enfance modeste à Guenzet, il garde quelques images furtives de l’école coranique où il a fait ses premières classes et aux Scouts musulmans qui ont fait germer dans sa tête la notion de nationalisme.
En 1950, il se présente au certificat d’études primaires élémentaires qu’il décroche avant de tenter de s’inscrire au lycée de Sétif. «On m’a exigé un trousseau que je ne pouvais acheter. On m’a orienté sur Constantine où on m’a posé des conditions financières draconiennes. Alors, j’ai écrit à mon père en France qui m’avait expliqué qu’il arrivait tout juste à réunir l’argent du mandat pour subvenir à nos besoins.»

Un homme engagé

Son père Cherif, établi en France depuis 1926, exerçait des petits métiers, mais s’occupait souvent à travailler dans un garage où il lavait les voitures. Un jour, un Russe blanc l’a orienté vers le transport. Il lui a conseillé d’exercer en tant que chauffeur de taxi et lui a fait apprendre toutes les rues de Paris. Il réussira au test et sera «taxieur» de 1943 à 1964, année de sa retraite. Il rejoindra le bled et s’éteindra en 1988 dans le fier pays des Beni Yala. Son projet d’études contrarié, Moh se rend à Alger en 1952 où il est recruté en qualité d’écrivain public dans un bain maure tenu par des Mozabites à Belcourt, tout en poursuivant son apprentissage dans un centre de formation professionnelle basé à Padovani à Bab El Oued. Trois ans lui suffiront pour devenir ajusteur dans la métallurgie. Après le diplôme décroché le 1er novembre 1954, quelle coïncidence ! Il cherche un emploi qu’il ne trouve pas. Début 1955, il est convoqué dans son patelin à Guenzet pour effectuer son service militaire : «J’ai fait la sourde oreille, mais ils sont venus me chercher à la rue du bain maure à Belcourt. On m’a emmené à la caserne Bizot à Blida. Au cours d’une permission, je me suis débrouillé un peu d’argent et j’ai pris le bateau en septembre 1955 en direction de Marseille. De là, je gagne Paris, précisément à Clichy, où était concentrée une forte population de notre région. C’est là que j’ai fait partie des premières cellules du FLN de Clichy, d’abord sous l’autorité de Medouni Mohamed Cherif, ancien du PPA, puis officier de l’ALN, ensuite de Bounedine Mohamed Akli, Noui Mehdi Abdenour, Aliane Hamimi, Ihaddaden Spoutnik… J’étais responsable du secteur de Clichy, après j’ai couvert toute la région nord de Paris. Je travaillais à l’usine Geoffroy Delor, puis chez Richier. L’organisation m’a promu permanent de la Fédération de France. En janvier 1957, on a eu droit à la première bataille politique du FLN décidée par le CCE qui avait décrété la grève des 8 jours. On a observé cette grève en France en mobilisant le maximum des 300 000 de nos compatriotes établis dans l’Hexagone. On a réussi dans notre entreprise, malgré la pression des messalistes dont la propagande se voulait le contraire des thèses du FLN. M. Lebjaoui a été envoyé par Abane pour étoffer le comité fédéral avec Boulahrouf, Louanchi…
A Clichy, le premier militant assassiné par les messalistes, deux jours avant la grève, était Rabia Rabie. Cet acte lâche m’a profondément marqué.
Aujourd’hui, plus d’un demi-siècle après ces événements, je le dis sans complexe et sans démagogie, on a réussi notre bataille là-bas.
Puis, il y a eu l’affaire du 28 mai 1957 où au stade de Colombes, en présence de René Coty, président de la République française, M. Bensadok a tiré sur Chekal. Cette action a renforcé nos rangs et les hésitants ont fini par épouser la cause que nous avons défendue bec et ongles au cœur-même du territoire ennemi.

Arrêté et torturé

Le 8 janvier 1958, la DST m’a arrêté à Paris. J’ai été torturé et transféré à Fresnes. J’ai comparu le 30 juillet 1958 et j’ai été condamné à 2 ans. J’ai fait appel, mais ma peine sera prolongée d’une autre année le 8 octobre 1958.
J’ai fait les prisons de Fresnes, de Chalon sur Marne, la Santé, le camp de Mourmelon, le camp de Larzac et ce, jusqu’à février 1961. Au cours de mes séjours, j’ai subi trois opérations chirurgicales.
Bénéficiant d’une liberté conditionnelle, j’ai repris mes activités dans le sud de Paris en étant chef de zone. Le 17 octobre 1961, il y a eu des manifestations grandioses en réponse au couvre-feu raciste imposé par le gouvernement français depuis le 6 octobre aux Français musulmans algériens. Cette manifestation pacifique est une bataille politique gagnée par le FLN.
Lors des négociations d’Evian, le GPRA avait décrété le 1er novembre 1961, journée nationale. 15 000 détenus algériens en France avaient reçu l’ordre de la fédération de faire la grève de la faim pour appuyer la négociation algérienne. Cette grève a duré du 2 au 22 novembre 1961.
Aït Ahmed, Benbella, Boudiaf, Khider et Bitat, tous ministres du GPRA, se sont associés à cette grève pour dénoncer la politique du pire pratiquée par le gouvernement français, et réclamer ainsi la stricte application de la Convention de Genève en reconnaissant la qualité de prisonniers de guerre aux Algériens et Algériennes détenus en France ou en Algérie.

Dans la correspondance que chacun des 15 000 détenus FLN a adressée le 1er novembre 1961 au président français, la grève est justifiée pour l’application des quatre points suivants : l’indépendance de l’Algérie, la reconnaissance de l’unité du peuple algérien, la reconnaissance de l’intégrité territoriale de l’Algérie, Sahara compris. Une négociation immédiate avec le gouvernement provisoire de la République algérienne, seul dépositaire et garant de la souveraineté du peuple algérien. Le 15 novembre 1961, l’assemblée générale de l’ONU appelle à «mettre fin à toute action armée et à toutes les mesures de répression de quelque sorte qu’elles soient dirigées contre les peuples dépendants pour permettre à ces derniers d’exercer pacifiquement et librement leur droit à l’indépendance complète, et exige du gouvernement français pour qu’il fasse droit aux légitimes revendications des prisonniers algériens en reconnaissant leur statut de prisonniers politiques, afin de rendre possible sans délai, l’arrêt de la grève de la faim.»
Dans sa déclaration faite devant le tribunal de la Seine le 8 octobre 1958, 20 jours après la constitution du GPRA, le 19 septembre 1958, Moh Clichy n’y est pas allé avec le dos de la cuillère.

«Nous sommes des Algériens, et à ce titre nous n’avons fait que notre devoir au service de la révolution de notre peuple. Nous nous considérons comme des soldats qui se battent et savent mourir pour leur idéal. Nous avons un gouvernement, le GPRA, que nous reconnaissons seul capable de nous administrer sa justice. Nous déclinons ainsi la compétence des tribunaux français quel que soit votre verdict, nous demeurerons convaincus que notre cause triomphera parce qu’elle est juste et parce qu’elle répond aux impératifs de l’histoire.»
Autre motif de fierté, le jour où Moh Clichy, revenu sur ses terres de lutte en octobre 2007, reçoit la médaille d’or de citoyen d’honneur de la ville de Clichy. C’était la première fois qu’une distinction de cette nature est décernée à un moudjahid par une autorité française et pour les faits de résistance contre la répression et les menaces du pouvoir colonial de l’époque. C’est le maire de la ville qui a remis la distinction à l’intéressé au cours de la cérémonie de commémoration des massacres d’Algériens à Paris en 1961.
Moh Clichy s’en souvient bien : «Il faut que j’en parle, car c’est un devoir de mémoire», soutient-il, en insistant sur la nécessité d’écrire l’histoire.
«Ce que je peux dire sincèrement, c’est que l’histoire réelle que j’ai vécue, je l’ai croisée dans les écrits d’écrivains français.

Écrire l’histoire

Jean Luc Einaudi a déterré la manifestation d’octobre 1961. Il a dit des vérités qu’on n’écrira pas. Il a eu des témoignages vivants et a eu accès aux archives. Je persiste à dire, par ailleurs, que de nombreux ouvrages sont consacrés à la guerre d’Algérie mais souvent ceux qui l’ont écrite l’ont falsifiée. Dans ce cas, il vaut mieux la laisser comme ça. Il faut, pendant qu’il est temps, faire intervenir les acteurs et les témoins encore vivants et mettre les archives à la portée des chercheurs.»
Quant à la polémique autour du livre de Saïd Sadi, Moh à sa propre idée : «Amirouche, héros connu et reconnu, était aussi immigré à Paris. Le livre de Sadi est, à mon avis, correct dans le sens où il a reproduit les témoignages de gens qui ont connu l’ancien chef de la Wilaya III. On reproche à Sadi de ne pas être historien ; vous savez, Einaudi, que je respecte beaucoup, est un écrivain. Il n’a jamais dit qu’il est historien. Sadi a bien signalé dès la première page le nom de tous les témoins, la plupart officiers de l’ALN qui ont connu Amirouche. Moi, je dis qu’il n’est pas interdit d’écrire. Il faut répondre aux faits pas à Sadi. Si les gens écrivent, on dit pourquoi, s’il n’écrivent pas, on dit aussi pourquoi. Il faut savoir ce que l’on veut et ne pas désorienter les gens, surtout les jeunes qui cherchent des repères.»

Le regard de Moh Clichy sur l’Algérie actuelle est sans équivoque : «Je constate aujourd’hui que l’Algérie est mal dans sa peau. La culture du rejet est partout. Nous, on a contribué à la libération du pays, dans un autre contexte. C’est la misère et la pauvreté qui ont poussé le peuple à se soulever pour recouvrer sa liberté. Moi, si j’étais fils de caïd, j’aurais poursuivi tranquillement mes études. Mais, j’ai lutté pour une noble cause. Aujourd’hui, il faut lutter contre les phénomènes actuels qui empoisonnent la vie des gens avec la même détermination. Il faut que la jeunesse, au lieu de lorgner au-delà des mers, apprenne à lutter ici pacifiquement pour être utile à un pays qui en a grandement besoin.»

|Parcours
- Né en 1931 à Guenzet (Sétif), il a fait ses études dans sa ville natale. Débarque à Paris en 1955. Chef de secteur FLN de Clichy, d’où son sobriquet. Il a été désigné chef de secteur de toute la région nord de Paris.
Condamné à 3 ans de prison en 1958, il est libéré en 1961 et prend activement part aux manifestations du 17 octobre 1961 dans la ville de Clichy qui l’a honoré en 2007.
A l’indépendance, il est dans le cabinet de
Bachir Boumaza, ministre du Travail. Il exerce au ministère de la Construction sous la direction de Ahmed Boumendjel au ministère du Tourisme puis au Parti.
Il a pris sa retraite en 1988 : «Je suis un retraité actif», répète-t-il, puisqu’il active à la Fondation Amirat, celle du 8 Mai 1945 et enfin à l’association des Beni Yala.|

Categorie(s): portrait

Auteur(s): Hamid Tahri

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