Hadj Ben Abdelkader Azzout (1932-2011). Militant de la cause nationale, ancien ambassadeur : Du MALG … au building de Manhattan

Elwatan; le Jeudi 31 Mars 2011
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Il y a quelques jours, le 6 mars précisément, nous quittait à jamais Hadj Ben Abdelkader Azzout, ancien moudjahid et diplomate. Il avait 79 ans. «Il était dans l’amitié comme son style : sans emphase, limpide. Il n’était pas du genre à se vanter de ses prouesses qu’il disait mettre dans la case du devoir. Pas de ces hâbleurs qui clament leurs exploits sur tous les toits», témoigne un de ses anciens compagnons. Père attentionné, il était près de ses enfants qu’il entourait de toute son affection et auxquels il a donné le goût du savoir. Comme l’indique sa fille Mounira, qui relève un des traits saillants de son caractère : la modestie. «Lorsqu’il évoquait son parcours jalonné de hauts faits, il le faisait sans superlatifs ni adjectifs tonitruants. C’était un homme simple, doué d’une mémoire et d’un humour fantastiques.»

Il est né à Mascara le 2 juin 1932. Dès son très jeune âge, Hadj Azzout a baigné dans un milieu de nationalistes et a été influencé par un bon nombre d’entre eux, dont son oncle Mustapha Stambouli (1920-1984), grand militant activiste pour la cause nationale et membre du PPA dès 1937.Hadj Abdelkader fait ses études secondaires à Tlemcen, de 1946 à 1947, puis à Oran, de 1951 à 1952. Son baccalauréat en poche, il s’inscrit à la Faculté de lettres et philosophie de l’université d’Alger de 1952 à 1956, tout en adhérant au MTLD (Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques).

En 1952, il est membre de l’Association des étudiants musulmans nord-africains (AEMNA) et en 1956, membre de l’UGEMA (Union générale des étudiants musulmans algériens). Cette même année, il rejoint les rangs du FLN et un an plus tard ceux de l’ALN au sein du service de renseignement et des liaisons de la Wilaya V.
En 1958, il est cadre au ministère de l’Armement et des Liaisons générales (MALG). Cette même année, il est désigné en qualité de membre de la haute cour de justice présidée par le colonel Boumediène.

Directeur des écoles militaires

En 1959, il est secrétaire général du comité interministériel de la guerre puis, à la dissolution de cette institution, directeur des écoles militaires jusqu’à l’indépendance. Il reprend alors ses études de droit à Alger, qu’il poursuivra à New York et plus tard à l’institut des sciences politiques à Alger. En 1963, Hadj Azzout entame une nouvelle étape dans sa carrière civile en entrant au ministère des Affaires étrangères où il occupe d’importantes fonctions tant au niveau de l’administration centrale que dans les services extérieurs.
Après un bref passage au département Asie-Amérique latine, il est nommé conseiller à l’ambassade d’Algérie à Damas, puis en 1964, il est muté à la Mission permanente algérienne auprès des Nations unies à New York où, pendant 5 ans, il est témoin de grands débats agitant le monde de plain-pied dans la guerre froide, notamment au Conseil de sécurité dont l’Algérie devient un moment membre non permanent : parachèvement du processus de décolonisation en Afrique, crise de Chypre, conflit indo-pakistanais à propos du Cachemire, guerres du Vietnam et israélo-arabe, désarmement, etc.

Pour ce jeune diplomate, les Nations unies constituent une expérience enrichissante qui lui sera très utile dans sa carrière puisqu’en 1970 il s’occupera de nouveau à son retour à Alger des problèmes internationaux à la tête de la Division des organisations internationales, où il suivra d’autres grands dossiers, tels les rapports Est-Ouest, les relations Nord-Sud pour lesquelles l’Algérie jouera un rôle de premier plan pour l’instauration d’un nouvel ordre économique mondial, l’invasion et l’occupation par le Maroc de la colonie espagnole de Saguiat El Hamra et Rio de Oro (Sahara occidental), le sommet des pays non-alignés à Alger en septembre 1973, la guerre israélo-arabe d’octobre de la même année, etc. En 1978, il est ambassadeur au Cameroun et en 1982, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères. Il quitte provisoirement sa carrière diplomatique en 1984 pour présider la Cour des comptes jusqu’en 1988, date à laquelle il devient ambassadeur à Londres.

Un diplomate accompli

Parallèlement, il continuera à suivre de grands dossiers des Nations unies, tels que le dossier du désarmement et en 1985, il a été nommé président du comité consultatif sur les études sur le désarmement (Institut des Nations unies pour la recherche sur le désarmement). Sa carrière diplomatique se termine avec la retraite anticipée en novembre 1989. «Je l’ai connu à la frontière de l’Est où il était déjà cadre dans le MALG. Il était opérationnel sur les plans politique et militaire. Comme c’était un intellectuel et qu’il avait une belle plume, c’est à lui que revenait le soin de rédiger les documents. Il était apprécié de tous», témoigne M. Amar Benaouda, membre du groupe des «22», qui garde de M. Azzout l’image d’un homme dévoué pour son pays, auquel il a tout donné. J’ai retrouvé le même militant à la frontière Ouest où mes obligations m’ont emmené.

Azzout était souvent en compagnie de Cheikh Kheireddine, représentant du FLN au Maroc, assurant le secrétariat du MALG. Azzout abattait un travail énorme, notamment au plan de la propagande pour diffuser les messages de l’Algérie combattante tant par les écrits que sur les ondes. Puis, Azzout s’est vu désigné chef de service opérationnel à l’état-major à Tunis. «Hadj Ben Abdelkader était sincère, intelligent, agréable à vivre, qui avait tout le temps le sourire. Il faut dire aussi qu’il avait le contact facile, ce qui n’était pas forcément le cas des autres responsables», confie M. Benaouda. Deroua Ali Cherif, ancien responsable du MALG au Moyen-Orient, peut parler à l’aise de son ami Hadj Azzout. «Non seulement on est originaires de la même région, mais on a connu presque le même parcours. On s’est connus à l’adolescence. Après une éclipse, c’est la Révolution qui nous a réunis de nouveau. On s’est rencontrés au MALG en 1959 à Tunis, juste avant la création du conseil interministériel de la guerre. On s’est revus au Caire en novembre 1960, où Azzout est venu pour remplacer le commandant Rabah Nouar en tant que responsable des écoles militaires du Moyen-Orient. Azzout était un parfait bilingue, très sociable qui ne dédaignait personne. Comme je suis son ami, je peux apparaître subjectif, mais c’est la stricte vérité. C’est un monsieur qui a su porter la voix de l’Algérie à l’extérieur en menant une carrière bien remplie.»

Intellectuel, cultivé, curieux, il a su tirer les leçons de sa formation au MALG et là où il a été, il a défendu bec et ongles la politique de son pays après s’être battu avec force pour son indépendance... Azzout est aussi connu pour avoir présidé aux destinées de la Cour des comptes au milieu des années quatre-vingts. A son avènement, la Cour des comptes était beaucoup plus une cour de (règlements) de comptes qu’une respectable institution judiciaire. «On travaillait sous l’empire de la loi 83-05 du 11 mars 1980 relative aux attributions et fonctionnement de la cour. Lorsqu’il est venu en 1984, Azzout a changé de fusil d’épaule en s’attachant à apaiser la situation. La cour a fonctionné normalement. Elle s’est même offert une couche de modernisation en recourant à l’informatisation des fichiers, initiative considérée comme avant-gardiste à l’époque», raconte un des anciens magistrats activant au sein de cette instance, qui relève non sans humour l’attitude de M. Azzout lorsque l’un des responsables administratifs de l’époque se vantant de l’acquis informatique l’emmena justement pour s’enquérir de cet outil «révolutionnaire».

Président de la cour des comptes 

Arrivé sur les lieux, le micro tomba en panne et le malheureux responsable, confus, n’avait pas de parade. C’est M. Azzout qui vint à sa rescousse au ayant cette subtile réflexion : «Ne t’en fais pas, c’est toute l’Algérie qui est en panne !» On était en 1986... «Azzout entretenait des rapports intelligents avec ses subordonnés. Il est de ces hommes qui laissent une trace et c’est pourquoi il n’est pas près d’être oublié», constate notre interlocuteur, visiblement marqué par la prestance, l’élégance, le savoir-vivre et le savoir-faire d’un directeur pas comme les autres... La Cour des compte, rappelle-t-on, est notamment chargée du contrôle a posteriori des finances de l’Etat, des collectivités territoriales et des établissements publics. A ce titre, «elle vérifie les conditions d’utilisation et apprécie la gestion des ressources, moyens matériels et fonds publics par les organismes entrant dans son champ de compétence et s’assure de la conformité de leurs opérations financières et comptables aux lois et règlements en vigueur.

Selon la loi de mars 1980, le rapport annuel est rendu public «totalement ou partiellement par décret public dans le Journal officiel». Le 4 décembre 1990, la loi est modifiée, et cette fois-ci c’est à «l’initiative du président de la République que le rapport annuel peut être publié tout ou partie». Depuis, de nombreuses voix se sont élevées pour s’interroger sur le rôle de la Cour des comptes si elle n’est pas habilitée à contrôler les bilans financiers des entreprises publiques. A quoi bon brandir des slogans de lutte contre la corruption si le rôle de la Cour des comptes n’est pas reconsidéré, estime-t-on, dans les arcanes de cette auguste instance ?

Armand Berard, délégué français aux Nations unies (1959-1970) avait sorti un livre intitulé Un ancien ambassadeur se souvient  L’ONU oui ou non, éditions Plon 1979. Il avait écrit après le décès de Bouattoura, alors représentant de l’Algérie à New York. La gérance puis la succession provisoires furent confiées à son premier adjoint Azzout, qui siégea au Conseil de sécurité. Intelligent, actif, ferme dans ses convictions et cependant réaliste quant aux possibilités de les mettre en œuvre, il avait servi dans les forces du FLN sur les confins algéro-tunisiens. Socialiste, austère, d’habitudes modestes, il ne convenait pas, disait-il, de faire le grand seigneur quand douze millions de compatriotes vivaient dans des conditions généralement misérables. Il avait donc conservé son petit appartement et voulait revendre l’ancienne résidence Chrysler achetée pour 1 million 380 000 dollars...

«Azzout était un homme de l’ombre qui privilégiait plutôt la lumière», soulignent ses anciens camarades. Il était modeste, de cette modestie, comme disait le poète, qui est au mérite ce que les ombres sont aux figures dans un tableau : elle lui donne de la force et du relief.
           

Categorie(s): portrait

Auteur(s): Hamid Tahri

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