Hamid Benamra. Cinéaste et ancien ministre de la culture malien : «Le cadre est le secret de tout film»

Elwatan; le Samedi 16 Novembre 2013
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- Qu’est-ce qui vous a poussé à filmer Boutadjine, connu autant par ses œuvres que ses engagements humanistes ?
 

Boutadjine, mon aîné, est un enfant de mon quartier. En parlant de lui, je parle des enfants de nos rues. En m'identifiant à son travail, je raconte un bout de ma vie. L'Algérie doit beaucoup à Mustapha, car il a été l’un des premiers à y introduire le design et à l'enseigner. Il a conçu, entre autres, le logo de Naftal. Les Parisiens lui doivent aussi car il a conçu le kiosque à journaux de Paris, à l'époque où il travaillait avec le designer français Roger Talon (1929-2011). Mustapha est intègre et authentique. Il émane de ses œuvres le reflet de sa révolte qui est saine et constructive. Dans son atelier, posent des visages qui racontent des histoires et des vies de personnalités qui se croisent et s'interpellent. C'est une sorte de théâtre où les acteurs de différentes pièces seraient en attente de passer devant un public.

 

- Comment avez-vous procédé ?
 

Le film a été construit à l'image des contes des Mille et une Nuits. Il contient plus de 1300 plans. C'est cette histoire dans l'histoire qui m'intéresse. J'ai procédé de la même manière de 2004, date des premiers entretiens, à 2012, date de la rencontre avec la fille de Che Guevara. Cela paraît improvisé, mais au fond c'est une méthode en soi : celle d'être disponible pour un homme, son œuvre, pour un rêve, le sien et celui de ses personnages. Je ne voulais pas m'imposer le choix de suivre une ligne conductrice ou d'écrire d'éventuelles situations. J'ai filmé des bouts de ses toiles comme des bouts de sa vie avec la même pudeur et la même sensibilité, tout en respectant son passé et son intimité.



- Le titre Bouts de vies, bouts de rêves fait-il écho au collage, technique de création chère à Boutadjine ?
 

Quand on va chez Mustapha et qu'on est face à des reliefs de ses bouts de magazines, on a le tournis. On est envahi par le désir de voir chaque petit bout. C'est cette émotion qui est le départ de mon film. C'est un peu comme le regard d'un enfant qui s'amuse à s'approcher jusqu'à coller son œil sur la surface de la toile afin d'en saisir des micro-nuances. C'est cette frénésie de couleurs et de formes qui m'a dicté ce rythme accéléré et dense. Ma caméra a épousé l'œuvre. Elle a cherché à danser avec les couleurs. Les bouts de magazines collés les uns aux autres me renvoient aux bouts d'images que j’ai filmés depuis 32 ans. C'est en ouvrant mes boîtes à chaussures qui contiennent des centaines de bandes que l'idée du puzzle est devenue limpide.



- Vous définissez le film comme «un documentaire-fiction». Quelle est la part de fiction ? Quelles sont les raisons qui ont présidé au choix de cette démarche ?
 

Le cadre est cet espace parfois sans contours qui se ressert et s'ouvre en fonction des lignes et des formes qui se présentent. Je cadre d'instinct. Je n'opère pas de découpage technique. Pendant que j'enregistre un plan, j'ai déjà le regard sur les deux ou trois plans suivants. Je ne mets pas en scène la vie et les gens qui apparaissent dans mon film. Je fais en sorte que l'on ait l'impression que c'est préparé et installé sciemment. Le cadre est le secret de tout film. C'est une musique secrète. J'ai pris ce soin d'assembler chaque séquence afin que l'édifice conserve sa fébrilité pendant que chaque séquence aide à solidifier le propos déjà planté. J’ai décanté chaque émotion afin que sa perception soit fine et touchante. Mon film et son œuvre s'épousent et s'émeuvent. C'est une symphonie de visages et un hymne à l'Algérie chérie.



- Vous vous définissez comme «cinéaste révolutionnaire». Comment cette dimension transparaît-elle dans le film?
 

Dans le film, il y a une construction à la fois simple et complexe. Je confirme que je connais ma grammaire mais que je suis libre de ne pas la suivre. Je conjugue mes plans au présent intemporel. Le principe des poupées russes et l'idée de l'emboîtement sont la source de mon fil conducteur. Mais le récit est miné de bombes à fragmentation et d'images qui paraissent anodines dans l'aspect mais qui sont d'une densité et d'une portée intenses. Je fais croire que je me perds dans ma narration mais je reviens toujours au bon moment pour retrouver le fil de ma toile. Le film n'accuse pas et ne revendique pas. Il rappelle et souligne des faits et des émotions. Le film ne respecte pas les codes et la mode du moment. C'est par tous ces aspects qu'il est révolutionnaire. Par ailleurs, réaliser des films sans l'argent des Etats est en soi une forme de rébellion. Maîtriser son outil est déjà une liberté. Posséder son propre matériel est un acte d'indépendance. Je suis révolutionnaire du fait d'une narration originale ou d'une thématique particulière mais également par le fait de produire et de donner vie à un film qui n'est pas dans les codes du système.



- Vous définissez-vous comme M. Boutadjine, en tant que passeur d'images, d'idées et d'idéaux ?
 

Par la mise en lumière de tous ces personnages révolutionnaires, Mustapha Boutadjine transmet un visage, un nom ainsi que l'histoire d'une personne et de son rêve. je ne fais pas un cinéma de commande, de circonstance et de complaisance. Je ne filme que ce qui m'inspire et résonne en moi de façon lumineuse. Je ne filme que les gens en qui je me reconnais et qui me renvoient une ombre de moi-même. Je ne capte que les situations qui interpellent mes sens et donnent à mes sentiments une raison d'être. Je suis issu d'une tradition de conteurs. Le conte est une forme narrative libre dont les règles varient et changent selon le récit et l'interlocuteur. Je crois en l'amour de soi, de la justice, de l'amour de la terre, de la vie, d'une idée simple.



- N'y a-t-il pas une volonté d'inscrire ce film dans une dimension intemporelle en mettant en scène des bouts d'histoires d'hommes et de femmes qui ont fait l'histoire ? Une Histoire que ce film tente de réhabiliter…
 

J'ai étudié cinq années l'histoire et le cinéma chez Marc Ferro à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris. J'aime quand l'histoire et le cinéma se croisent, s'interpellent, se servent mutuellement l'un de l'autre. Mon film date les rencontres et les situations mais ne les enferme pas dans un passé ni ne les projette dans un futur. Chacun conjugue les faits à sa guise. Chacun prend le bout qui lui convient. Chaque rencontre est un sujet à part. Mais les bouts se rappellent, s'influencent et se chevauchent. C’est ce qui donne le tournis quand on vient de sortir d'une école de cinéma et qu'on est encore formaté. Le film restera d'actualité dans 100 ans car il s'adresse à tout le monde. Je ne sais si c'est l'histoire de mon film qui fait son cinéma ou si c'est mon cinéma qui s'inscrit dans une histoire. Le film a été projeté dans trois villes tunisiennes : Sousse, Sfax et Tunis. Il figure également dans les programmes de deux universités tunisiennes, celle des Beaux-Arts de Sfax et plus précisément par la section Analyse filmique et à la section Montage de l'université de Manouba.


 

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Nadia Agsous

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