Hassi R'mel : La grève de la faim qui ébranle Sonatrach

Elwatan; le Vendredi 1 Avril 2011
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De notre envoyé
à HassiR’mel

Ils ont vérifié plusieurs fois dans la journée que leurs téléphones portables n’étaient pas éteints. Les cinq délégués des travailleurs de Hassi R’mel ont attendu, en vain, un coup de téléphone de la direction générale de Sonatrach. Pourtant, Noureddine Cherouati, PDG de l’entreprise, leur avait donné des garanties quant au règlement définitif de leurs revendications lors de la rencontre du 7 mars dernier. M. Cherouati réclamait un délai de vingt et un jours pour finaliser l’accord portant sur cinq points (indemnité de zone et de conditions de vie, de travail posté, de nuisance, allocation de fin de carrière et retraite proportionnelle) et qui avait été négocié en 2008 avec l’ancien PDG Mohamed Meziane, avant son inculpation. Nous sommes lundi 28 mars. Le délai a expiré sans que la direction générale ait donné de réponse.

Les cinq délégués doivent annoncer ce soir aux travailleurs du complexe gazier la volte-face du PDG et annoncer un nouveau plan de bataille contre la direction qui passera par un durcissement du mouvement de protestation. 21h. Place centrale, près des bureaux de la direction. Une brise tiède souffle sur Hassi R’mel. L’œil est noyé par le jet de fumée noire des torchères. Les travailleurs arrivent par petits groupes. Les visages sont graves, car la mauvaise nouvelle a déjà fait le tour du complexe. Des cadres stationnent leur Citroën C4, noire, de fonction. Très vite, la place centrale devient noire de monde.

Comme des mouches

Les cinq délégués s’installent en haut des marches qui surplombent l’endroit et demandent le silence. C’est Ali Arhab, chemise bleue, jean’s  noir et boots imitation croco, qui, le premier, prend la parole. D’une voix ferme, il commence par annoncer que le PDG de l’entreprise n’a pas tenu sa parole. Il fustige le mépris avec lequel la direction générale tient l’ensemble des travailleurs de l’un des plus grands complexes gaziers au monde. «Nous n’avons fait que demander ce qu’ils nous avaient promis et maintenant, ils refusent de nous le donner. Nous devons rester unis et aller jusqu’au bout. Ils veulent nous voir mourir, alors ils vont nous voir tomber comme des mouches. A partir de ce soir minuit, nous entamerons une grève de la faim illimitée jusqu’à l’obtention de nos droits.» Rapidement, la colère s’empare de la foule et les délégués ont bien du mal à ramener le calme parmi les travailleurs. Plusieurs voix se font entendre pour fustiger le comportement du PDG et de l’Etat. Certains proposent l’arrêt de la production. Une proposition très vite rejetée par les délégués. «Hassi R’mel appartient aux Algériens. Il n’est la propriété de personne. Hassi R’mel rapporte 60% des rentrées en devises. En arrêtant la production, nous pénalisons le peuple. Mais avec la grève de la faim, la production  va d’elle-même s’arrêter quand nous serons tous en soins à l’infirmerie», rappelle Ali Arhab.

«L’économie dans nos mains»

Les autres délégués vont, à tour de rôle, prendre la parole pour dénoncer le syndicat de l’entreprise et le syndicat national «qui ne servent» que les intérêts de la direction générale. «Ce sont des pompiers qui actionnent leur lance pour combattre les incendies quand ça chauffe avec les travailleurs de l’entreprise. Depuis qu’ils ont été élus, qu’a fait le syndicat pour nous ?» demande l’un des délégués. «Walou», rétorquent des voix dans la foule. Une autre voix s’élève et demande pourquoi une prime de 10 000 euros a été accordée aux joueurs de l’équipe nationale de football, après la victoire contre le Maroc, alors qu’on leur refuse leurs droits. Un autre travailleur, bonnet de laine sur la tête, rappelle que le pouvoir accorde des augmentations de salaire à tous les secteurs, sauf aux travailleurs des hydrocarbures. «Les policiers ont été augmentés de 50%, parce qu’ils ont peur d’eux. Nous, ils pensent que nous sommes inoffensifs. Ils se trompent. On tient l’économie de ce pays dans nos mains», clame-t-il sous les applaudissements de la foule. Un débat s’installe entre les délégués et les travailleurs sur la suite à donner au mouvement. Plusieurs travailleurs demandent à ce que ce mouvement reste pacifique, alors que d’autres veulent aller encore plus loin dans le durcissement de la contestation, convaincus que «les dirigeants de ce pays n’écoutent que la force».

Les cinq délégués arrivent à calmer les esprits et à maintenir la cohésion du mouvement. Pour vérifier la détermination des travailleurs, l’un des délégués s’adresse, une dernière fois, à la foule pour lui demander : «Prête à aller jusqu’au bout ?», «Oui !», hurlent en chœur les travailleurs. Il est 22h quand la foule se disperse. Les travailleurs ne s’éternisent pas. Ils rejoignent leurs chambres. Pour la plupart ils devront être debout très tôt pour être sur site à 7h30. Mardi 29 mars. Les deux grandes cantines sont quasiment désertes. Seuls quelques stagiaires viennent prendre leurs repas. La très grande majorité des travailleurs observe la grève de la faim. A 13h, sous un soleil de plomb et devant l’entrée du complexe, un nouveau sit-in est organisé. La détermination est intacte même si la fatigue commence à se faire sentir. Une heure plus tard, le syndicat de l’entreprise entre en lice.

Dans une déclaration, il annonce le dépôt d’un préavis de grève à partir de ce mardi, pour une période de huit jours. Cette déclaration est accueillie dans une grande indifférence. «Le syndicat veut prendre le train en marche, mais les travailleurs ne sont pas dupes», assure Ali Arhab. Vers 16h, les premiers cas d’évanouissement et de malaise sont signalés aux délégués. L’atmosphère est pesante. A l’heure du dîner, les deux cantines restent désespérément vides. La plupart des travailleurs ont déjà rejoint leurs chambres. La nuit tombe sur Hassi R’mel et demain commencera un nouveau combat pour tous les travailleurs du complexe gazier.

Categorie(s): contrechamps

Auteur(s): Salim Mesbah

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