Hicham El Moussaoui. Enseignant-chercheur à l’université sultan moulay Slimane (Maroc) : «La réouverture de la frontière aura un impact positif pour les deux pays»

Elwatan; le Lundi 6 Fevrier 2012
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-Quel impact aura la réouverture de la frontière algéro-marocaine sur les populations locales ?

En principe, la réouverture de la frontière algéro-marocaine aura un impact positif, car les deux économies présentent une complémentarité qui mérite d’être développée. Les deux seraient gagnants : l’économie marocaine profitera probablement d’un approvisionnement en énergie avec un meilleur coût et aussi diversifiera ses débouchés en dehors du marché européen, l’économie algérienne qui souffre de polarisation autour des hydrocarbures pourrait développer sa compétitivité et sa diversification en se mesurant aux entreprises marocaines avec qui la concurrence serait moins rude que sur les marchés étrangers. Ainsi, cette réouverture permettra l’augmentation de la taille de marché disponible pour les entreprises des deux côtés, ce qui favorisera la création de nouvelles opportunités d’investissement.

La stimulation des échanges et des investissements sera bénéfique aux populations marocaine et algérienne dans la mesure où elle permettra aux consommateurs d’avoir plus de liberté de choix avec un bon rapport qualité-prix, mais aussi aux jeunes d’accéder à plus d’opportunités d’emploi quand les entreprises au Maroc et en Algérie ont plus de visibilité et profiteront des économies d’échelle permises par un marché de près de 70 millions. La restructuration des secteurs informels dans les deux économies permettra de doper la croissance dans les deux pays avec la création de plus d’emplois, ce qui signifie plus de recettes pour l’Etat afin de financer les projets sociaux. Cela dit, l’ouverture de la frontière ne pourrait donner ses fruits que si elle est accompagnée de mesures concrètes visant à lever toutes les entraves (douane, bureaucratie…) à la libre circulation des flux de biens et d’investissement.

Si l’ouverture de la frontière est nécessaire pour la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux, elle reste insuffisante si elle n’est pas accompagnée de vraies réformes structurelles visant à rendre les deux économies voisines très attractives pour accueillir ces flux. Par conséquent, l’ouverture de la frontière algérienne pourrait être vue comme un déclic, un point de départ pour relancer la coopération entre les deux pays dans plusieurs domaines, et c’est cette coopération qui va réellement permettre le développement des échanges, des investissements, ce qui va améliorer le niveau de vie des deux populations marocaine et algérienne.

-Des habitants des villes frontalières algériennes, à l’image de Maghnia estiment que les produits algériens subventionnés deviendront plus chers et rares si la frontière est ouverte. Qu’en pensez-vous ?

La réouverture de la frontière va certainement accentuer ces flux comme on en voit partout ailleurs dans toutes les régions frontalières (France-Belgique par exemple). Cela bien évidemment va exercer une pression sur la demande, ce qui en principe les rendra rares et donc plus chers. Cet effet ne pourrait se concrétiser que si, d’une part, le gouvernement algérien retirait ses subventions, et d’autre part, l’offre des biens ne s’ajuste pas.

Si à très court terme, on pouvait assister à une augmentation des prix suite à la réouverture, cette hausse ne sera pas de longue durée. D’abord, au regard du contexte de tension sociale, il est peu probable que le gouvernement laisse filer les prix des produits subventionnés, même si ça profitait aussi aux consommateurs marocains. Ensuite, parce qu’à moyen et à long termes, et si l’on assiste à une réelle ouverture des marchés, à la démonopolisation du commerce extérieur, à l’instauration d’une vraie concurrence dans les filières concernées, cela se traduirait par une augmentation de l’offre qui permettra non seulement de rendre les produits plus disponibles, mais aussi moins chers.

Enfin, le renforcement du contrôle est nécessaire pour limiter le trafic des produits subventionnés. Avec la réouverture de la frontière, cela pourrait faire l’objet d’un partenariat où les autorités marocaines et algériennes coopéreront en mettant en commun leurs moyens pour prévenir les phénomènes de contrebande et de trafic de produits subventionnés.

-Quelles sont les conditions nécessaires pour une meilleure intégration économique du Maghreb ?

Une meilleure intégration économique du Maghreb passe par l’observation de trois conditions :
un changement d’approche de la construction du bloc maghrébin. Jusqu’à présent, l’attention a été focalisée sur le politique comme la clé du problème. Nous devons donc orienter notre énergie et nos efforts vers une approche «par le bas» où les jeunes, la classe moyenne et la société civile, principaux lésés de la situation, ont tout intérêt au changement pour contrebalancer les résistances au changement.

En d’autres termes, en densifiant les échanges économiques, intellectuels et culturels entre les différents pays maghrébins, les interdépendances entre les différents pays seront telles que les politiques seront mis devant le fait accompli, celui de la nécessité d’un bloc économique maghrébin intégré. C’est cette coopération informelle et qui implique toutes les composantes de la société civile qui servira de socle pour fonder cette intégration.
Deuxième condition pour promouvoir cette intégration maghrébine est d’enlever tous les obstacles aux échanges entre les différents pays concernés. Ainsi, une libéralisation du commerce et une ouverture des marchés sont incontournables pour fluidifier le flux de biens, de services et de capitaux.

Ainsi, les barrières douanières et non douanières, dressées à des fins protectionnistes, de même que les procédures douanières doivent être simplifiées et automatisées. Dans le même sens, il est important de réduire les couts de transactions, notamment ceux relatifs au transport et à la logistique. Cela exige, d’une part, un investissement des pays concernés dans des infrastructures communes, en partenariat entre le public et le privé, notamment les réseaux terrestres et ferroviaires et portuaires. De même, le développement de chaines logistiques entre les pays maghrébins donnera certainement un coup de fouet aux échanges intramaghrébins. Et pour promouvoir les flux d’investissement entre les différents pas maghrébins, une libéralisation du secteur financier et bancaire est primordiale.

Enfin, pour que cette ouverture profite aux acteurs locaux, il est incontournable que le tissu productif soit en mesure de profiter des opportunités offertes par cette ouverture, mais aussi relever les défis de compétitivité que cela impose. Par conséquent, le développement de l’entrepreneuriat est une condition sine qua non de l’intégration maghrébine. Cela passe par une amélioration radicale de l’environnement des affaires dans les pays maghrébins pour que les différentes économies deviennent des réceptacles attractifs, surs et rentables pour les capitaux. Malgré certains progrès, le chemin est encore long, car les investissements ne sont pas encore assez protégés en raison d’une justice asservie aux politiques, mais aussi une fiscalité rédhibitoire.

Aussi, la corruption et le clientélisme ainsi que la complexité bureaucratique sont très décourageants aussi bien pour les investisseurs locaux qu’étrangers. L’amélioration de la gouvernance est ainsi un élément clé dans la course au drainage des IDE mais aussi de la stimulation des investissements. C’est la libération de toutes les forces entrepreneuriales  de toutes les contraintes (intellectuelles, sociales, politiques et économiques, ainsi que la garantie d’un débouché permettant leur expression, qui permettra de réussir l’intégration maghrébine.

-L’instauration d’une monnaie unique au Maghreb est-elle une bonne idée ?

Je ne pense pas que la création d’une monnaie maghrébine soit une priorité dans la construction de l’édifice maghrébin pour deux raisons : primo, parce que la plupart des espaces et communautés économiques que l’on connaît ne se sont pas construits sur la base d’une monnaie commune, secundo, la création de cette monnaie sans y avoir préparé les préalables risque de créer plus de problèmes qu’il n’en résoudra. La leçon européenne prouve qu’il ne suffit pas de mettre en place quelques règles communes pour que la monnaie unique fonctionne. Ainsi, une banque centrale maghrébine et une politique monétaire commune seraient insuffisantes. La mise en place d’une monnaie unique exigerait aussi des politiques budgétaires communes, ce qui nécessite une coordination efficace à toute épreuve entre les différents gouvernements maghrébins et donc une stratégie économique commune, ce qui est loin d’être le cas et sera difficile à réaliser du moins à court et à moyen terme. Car pendant que la Tunisie et le Maroc suivent des politiques semi-libérales, l’Algérie est toujours prisonnière d’une politique interventionniste où l’Etat est l’acteur principal.

La construction d’une monnaie maghrébine doit plutôt être le couronnement de la construction de l’espace économique et politique maghrébin, quand on aurait développé les infrastructures institutionnelles nécessaires pour une réelle intégration et quand on aurait réalisé une réelle convergence entre nos différentes économies. Il sera très dangereux donc pour l’intégration maghrébine de mettre en place une monnaie commune dans un espace qui demeure politiquement et économiquement non unifié. Pour survivre, une union monétaire a besoin, au minimum, de partager des valeurs économiques et politiques. L’exemple de l’euro est très édifiant à cet égard.              

Categorie(s): economie

Auteur(s): Cherif Lahdiri

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