Imane Hayef Ighilahriz. Responsable des travaux d’enquêtes sur les droits égalitaires : «1,5 million de femmes sont interdites de travail»

Elwatan; le Dimanche 8 Mars 2009
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Ayant managé les deux enquêtes sur l'opinion des Algériens sur les valeurs égalitaires, commandées par le Centre d'information et de documentation sur les droits des femmes et des enfants (Cidef), Imane Hayef Ighilahriz, du bureau d'études Ecotechnics, a exprimé son inquiétude face au désert socioculturel et à la violence dans lesquels vivent les adolescents. Dans cet entretien, elle revient sur le port du hidjab, l'héritage et d'autres points forts des deux enquêtes.

- Dans votre enquête, les Algériens sont partagés entre deux pôles en ce qui concerne leur opinion sur les valeurs égalitaires. L'un est constitué de «contre» et l'autre de «pour» et, entre les deux, il y a un nombre important de gens difficiles à situer. Peut-on dire que ce sont ces gens qui ont engendré la régression constatée depuis l'année 2000 ?
- En 2008, 2 Algériens sur 10 se sont déclarés favorables aux valeurs égalitaires. D’un autre côté, vous avez aussi 2 autres Algériens sur 10 qui ont exprimé un avis réfractaire à l'égalité des sexes. Au milieu, il y a une masse partagée en deux sous-populations avec les mêmes proportions, l'une plus proche des favorables et l'autre penche plutôt vers les réfractaires. C'est cette masse intermédiaire qui a augmenté par rapport à 2000 et, malheureusement, c'est la sous-population des plus proches de la catégorie des personnes réfractaires à l'égalité qui a pris de l'ampleur. Il y a eu un basculement d'une partie de la population qui était située en 2000 dans la catégorie des favorables vers celle des ni pour ni contre.
- Peut-on dire que même les petits acquis en matière de droits égalitaires risquent de disparaître au regard du nombre important de personnes qui ont basculé dans le camp des hésitants ?
- Si nous prenons le problème uniquement sous l'angle des valeurs égalitaires, il faut reconnaître que jusqu'au XXe siècle, y compris en Occident, les hommes et les femmes n'avaient pas les mêmes droits et c'est avec beaucoup de résistance que ces principes ont fini par être acceptés. Donc il est normal qu'il y ait des réticences et des oppositions à l'égard de l'égalité entre les sexes, chez nous.
Les acquis ne seraient pas menacés si à côté, ceux qui représentent le peuple et les décideurs vont de l’avant en adoptant un projet politique qui dépasse la société de 20 ou de 25 ans. Un projet qui serait la locomotive qui pousserait le pays vers le développement et de la modernité. Prenez l'exemple de l'énergie, les décideurs sont en train de préparer l'après-pétrole, dans 50 ans. C'est exactement la même chose pour les projets socioculturels. Le constat est là et mérite que l'on se penche rapidement sur la question pour que les droits à l'égalité ne soient pas affirmés uniquement dans les lois, mais également dans les relais administratifs, dans les médias, dans les livres, dans les programmes scolaires, etc.
La société a fait un grand pas en avant dans la mesure où la moitié des Algériens pense que les frères et sœurs doivent avoir droit à un héritage égalitaire. C'est la réalité de la vie quotidienne qui a engendré ce changement. Nous avons eu un cas vécu d'un citoyen qui avait une fille unique ; lorsqu'il est mort, il lui a laissé comme héritage une vieille voiture. L'héritière avait été obligée d'aller voir ses dix oncles pour leur faire signer des donations pour avoir possession du véhicule. Vous imaginez l'aberration. Les Algériens qui approuvent l'égalité dans le partage de l'héritage sont confrontés quotidiennement à une réalité du XXIe siècle où des familles vivent des drames auxquels il faut trouver des solutions. Ils réfléchissent par rapport à leur vécu.
- Peut-on s'attendre à ce que le tabou autour du débat sur l'héritage en Algérie soit brisé un jour ?
- La société a déjà ouvert le débat sur la question et elle l'a fait seule parce que le pouvoir politique ne l'accompagne pas. Nous savons tous aujourd'hui que les gens disent qu'à partir du moment où le Coran permet les «testaments», les familles qui ont une descendance féminine peuvent faire «écrire» leurs biens à leurs filles. Certains vont dire qu'un hadith l'a proscrit, mais nous disons que les oulémas (savants religieux) ouvrent la jurisprudence pour trouver un consensus parce que le texte sacré a ouvert une voie dans ce sens.
Des réalités commencent à émerger et plongent des familles dans des drames. Avant, les gens hésitaient à faire des donations ; allez voir chez les notaires combien de familles l'ont fait, ces dernières années. La société est en train de contourner les lois pour régler des situations d'injustice parce que le législateur ne fait pas d'effort pour lui faciliter la vie.
- Comment expliquer que les Algériens, nombreux à être défavorables à la polygamie et à l'égalité dans le partage de l'héritage entre frères et sœurs (des questions très marquées par la tradition religieuse), sont aussi nombreux à souhaiter que toutes les femmes portent le hidjab ? N'est-ce pas un paradoxe ?
- Le hidjab couvre l'extérieur de l'individu et, à travers lui, la personne affirme une appartenance à quelque chose. En fait, pour ce qui est de la polygamie, nous n'avons pas posé la question directe : «Etes-vous pour ou contre la polygamie ?» Nous avons d'abord interpellé l'individu en lui disant : «Est-ce que vous permettriez que votre époux prenne une deuxième épouse ?» Tout de suite, l'individu se projette dans le réel. C'était extraordinaire parce qu'il n'y avait aucune gêne à répondre à cette question. Ensuite, nous l'avons interrogé sur son opinion en lui demandant : «Etes-vous d'accord avec la suppression de la polygamie ?» Alors là, ils expriment leur refus en disant : «C'est permis par la religion.» Il y a toujours une sorte de dichotomie entre ce que l’Algérien fait dans la vie réelle et les valeurs qu'il est censé défendre…
- Sommes-nous devant une hypocrisie collective ?
- En fait, il y a une différence entre le comportement de l'individu quand il est personnellement projeté dans une situation et ce qu'il affiche. Maintenant, il est vrai que la polygamie reste une pratique marginale – entre 4 et 6% de la population – mais cela ne veut pas dire qu'il faut l'encourager. Les gens répondent par oui ou non aux questions même si elles sont très précises. La moitié dit qu'elle est d'accord pour la suppression de la polygamie, l'autre moitié reste hésitante en adoptant la position du «oui mais...». Maintenant, la relation que nous pouvons faire avec le port du hidjab encore une fois nous renvoie vers la question de l'apparence. C'est elle qui compte le plus dans notre société. Ce que les gens font réellement est parfois à l'opposé de ce qu'ils laissent apparaître ….
- Et la religion, alors ?
- Elle y est, mais pas trop. Lorsque nous avons posé la question «pourquoi avez-vous porté le hidjab ?», la raison la plus fréquemment citée a été «parce que cela me permet de circuler plus librement, d'être moins embêtée dans la rue, de ne pas subir le regard de la société ou pour se sentir plus protégée dans l'espace public». La seconde raison est l'obligation familiale, notamment pour les femmes mariées, tout comme pour le travail d'ailleurs. Finalement, le hidjab est, dans la majorité des cas, mis par obligation familiale mais aussi de l'entourage du fait que tout le monde le porte dans le quartier ou dans le village. Les motifs religieux ne viennent qu'en troisième position avec de faibles proportions. Cependant, les femmes des deux premières catégories disent quand même qu'elles ont fini par être convaincues du port du hidjab parce qu'elles sont musulmanes. En réalité, le religieux est toujours cité, y compris par celles qui disent qu'elles ont mis le hidjab par obligation familiale ou pour circuler librement dans la rue. Est-ce pour se justifier ? Il faudrait peut-être faire une autre enquête de type qualitative pour comprendre quelle est la vraie raison du port du hidjab.
- Dans votre enquête, vous avez distingué trois types de hidjab : le traditionnel, le moultazem (rigoureux) et le hidjab moderne. Ce dernier semble avoir été adopté par la plus grande proportion des femmes. Pourquoi, selon vous ?
- Les filles qui portent la tenue moderne et le foulard représentent 38% de la population féminine, suivies de celles qui préfèrent le hidjab moultazem avec 34% et de celles qui restent encore accrochées à la tenue traditionnelle (2% seulement). Le hidjab moultazem concerne beaucoup plus les femmes âgées de 50 ans et plus. Ce sont en fait une majorité de mères qui n'ont pas porté la tenue moderne. Elles ont abandonné le haïk ou la m’laya durant les années 1980 et 1990 pour passer directement au port de la djellaba ou de la gandoura avec un foulard. Celles qui s'habillent en jean ou en tailleur et enveloppent leurs cheveux avec un foulard constituent la catégorie des plus jeunes, entre 18 et 35 ans et, en général, ce sont des filles célibataires ou des jeunes mariées. C'est une tendance récente parce que la génération des 50 ans et plus a connu les années 1970 et 1980 durant lesquelles les femmes étaient soit en haïk soit en moderne dans la rue.
- Mais il y avait beaucoup plus de femmes habillées de manière moderne que de femmes qui portaient la tenue traditionnelle…
- Aujourd'hui, il y a plus de femmes dans la rue qu'avant, avec une forte proportion de celles qui se voilent. En fait, il y a un lien à faire avec le travail des femmes. Lorsque nous avons posé la question relative aux interdits familiaux, le travail a été cité très fréquemment comme interdit. Si l'on extrapole à la population, nous nous sommes rendu compte que finalement, il y a 1,5 million de femmes qui sont privées de travail par leur famille. Les mariées constituent la plus grande proportion.
Le taux d'activité des femmes reste minime, même s'il est passé de 12% en 2001 à presque 15% en 2007. Les chiffres de l'ONS montrent également que parmi les femmes mariées en âge de travailler 2007 (15 ans et plus), seules 9,6% ont un emploi, alors que les célibataires sont de 12,5% et les divorcées 31%.
- Dans votre enquête consacrée aux adolescents, vous avez relevé que ces derniers autant que leurs aînés étaient réfractaires à certaines valeurs égalitaires. Comment l'expliquez-vous ?
- En absence d'épanouissement culturel, comment voulez-vous qu'un adolescent puisse avoir une ouverture d'esprit, une volonté de dialoguer et d'accepter les opinions différentes ? Non seulement, il n'a pas appris à l'école à avoir une vision critique, mais en plus il a été privé de tout ce qui contribue à l'ouverture d’esprit.
Un adolescent déborde d'énergie qu'il faut canaliser par des activités socioculturelles. Le sport est primordial, mais quand on voit que 10% seulement des adolescents le pratiquent, nous comprenons pourquoi il y a tant de violence dans les stades et dans la rue. Il y a aussi les autres loisirs culturels, comme le théâtre, la danse, la musique, les clubs, l'expression corporelle, le dessin, etc. qui ont disparu de l'école. L'enfant doit s'exprimer pour libérer ses énergies, sinon il deviendra frustré, extrêmement fragile et surtout facilement emporté par n'importe quel courant ou idéologie.
- En fait, l'adolescent reflète l'image de ses parents ...
- Vous avez mis le doigt sur un point très important. Heureusement qu'il y a la famille parce que chez un enfant, il y a ce que construisent les parents et ce que l'école apporte. Cette partie de sa vie est très importante puisqu'il passe plus de temps à l'école qu'au sein de sa famille. Même les enseignants ont un rôle à jouer. En Avez-vous vu un, un jour, demander à un élève qu'il soit du primaire, du collège ou du lycée, de ramener un livre de lecture ou même de poésie ? La lecture n'est pas uniquement le fait de lire, mais d'apprendre aux enfants qu'il y a des gens qui écrivent et qui ont des pensées différentes. Si les adolescents avaient baigné dans cet environnement, ils auraient eu des opinions différentes de celles de leurs parents.
- Faut-il s’inquiéter, à l’avenir, du fait de constater qu'une bonne proportion d'adolescents est réfractaire aux valeurs égalitaires ?
- Oui, cela fait peur, surtout qu'il s'agit de la génération de demain dont les deux tiers n'ont jamais lu de livre ni aucune revue. Si, en plus, ils ne peuvent pas pratiquer de sport et prendre part à des activités culturelles, vraiment cela fait peur.
Cette frange doit nous dépasser en tout, dans les idées, l'ouverture d'esprit, la réflexion, etc. Derrière les valeurs égalitaires, il y a aussi tous les autres droits à la liberté. Si la génération de demain ne nous dépasse pas sur ces principes fondamentaux, il y a matière à s'inquiéter. Mais en même temps, il y a beaucoup d'éléments dans l'enquête qui montrent que les ressorts sont là et qu'en dépit de la frilosité des pouvoirs politiques, la société essaye d'avancer. Cependant, si des efforts ne sont pas consentis pour l'aider à poursuivre sa voie, elle sera la proie de tous les mouvements de recul et de conservatisme.

Categorie(s): entretien

Auteur(s): Salima Tlemçani

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