Ismaël-Sélim Khaznadar. Maître de conférences à l’université Mentouri de Constantine : La mémoire divise, l’histoire écrite réunit

Elwatan; le Vendredi 21 Decembre 2012
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- Plusieurs partis politiques, essentiellement islamistes, ont rédigé un communiqué demandant à la France une «reconnaissance» des crimes coloniaux et une «repentance». Quelle différence faut-il faire entre ces deux termes ?
 

Souvent, moins que la repentance, est demandée une «reconnaissance» des crimes coloniaux. La reconnaissance, une libre croyance, une vue de l’esprit, qu’aucune nécessité ne peut jamais imposer. On suppose que c’est le premier pas avancé vers la repentance. On ne se repend que d’une faute reconnue. Mais il peut y avoir quelque habilité à reconnaître un fort volume de fautes, et en rester là. Reconnaître, c’est «reconnaître» la plausibilité d’une repentance, mais qui sera indéfiniment différée. Un suspend qui enferme l’offensé dans l’imminence d’une délivrance par l’aveu de culpabilité. Le suspend d’une démarche qui jamais n’a été voulue comme devant aboutir. La reconnaissance veut introduire l’idée d’une gradation dans une démarche qui, conduite à son terme, devrait faire prononcer toutes les paroles de la repentance. C’est une duplicité et une duperie. Et il n’est de point de duperie qui ne soit portée par une immense et dérisoire attente. Une repentance énoncée inclut, de fait, de manière performative, une reconnaissance de fautes, de crimes… Mais souvent on accorde ce crédit politique au «reconnaissant» qu’il est sur le bon chemin, puisqu’il commence par les bons signes.

 


- Au lieu de repentance, vous préconisez plutôt un «exercice de la mémoire» : en quoi cela consiste-t-il ?
 

Non, il ne s’agit pas d’un exercice de la  mémoire, mais du nécessaire travail d’écriture de l’histoire. La mémoire est comme la vasque antique : ce qu’on y met reste apparent un moment, puis est submergé par le dépôt des offrandes suivantes. Les formes encore visibles sont les dernières introduites. C’est le principe des stratifications, chacune est un isolat, fermé sur ses significations. Le grand mérite d’historiens comme Salluste, ou Ibn Khaldûn, c’est d’avoir tôt compris que la mémoire divise, en tous ses exercices, en toutes ses sollicitations, alors que l’histoire écrite, réunit, ajointe et tisse le divers des éléments, des événements, des signes, pour en proposer toujours un récit intelligible, mais surtout franc d’émotions et de ressentiments. Donc plutôt que la repentance voulue par une mémoire blessée, encore prise dans les rets du forfait, est préférable l’élucidation comme œuvre au long cours, outillé, lucide et toujours en possibilité de reprise, comme il sied à une entreprise de vérité.

 


- Pourquoi la reconnaissance/repentance cristallise-t-elle autant d’enjeux politiques ?
 

Qu’est-ce qu’un enjeu politique ? C’est un nœud éphémère formé dans un entrelacs d’alliances elles-mêmes éphémères. Ephémères parce qu’elles ne sont imposées que par des logiques d’apparences, de surfaces et de visibilité. Apparaître pour ne pas agir, tel est le crédo. Car  l’apparaître ne requiert les contraintes d’aucune raison, il est cause de lui-même. Et c’est toute la différence qui existe entre un enjeu politique et un programme politique.  Car la confection d’un programme, c’est des buts à atteindre, des moyens identifiés, un temps nécessairement fini pour en achever la réalisation, et l’existence d’une autorité puissamment outillée (un vrai pouvoir politique) pour en suivre et contrôler toutes les étapes. La demande de repentance n’a pas d’autre fonction que de démultiplier la surface de voilure d’un navire depuis longtemps en cale sèche. Cette hypothèse, vraiment me tente.

Categorie(s): culture

Auteur(s): Mélanie Matarese

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