Kamel Belabed (Porte-parole du collectif des familles de harraga disparus en mer) : «Des harraga sont détenus en Tunisie»

Elwatan; le Jeudi 5 Mars 2009
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Kamel Belabed est le porte-parole du collectif des familles de harraga disparus en mer de la wilaya de Annaba. Dans cet entretien, il fait le point sur le traitement réservé par les pouvoirs publics à ce dossier brûlant, dénonce la criminalisation inique de l'émigration clandestine et prévient de toute surenchère électorale sur le dos des harraga.
- Depuis maintenant deux ans, vous multipliez les démarches en vue de pousser les pouvoirs publics à prendre sérieusement en charge la «question harraga». Peut-on faire le point avec vous sur les résultats concrets de ces démarches ?
- Depuis deux ans, ce qu'il y a de positif est que l'on a réussi à poser correctement la problématique des harraga grâce, notamment, à nos amis de la presse. Avant, on parlait des harraga à tort et à travers et on ne cernait pas le phénomène. Donc, nous avons des données que l'on n'avait pas. Maintenant, en ce qui concerne la progression de notre démarche, notre préoccupation principale, ce sont les disparus en mer. Là, le problème reste entier. Nous l'avons soumis à certaines institutions de l'Etat, particulièrement le ministère des Affaires étrangères. Nous avons été reçus à deux ou trois reprises par un directeur central au niveau du MAE. Nous lui avons transmis des listes avec des noms de personnes à titre indicatif, parce que nous ne pouvons pas faire de recensement. Ces listes ont, cependant, le mérite d'expliquer l'ampleur du phénomène. Il y a deux ans, c'étaient quelques dizaines de harraga. En 2007, ils étaient quelques centaines et, aujourd'hui, il y a lieu de croire qu'ils sont des milliers.
- La question des chiffres reste d'ailleurs problématique faute d'un recensement officiel de harraga. Ne pensez-vous pas que le dernier RGPH aurait pu inclure aussi la «population harraga» ?
- Tout le problème est là. Nous avons toujours demandé à ce que l'Etat s'implique avec nous pour faire un recensement. C'était avant le dernier recensement national (Recensement général de la population et de l'habitat, ndlr). Dans le formulaire de recensement, on aurait pu ajouter une question sur les harraga et recueillir ainsi le nombre exact des personnes qui ont disparu en mer ou qui sont passées de l'autre côté. On aurait pu avoir des indicateurs fiables et on a raté cette occasion. Toujours est-il que ce recensement est une nécessité.
- Outre vos démarches auprès des AE et autres départements gouvernementaux, vous avez également demandé à ce que la question des harraga fasse l'objet d'une enquête parlementaire. Est-ce que l'APN a répondu à votre requête ?
- Cette histoire est presque aussi triste que la disparition de nos propres enfants. Tous les députés et sénateurs, le président de l'APN, le président du Sénat ont été saisis nommément et par écrit en vue de les sensibiliser sur ce drame. Nous n'avons reçu aucune réponse. Mais je dois reconnaître que nous avons eu l'appui de quelques députés de la région de Annaba, notamment M. Bouchareb et le sénateur M. Brahmi. Ils ont toujours été à nos côtés, mais ce n'est pas suffisant.
Nous exigeons d'être reçus dans une assemblée nationale qui est la nôtre par les élus qui sont les nôtres pour pouvoir dialoguer et diagnostiquer ensemble le problème d'une manière tout à fait sereine. Au lieu de cela, on continue à déblatérer sur les harraga avec une légèreté déconcertante.
- Les politiques de tout bord, à commencer par le président Bouteflika, ses ministres, les chefs de gouvernement successifs, tout le monde parle aujourd'hui des harraga. Mais sur le terrain, les jeunes continuent à prendre massivement la mer. Les politiques seraient-ils à ce point coupés des Algériens ?
- Ils en parlent, ça c'est sûr, mais qu'est-ce qui a été fait concrètement ? Le président de la République a abordé le sujet. Il a initié cette conférence gouvernement-walis, on a été bien contents, bien que nous n'ayons pas été associés à la préparation de cette conférence. Mais après, en termes de résultats concrets, il n'y a rien eu. Par la suite, il y a eu les élections législatives.
Tous les députés, tous les partis en ont fait leur leitmotiv, mais on n'a rien vu de concret non plus.
- Justement, nous sommes dans un contexte électoral et le thème des harraga va certainement s'inviter dans la campagne. Comptez-vous rencontrer les candidats pour leur soumettre vos doléances ?
- La chose que nous ne voudrions surtout pas faire c'est de cautionner cette surenchère électorale. Nous pensons qu'un responsable qui se hisse à la charge de député, de ministre ou de président de la République a le devoir de regarder ce qui se passe autour de lui. Le problème est connu. Maintenant, est-ce que ces gens-là ont suffisamment de capacité pour le gérer ?
- Lors de précédentes interviews, vous avez émis des présomptions faisant état de l'éventuelle détention de harraga algériens dans les prisons maghrébines, notamment en Tunisie. Avez-vous obtenu des informations fiables à ce propos ?
- Effectivement. Auparavant, nous avions des présomptions, mais aujourd'hui, nous avons des certitudes. Cela dit, l'Etat est mieux placé que nous pour enquêter sur le sujet. Quand nous avons demandé une enquête parlementaire, c'était pour inciter nos parlementaires justement à intervenir auprès de nos voisins pour pouvoir s'informer. Malheureusement, cette quête d'information n'a jamais été faite.
- Les autorités tunisiennes ne veulent pas coopérer...
- Je ne sais pas. C'est peut-être un écueil bureaucratique. Pendant ce temps, les familles continuent de se rendre quotidiennement en Tunisie à l'affût des nouvelles de leurs fils. En parlant de la Tunisie, il convient de citer le cas de 68 harraga partis il y a deux mois. Nous savons qu'ils sont en Tunisie, mais rien ne filtre. Nous avons eu la preuve formelle de leur détention, mais, officiellement, les gens ne veulent pas en entendre parler. Encore une fois, le problème est qu'on ne veut pas nous associer. Quand on a demandé le recensement, c'était dans l'intérêt général. Nous avons demandé le prélèvement de l'ADN des parents, parce que nous savons le problème de l'incinération qui se pose de l'autre côté. Sans recensement, on ne peut pas savoir combien il y a de ressortissants algériens enterrés à l'étranger. Nous sommes en droit de connaître la vérité concernant le sort de nos enfants.
- On entend régulièrement parler de corps de harraga sur le point d'être incinérés dans les morgues espagnoles, italiennes ou autres. Avez-vous été approché à ce sujet ?
- Nous avons pris connaissance incidemment d'un courrier envoyé par le gouvernement espagnol au ministère des Affaires étrangères et qui faisait état de 170 ou 171 dépouilles de harraga qui se trouvaient en Espagne. Ce courrier demandait aux autorités algériennes d'envisager le rapatriement de ces corps. Cela remonte à avril 2008 et je sais qu'aucune suite n'a été donnée à ce courrier. La réaction des autorités algériennes était «qu'est-ce qui nous prouve qu'il n'y a pas de Marocains ou de Sahraouis parmi ces corps ?» Pourtant, tout le monde sait que ces dépouilles ne peuvent pas être conservées éternellement dans une morgue. On a raté encore l'occasion de donner 170 corps à des mères qui auraient pu faire leur deuil. Il y a aussi le cas de cet imam d'Alicante qui parlait de 600 corps de harraga sur le point d'être incinérés. Là encore, rien n'a été fait. Pourtant, la solution est simple : nous sommes les concernés, nous sommes les malades, c'est nous qu'il faut diagnostiquer. D'où la nécessité des prélèvements ADN.
- Que vous inspire la criminalisation de la «harga» ?
- La loi, dans sa globalité, présente un contre-sens. C'est une loi qui est caduque dans la mesure où elle est incompatible avec des conventions internationales ratifiées par l'Algérie et qui portent sur la libre circulation des personnes ainsi que d'autres lois avec lesquelles elle est en contradiction. Maintenant, si on criminalise le passeur oui, il n'y aucun problème. Moi je me demande pourquoi on ne crée pas les conditions nécessaires pour permettre aux gens de circuler dignement ? Passez-moi le terme, cette loi sur la criminalisation des harraga est une «ânerie». Certains députés l'ont même qualifiée de «loi clandestine» et ne se sont pas trompés. Elle a été concoctée dans des conditions ridicules. Elle ne nous concerne pas.
- A quand, M. Belabed, une association nationale autour de la «cause harraga» ?
- Créer une ONG c'est possible, mais cela ne nous intéresse pas. Nous estimons que c'est à l'Etat de trouver le moyen de régler ce problème. Il n'a pas besoin d'une ONG. En Algérie, nous avons déjà trois organisations de défense des droits de l'homme. Les choses peuvent être inscrites dans ce cadre-là. Pourquoi créer une société des harraga ?


Categorie(s): entretien

Auteur(s): Mustapha Benfodil

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