Karim Abdesselam. Photographe et initiateur du projet «Tropique du cancer» : L’art n’évolue que si l’on trouve le moyen de créer en toute liberté

Elwatan; le Vendredi 2 Octobre 2015
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- Pour certains vous êtes un ovni qui a su surfer sur toutes les périodes, tout en gardant ses valeurs. Quel a été votre parcours ?

Je suis né trois ans après l’indépendance,  en 1965. J’ai grandi et j’ai baigné dans une aura teintée d’un esprit à dominance patriotique et nationaliste, mes parents étant des militants chevronnés et convaincus de l’essor d’une Algérie émancipée, libre et indépendante. Mon père a toujours cultivé une passion indéfectible pour son pays, il a su m’inculquer les valeurs qui ont érigé le rôle prépondérant  de l’Algérie en tant qu’acteur incontournable sur la scène internationale.

Cette passion a depuis motivé tous mes penchants intellectuels, culturels et artistiques. La ferveur patriotique de mon père m’a poussé à développer une réelle fascination pour des personnages illustres tels que Larbi Ben M’hidi et adopter sa devise  : «Jetez la Révolution dans la rue et elle sera portée à bras-le-corps par tout le peuple.» J’ai commencé très jeune à m’intéresser à des domaines tels que la conservation du patrimoine, à l’histoire en générale, celle de l’Algérie en particulier et à toute forme d’art, mais c’est bien la photographie qui m’a le plus captivé.

Dans un pays regorgeant de culture comme l’Algérie, j’ai fait mienne la devise de Che Guevara : «Soyons réalistes, exigeons l’impossible». Avec le temps, j’ai appris à diversifier mes centres d’intérêt en matière de photographie, je me suis exercé en tant que photographe d’art, de théâtre, mais aussi en tant que photographe d’architecture, de portraits ou de paysages, et ce, dans un cheminement qui m’a fait parcourir plusieurs pays à travers le monde.

- Il n’est pas aisé d’investir dans un tel projet, avec tout l’impact qu’il aura dans les prochains mois. Comment avez-vous réussi ce pari ?

Il faut savoir que depuis les années 1990, j’ai développé une plantation agricole qui me fait vivre, et surtout me permet de ne pas dépendre de certaines institutions frileuses dès qu’il s’agit d’investir dans les arts. Ainsi, j’ai gardé ma liberté de mouvement et de création. C’est connu en Algérie, un artiste ne peut pas vivre de son métier, alors je vends mes oranges et comme je n’ai pas des goûts de luxe, mais des goûts d’art, alors je collectionne des tableaux, réalise des documentaires et participe, à mon échelle, à la protection de notre patrimoine.

J’ai toujours été contre l’ouverture économique sauvage de l’Algérie, qui n’avait aucune vision et surtout ne contribuait pas à l’émergence de nouvelles sociétés productrices. Je pense que ce sont quelques-unes des motivations qui m’ont encouragé à voir en l’art une valeur sûre et durable. Les sponsors ou mécènes doivent avoir dans l’esprit qu’investir dans l’art ne rapportera pas prestige et titres! Ceci aide à l’émergence de talents et à l’enclenchement de mécanismes positifs pour la création. C’est une évidence, l’art n’évolue que si l’on trouve le moyen de créer en toute liberté !

- Pourquoi le choix de Cuba qui est à plus de 8000 km de l’Algérie ?

Aller à Cuba a été une superbe occasion de montrer que nos peuples se ressemblent beaucoup. D’abord ils ont cru comme nous à leur Révolution. Puis, ils ont évolué tant bien que mal, malgré les contraintes. Ceci dit, à Cuba, l’art inonde les rues, les ateliers, les murs et les galeries, c’est fascinant ! Nous voulons montrer cette révolution artistique qui prend forme dans l’espace public et devient ainsi un patrimoine palpable.

- Comment se fait le choix des artistes qui ont participé à cette expérience artistique ?

Même si la sélection passe d’abord par des entretiens, j’avoue que le feeling est primordial dans le choix des artistes. J’observe la scène artistique algérienne depuis des années, ceci m’a permis de connaître des personnalités intéressantes et de suivre leur travail. Mon intention est de composer un groupe homogène où les mots âge, génération ou sexe n’ont pas de place. Ce qui importe, c’est le talent et l’envie de participer à un projet collectif.

Pour la partie musicale, nous avons rencontré Amazigh Kateb, nous lui avons expliqué l’esprit du projet, il a aimé et adhéré rapidement. le fait de confier le volet musical aux bons soins d’Amazigh Kateb a donné une toute autre dimension au projet. Le mariage de la rythmique folklorique Youruba cubaine et de la cadence envoûtante du Gnawi à réellement emballé tout le monde, de la est née l’idée d’organiser une tournée en Algérie.

Actuellement les artistes, algériens et cubains travaillent sur des œuvres inédites qui seront présentées dans le cadre d’une exposition collective, suivra le concert d’Amazigh Kateb, un très bon mélange de musique gnawie et cubaine. C’est très important de donner plus qu’un discours aux artistes, et leur attribuer des moyens solides pour que cette effervescence dure dans le temps.

 

Categorie(s): culture

Auteur(s): Faten Hayed

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