Khelifa Zizi. Ancien membre de l’ALN, mathématicien émérite, ex-professeur à l’université de Reims : «Le mathématicien qui ne fait pas de calculs»

Elwatan; le Jeudi 9 Fevrier 2012
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Si l’homme du XXe siècle, celui qui a domestiqué les espaces et les profondeurs et parcouru un long chemin vers l’infiniment grand et l’infiniment petit n’arrive pas à s’affranchir de la bête qui sommeille en lui, à quoi lui auraient servi sa science, sa technologie, sa culture et tout son savoir», s’était exclamé l’ancien officier de l’ALN Hamoud Chaïd, en prologue à ses mémoires Sans haine ni passion, parus aux éditions Dahleb en 2005. C’est précisément dans ce livre, truffé de faits peu connus, que Zizi est cité : «Au PC de la Wilaya VI, on nous dirigea directement chez le colonel Si Cherif (Ali Mellah). Il y avait Abderrahmane Megateli, chargé à l’époque du secrétariat de la wilaya, et Abdelkader Zizi dit ‘‘speak lui’’, chargé de presse, tous deux lycéens, et le capitaine Abdelaziz», on était  en 1956.

En décrivant les lieux, l’officier écrira : «La Wilaya VI m’apparut, a priori, très différente de la Wilaya IV. Elle différait par la configuration du terrain. C’était une étendue vaste et plate, où les forêts et les terrains accidentés étaient quasi inexistants, à l’exception de quelques monticules à caractère agricole offrant un accès facile et rapide aux interventions motorisées de l’ennemi. Notre maquis, ce fut en fait la population locale auprès de laquelle nous trouvâmes une large compensation».

Zizi, comme la plupart des étudiants de l’époque, quitta les amphis pour faire la grève décrétée par le FLN et rejoindre le maquis. Sans a priori et sans calculs, Khelifa parle de cette période avec du recul, sans passion, avec cependant un brin d’émotion : «J’ai comme beaucoup de mes camarades accompli le devoir que m’indiquait ma conscience. Comme vous le savez, il y a des pages superbes et des pages  noires pour décrire cette période. Devant nos étudiants, je veux rappeler comment, en mai 1956, on a été amenés à la grève générale». Khelifa cultive une modestie ostentatoire. Plutôt que d’activer sa mémoire, c’est un jaillissement de bons mots, où les mathématiques tiennent le haut du pavé. On ne sait si c’est un débordement de passion ou une déformation professionnelle.

Les mathématiques ?

«Comment et pourquoi j’aime les mathématiques ? J’aimais tout ce qui a rapport avec la science, que ce soit la physique, la chimie, les sciences naturelles et les mathématiques. Ce qui est commun à tout cela, c’est le raisonnement et la logique. Alors qu’en mathématiques ces deux éléments suffisaient, ailleurs il fallait ajouter une certaine intuition avec la réalité. Là, je me trouvais moins doué, pourtant je faisais beaucoup d’efforts. C’est à l’université que j’ai pris définitivement la voie mathématique. En 1960-61, lorsque j’ai pu reprendre les études, on venait d’introduire les mathématiques modernes : c’était la révolution, les mathématiques ont pris leur indépendance. Je me trouvais en terrain conquis. Vous savez, en classe de première, en 1953, j’ai obtenu le prix du meilleur élève de mathématiques du lycée Duveyrier, actuel Ibn Rochd de Blida. Le chahid Cherif Benarbia était mon ami, bien qu’il était élève externe, alors que j’étais interne. Ce qui nous rapprochait, c’étaient les mathématiques. Durant les trois dernières années du lycée, il y avait une grande émulation entre nous. A l’intelligence, Cherif ajoutait la gentillesse, ce sont ces qualités qui m’ont amené à souhaiter la création d’un prix de mathématiques qui sera, je l’espère, financé par la vente des livres que j’offre à l’université algérienne.»

Engagé très jeune

En 1956, coup d’arrêt, Khelifa monte au maquis. Il y passera trois années, dans les Wilayas IV et VI, son parcours est saccadé et contrasté.Khelifa est né dans la charmante ville de Koléa en juillet 1935. Il y fait sa scolarité qu’il poursuit au lycée Duveyrier à Blida. Il obtient son baccalauréat en 1955. Jeune intellectuel engagé, il participe de 1956 à 1959 à la révolution algérienne au sein de l’ALN. Il commence sa carrière universitaire à Orsay (université de Paris XI, en 1960, et obtient son doctorat de troisième cycle en 1967, puis soutient sa thèse de doctorat d’Etat à l’université de Paris XIII en 1975. Ses travaux portent sur la théorie de diffusion pour une classe d’opérateurs de Schrödinger avec des potentiels asymptotiquement coulombiens.
Il est assistant à l’université de Reims de 1967 à 1970, puis maître assistant du centre scientifique et polytechnique de Paris de 1971 à 1974 et maître de conférences en 1975.

Un matheux assidu

Il enseigne durant l’année 1975/1976 à l’université d’Oran, où ses cours sont publiés par l’OPU et connaissent à ce jour un grand succès tant auprès des étudiants que des enseignants. Il retourne à Reims (1977-1980), ensuite comme professeur agrégé de 1980 à 1986, et enfin maître de conférences titulaire de 1986 à 1999. Khelifa a rédigé la nouvelle version du cours de l’Ecole polytechnique de Laurent Schwartz* à la demande de ce dernier, parue entre 1991 et 1993 (4 tomes). Il s’est fixé comme objectif, ces dernières années, de réécrire toutes les mathématiques selon la vision des choses dans une collection destinée aux universitaires.Bouregaâ Lakhdar, ancien commandant de la Wilaya IV, témoigne : «J’ai connu Zizi au maquis. Il était dans ce qu’on appelait le SPI (Service presse et information) de la wilaya historique. Il faisait équipe avec les intellectuels comme Boualem Oussedik, Abdellaoui qui avait étudié au Caire et a été l’un des rares à tenir tête par la suite au colonel Boumediène qui était son camarade de classe. Je sais que Zizi se faisait le plus discret possible. Il ne parlait pas beaucoup, et lorsque le temps le lui permettait, il plongeait dans ses escapades mathématiciennes. D’ailleurs, à l’indépendance, il renoua vite avec sa passion. Je sais qu’il a écrit bon nombre de livres consacrés à ce domaine. Je sais aussi, pour l’avoir accompagné dans sa volonté d’éditer, qu’il a eu d’énormes difficultés avec l’OPU qui refusait d’exaucer son vœu, alors qu’il offrait gratuitement ses travaux aux étudiants. Quel gâchis !» 

Nul n’ignore l’apport des mathématiciens arabes et musulmans à l’histoire des sciences du Xe au XVIe siècles, notamment la mathématique concrète qui répondait à des besoins de la société et qui va développer des outils pour résoudre des problèmes d’arpentage, d’architecture, de mécanique, de physique. Dans ce domaine, il n’y a pas de miracles, ce sont avant tout des accumulations, des imbrications et des constructions sophistiquées, et bien souvent pour résoudre un problème complexe, il faut s’appuyer sur tout l’héritage des prédécesseurs, avait conclu le professeur en histoire des mathématiques à l’université de Lille et rédacteur de nombreux ouvrages, Ahmed Djebel.

L'école est-elle sinistrée ?

Khelifa est d’accord pour dire qu’on a un peu assombri le paysage et que l’université algérienne n’est pas aussi malade qu’on le dit : «A l’époque de l’Algérie française, il y avait une seule université en Algérie dans laquelle nous étions minoritaires. Quand on parcourt l’Algérie maintenant, on est frappé par le nombre fantastique d’universités et de grandes écoles. Dans ces lieux, il y a des hommes et des femmes compétents. Il faut savoir que l’avancée en recherche mathématique ne nécessite pas de moyens matériels énormes. Il faut seulement assurer à l’enseignant un salaire décent, qu’il soit sûr de disposer de revues mathématiques internationales et la possibilité d’assister à un ou deux colloques internationaux en-dehors du pays par an. Lorsque ces points sont réglés, on peut faire confiance à nos enseignants-chercheurs.»

Khelifa ne croit pas beaucoup à la «sinistrose» qui étoufferait l’école algérienne. «Là aussi, je suis peu qualifié pour répondre. Les relations que j’ai avec beaucoup d’enseignants de l’université algérienne m’inciteraient à répondre négativement à cette question au niveau universitaire. Peut-être y a-t-il un gap entre le secondaire et le supérieur à cause de la rupture de la langue utilisée au secondaire, arabe, et au supérieur, français, pour les mathématiques.» Tout comme notre chercheur réfute le «complexe» des forts en maths. Pourquoi se reconnaît-on plus facilement nul en mathématiques qu’en français ?

La bosse appartient au dromadaire (le chameau en a deux, je crois). Non, il n’ y a pas de bosse des mathématiques, les mathématiques sont une langue qui utilise pour s’exprimer le langage ordinaire, cette coexistence est la source de tous les maux des personnes qui se disent nulles en maths. Aujourd’hui, à 77 ans, Khelifa trouve dans chaque heure de son existence de bonnes, d’excellentes raisons de vivre. Le seul ennui qu’il trouve à la vieillesse, c’est de voir disparaître ses amis.


 

* Lautent Schwatz, pour rappel, décédé en 2002, est un mathématicien français, lauréat de la médaille Fields (l’équivalent du prix Nobel pour les mathématiques en 1950 pour sa théorie des contributions), premier Français à recevoir cette distinction internationale. Il est aussi signataire du Manifeste des 121 pour l’arrêt de la guerre d’Algérie et la défense des droits de l’homme.
htahri@elwatan.com
 

Categorie(s): portrait

Auteur(s): Hamid Tahri

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