Kouider Boutaleb. professeur d’économie à l’université de Tlemcen : «La production nationale totalement intégrée est quasi inexistante»

Elwatan; le Lundi 18 Novembre 2013
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-Le retour envisagé du crédit à la consommation est censé redynamiser la production locale. A quelles conditions cela pourra-t-il se faire ?

La reconduction du crédit à la consommation des ménages qui ne concernerait que les produits de fabrication locale vise sans aucun doute à favoriser la production nationale pour limiter les importations. Ça permet, d’une part, aux salariés de la classe moyenne de pouvoir améliorer leur niveau de confort, et d’autre part de maintenir ou d’accroitre la demande domestique au profit des entreprises. Cela contribue aussi à la relance par la consommation, mais dans des pays où l’offre existe, l’économie diversifiée et les entreprises performantes. 

En Algérie, on peut s’interroger sur le mode opératoire dans la mesure où le contexte économique est totalement différent. Il faudrait définir les modalités techniques et pratiques d’une telle mesure. Certes, il est prévu la mise en place d’une centrale des risques pour prévenir sinon endiguer toute crise éventuelle de surendettement des ménages avec son cortège de conséquences sociales et financières. Cette mesure doit être considérée par les bénéficiaires comme conjoncturelle qui ne peut en aucun cas les dispenser des efforts nécessaires de mise à niveau leur permettant non seulement d’affronter à terme la concurrence localement mais de se projeter dans les marchés extérieurs. Or, ce que l’on observe depuis très longtemps c’est que l’économie algérienne demeure «insensible» au plan du développement des capacités endogènes de production en réponse à l’accroissement de la demande suscitée par la dépense des ménages qui, au demeurant, est considérable.

La sphère de circulation des marchandises génère des profits plus élevés et facilement réalisés par rapport à la sphère de production compte tenu des difficultés liées à l’acte d’investissement. Par conséquent, il faudrait absolument inverser cette tendance. Cela étant, à notre connaissance aucune étude n’est venue étayer la reconduction de cette mesure pour évaluer les impacts positifs et négatifs. Or, cela ne s’improvise pas. Si on doit booster notre production nationale, il faudrait aussi inciter et motiver les entreprises concernées par cette mesure, de se mettre à niveau pour qu’à terme, elles puissent affronter la concurrence. Il faudrait qu’à un horizon déterminé (5 prochaines années), le produit local soit en mesure de répondre aux besoins d’un consommateur algérien en termes de qualité/prix.

-Il y aurait des divergences quant à la définition du produit local (fabriqué ou monté en Algérie), certains entrepreneurs refusent l’idée même d’établir un seuil de taux d’intégration (30%). Quels enjeux traduisent, selon vous, les incertitudes autour de cette question ?

On pourrait expliquer l’élargissement du crédit à la consommation aux produits assemblés en Algérie et ceux dont le taux d’intégration atteint les 30% sans doute par le fait que la production nationale totalement intégrée est quasi inexistante. De ce fait, cela ne servira à rien de «protéger» une production inexistante. Comme on peut considérer la justification à cet élargissement aux produits assemblées en Algérie, par le fait que tous les produits fabriqués localement même sur la base du montage, constituent une production et que la majorité des intrants de fabrication sont locaux et que même sans aucun taux d’intégration l’activité d’assemblage est créatrice d’emploi, comme l’a soutenu le secrétaire général de l’UGTA.

En l’absence d’études sur les impacts d’une telle mesure, on ne peut que spéculer sur  les enjeux et les incertitudes autour de cette question du choix des produits éligibles à une telle mesure. Il faudrait, par conséquent, procéder à des études sérieuses qui permettent d’orienter rationnellement la décision publique. Seul un diagnostic rigoureux de la production nationale permettra d’établir ce qui est produit dans le pays et ce qui ne l’est pas, ce qui peut être produit concurrentiellement selon ses avantages comparatifs naturels et construits ou à construire et ce qui ne peut pas l’être présentement.

-Comment parler de produit local quand on sait que les dépenses de consommations des ménages ont presque triplé en 10 ans (ONS), mais que plus de 70% des besoins de la population sont satisfaits par l’importation ?

Cette augmentation considérable de la consommation est très inégalitaire, puisque 10% de la population serait à l’origine d’une part importante de l’accroissement des importations de biens de consommation. Par ailleurs, elle serait globalement due à l’amélioration du pouvoir d’achat des ménages suite aux augmentations successives des salaires, mais aussi à l’ouverture inconsidérée du commerce extérieur. Le ministre des Finances, Karim Djoudi, a récemment évoqué «la nécessité de continuer à créer de la richesse hors du secteur des hydrocarbures».

Or, cela relève encore à ce jour des intentions. L’absence d’évaluation des politiques publiques pour corriger les erreurs et rétrécir les degrés d’incertitudes dans les processus décisionnels constitue un grave problème qui perdure. Tous les gouvernements qui se sont succédé durant cette dernière décennie ont tenté de freiner ou réduire la facture des importations. Mais les mesures qui ont été prises, de nature purement réglementaire, ont été manifestement contre-productives comme l’annulation du crédit à la consommation ou l’établissement du crédit documentaire.
               

Categorie(s): economie

Auteur(s): Safia Berkouk

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