L’investissement direct étranger en Algérie, ou la logique «extractive»

Elwatan; le Jeudi 9 Fevrier 2012
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L’investissement direct étranger (IDE), composante essentielle du mode d’insertion dans l’économie mondiale fait, en effet, l’objet, depuis 1999, d’un intérêt politique sans précédent. Cependant, la présence de ce type d’investissements se révèle, une décennie plus tard, fort modeste, pour ne pas dire négligeable. Très courtisé dans le discours économique des autorités politiques, le capital étranger s’est montré dans les faits décevant. En termes de chiffres, son apport est très faible. Les statistiques disponibles montrent toutes combien son apport est insignifiant et marginal. Bien que depuis la fin de 2008 et dans le sillage de la crise financière internationale, on note un changement de ton dans le discours officiel sur l’IDE, ce dernier continuant d’être présenté comme la panacée aux problèmes d’investissement.

Que peut-on retenir de significatif lorsqu’on se penche sur le bilan d’une décennie de présence du capital étranger en Algérie ?  Essentiellement deux éléments : une présence fort timide par son volume et un déploiement sectoriel porté par une logique davantage «extractive» que créatrice de valeur. Tels sont les éléments sur lesquels nous nous proposons de revenir sommairement dans les lignes qui suivent.

Ce que dit la théorie

Un bref détour par la théorie économique permet de rappeler quelques éléments qui caractérisent le débat sur l’IDE. Dans la théorie du développement, il est en effet mentionné que l’IDE n’a pas que des avantages, comme le montrent certaines observations de son comportement dans nombre de pays en développement. Souvent, ses interventions se limitent aux étapes finales de la production (assemblage, conditionnement), étapes sans grande valeur ajoutée, ni transfert de technologie. En outre, l’IDE déplace les centres de décision économique à l’étranger, interdit fréquemment à ses filiales de vendre hors du pays d’accueil.

Enfin, et c’est là un aspect important de sa présence dans les pays à régime rentier, il a tendance à opérer des «tirages» sur les ressources en devises du pays d’accueil, se transformant parfois en véritable pompe à aspirer les liquidités internationales de ce dernier. Cependant, avec un encadrement institutionnel approprié, l’IDE peut engendrer, dans certains cas, des recettes en devises, car, par la délocalisation d’activités, son but est couramment de gagner davantage ou de préserver des marges commerciales, en comprimant les coûts de production. L’IDE peut, par ailleurs, stimuler la création d’emplois et contribuer à l’intégration de l’économie. Il est source d’apprentissage technique et peut véhiculer une balance devises positive.

Qu’en est-il en Algérie ?

Depuis l’adoption de la politique d’ouverture aux investissements directs étrangers, il était attendu que le capital étranger émerge comme un acteur clef de l’accumulation, aux côtés du capital privé national. Au regard des faits observés et des chiffres enregistrés durant plus d’une décennie, il y a tout lieu de penser que sa présence relève davantage du discours politique que d’une réalité économique palpable et profitable.

Par leur volume, les IDE réalisés demeurent insignifiants au regard des potentialités du pays. De 1999 à 2008, les montants d’IDE effectivement réalisés n’ont pas dépassé 8,5 milliards de dollars, soit une moyenne annuelle de l’ordre de 1 milliard de dollars, correspondant à moins de 1% du PIB par an en moyenne. A titre de comparaison avec les pays voisins, ce taux était, entre 2001 et 2007, de 4% en moyenne et par an en Tunisie, 4.5% au Maroc et en Egypte. Par secteur, la présence de l’IDE s’est limitée, dans les faits, à des activités «extractives», dont évidemment le secteur pétrolier, mais aussi les services, comme les télécommunications, les marchés publics de la construction et des travaux publics, les matériaux de construction et les médicaments. Fait notable, les IDE se sont rarement portés sur le secteur dit des «échangeables», c’est-à-dire les activités susceptibles d’exporter(1).

Les investissements industriels (hors secteur minier) sont donc modestes, pour ne pas dire insignifiants.
Il y a lieu par ailleurs de signaler que, durant la période  2001-2010, les IDE provenaient, pour l’essentiel, des pays du Moyen-Orient (Egypte, Emirats arabes unis, Koweït, Qatar). Ils représentent plus de 60% des IDE totaux.
C’est là une indication importante sur la prédominance du profil tertiaire (il est de notoriété que les secteurs des services et de l’immobilier sont les domaines de prédilection des investisseurs moyen-orientaux) sur le profil industriel dont le pays a davantage besoin. En définitive, l’expérience montre aujourd’hui que la libération des comportements marchands par une ouverture économique sur le capital étranger ne suffit pas pour engendrer une industrie compétitive apte à se placer dans le marché international. Et il serait encore naïf de croire que l’IDE a vocation à moderniser les structures productives locales, tâche que seul un projet de stratégie industrielle nationale est à même de concrétiser.

Le capital étranger, un agent rentier

Outre son apport faible qui s’apparente à une défection, le capital étranger en Algérie s’inscrit donc, quand il se déploie, dans une logique manifestement extractive, dans le double sens du terme. La conséquence en est que les revenus versés au reste du monde, essentiellement constitués au départ des bénéfices exportés par les entreprises pétrolières étrangères, n’ont cessé de croître, et de manière exponentielle, pour atteindre des niveaux considérables, niveaux qui se trouvent manifestement en disproportion, comparativement aux montants investis. A titre d’illustration, en 2006, les revenus versés au reste du monde, constitués pour 76% des bénéfices expatriés par les entreprises pétrolières étrangères, ont atteint près de 7 milliards de dollars ! Les transferts au titre des bénéfices expatriés ont tendance à représenter une ponction de plus en plus importante sur les réserves nationales en devises. C’est sans doute cet aspect qui pousse certains analystes à émettre des doutes sur l’aptitude des IDE à susciter un développement économique durable(2).

Nous devons enfin souligner que si le déploiement du capital étranger présente une telle configuration, c’est sans doute parce que l’IDE en Algérie n’est pas soumis à des priorités nationales. Pour d’aucuns, l’absence de régulation étatique au niveau des orientations sectorielles des investissements ainsi qu’au niveau du régime des participations dans la propriété expliquent sans doute la prédominance du caractère essentiellement «extractif» des IDE. La prédominance du comportement de recherche de rente qui caractérise l’action du capital étranger n’est par ailleurs pas spécifique à ce dernier : elle est une caractéristique du comportement de l’ensemble des acteurs de l’accumulation, à commencer par le secteur privé national.

Une telle situation, qui n’est pas sans lien avec le mode de régulation de l’économie dans son ensemble, pose la question de la définition d’une structure incitative à même de favoriser l’émergence d’une dynamique de croissance en rupture avec la logique de la rent-seeking. La persistance des comportements rentiers interpelle l’Etat dans son rôle de régulateur. Ces derniers sont, en effet, tout ce qu’il y a de rationnel et il serait vain de vouloir s’y attaquer sans modifier la structure incitative que véhicule le mode de régulation de l’économie nationale.

En fait, la question n’est pas tant de savoir si l’on peut identifier les facteurs qui concourent à la génération des comportements de recherche de rentes (La théorie économique dite «pure» en fait sa principale préoccupation), mais de mesurer la capacité ou la disponibilité de l’Etat à se donner les moyens politiques et juridiques nécessaires dans le combat contre la rente. L’intérêt de la collectivité ne se confondant pas avec celui des rentiers, il est en principe du devoir de l’Etat d’intervenir afin de canaliser les comportements économiques des différents centres d’accumulation, capital étranger compris, dans le sens d’un élargissement des activités productives.

Ouverture commerciale vs IDE

Dans cet ordre d’idée, la défection du capital étranger industriel, en dépit de ce que A. Benachenhou qualifie d’«attractivité potentielle de l’économie»(3), nous interpelle plus particulièrement. Au risque d’aller à l’encontre de ce que suggère le diagnostic habituel sur la compétitivité en termes de coût de travail, il nous semble que les raisons d’une telle défection sont à rechercher moins dans la nouvelle configuration du rapport salarial que dans celle du mode d’insertion internationale de l’économie algérienne : la volonté d’attirer les capitaux étrangers par l’instauration d’un rapport salarial de type «taylorisme primitif» semble contrariée par l’ouverture extrême des frontières économiques par le démantèlement tarifaire et le désarmement douanier. Cela rappelle la vieille contradiction connue dans la théorie économique entre la libre circulation internationale des marchandises et celle des capitaux, puisque l’une et l’autre tendent, en cherchant à égaliser les conditions de production à l’échelle internationale, à s’exclure mutuellement(4).

Remarquons enfin que la tournure prise ces derniers temps par la question des transferts des bénéfices a fini par susciter chez les autorités politiques du pays une indicible mais réelle prise de conscience sur la nécessité d’articuler la politique en matière d’IDE aux priorités nationales. Ainsi, l’on a évoqué, entre autres, l’impératif, pour le projet envisagé par l’investisseur étranger, de présenter, pour toute sa durée de vie, un bilan devises positif.
L’idée, bien qu’intéressante (en l’occurrence plus intéressante que celle qui consiste à imposer la fameuse règle des 51/49), tarde cependant à se traduire en mesures concrètes.

Le comportement du capital étranger est une indication sur l’inaptitude de la structure incitative interne dans sa configuration présente à stimuler l’émergence d’une dynamique de croissance à même de guérir le pays de l’intoxication pétrolière dont il est victime depuis des décennies. Rappelons simplement que l’intoxication pétrolière, maladie qui se manifeste par la prédominance des comportements de recherche de rente, n’est pas une fatalité. Elle a un antidote économique dont le mode d’administration exige une culture d’Etat, c’est-à-dire une culture qui place l’intérêt général de la collectivité au-dessus de tous les intérêts particuliers ou catégoriels, politiques ou économiquwes.


Notes :
1 -  En Chine, pour ne prendre que cet exemple, les IDE sont à l’origine de 60% des exportations du pays, essentiellement des produits manufacturés.
2 - Se basant sur son étude de l’expérience coréenne, M. Lanzarotti écrivait déjà : «Il est en effet peu probable que l’IDE puisse, en tant que moyen privilégié d’approvisionnement en bien d’équipement, soutenir l’accumulation durablement. Les dettes se payent, l’investissement direct se rémunère» (Lanzarotti M., La Corée du sud : une sortie du sous développement, PUF, Paris, 1992, p. 184).
3 - Benachenhou A., «Keynes est mort», El Watan du 20 et 21 janvier 2009.
4 - En réalité, ce qui est vrai du capital étranger l’est aussi du capital privé national.
L’échec de la privatisation relève fondamentalement de la même contradiction entre politique de libre-échange et IDE.
 

Categorie(s): contributions

Auteur(s): Samir Bellal : Universitaire

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