L’islamisme, vecteur de pénétration du capital financier mondial

Elwatan; le Mercredi 8 Fevrier 2012
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 La crise est donc la crise d’un système (ou d’un Etat rentier) dans sa totalité, et ce dernier exhibe, comme particularité essentielle, la rente en tant que rapport social dominant. La crise reflète, dès lors, un procès entre le Mode de distribution rentier (MDR) ou le monde ancien qui ne veut pas à mourir et le Mode de production capitaliste (MPC) ou le monde nouveau qui ne parvient pas à naître. Et l’articulation du mode de distribution rentier en dépérissement apparent et du mode de production capitaliste en devenir sur la base de la domination relative du premier constitue l’essence de la crise algérienne et caractérise une période de transition particulière.

Or, le renversement (où le MPC impose sa propre dynamique au niveau local) de la domination, processus nécessaire au dépassement de la crise, semble, paradoxalement, incompatible avec la dynamique du capital financier mondial, fraction dominante de l’heure du capital mondial. Dans cette optique, l’irruption de l’islamisme, en tant qu’idéologie en vogue, aurait alors pour rôle essentiel de répondre aux intérêts du capital financier au niveau mondial, d’une part, et de veiller à la sauvegarde des intérêts des couches rentières au niveau local, d’autre part.

De l’articulation du MDR et du MPC

Ainsi, dans le cas algérien, une première phase (périodes de l’importation de quincaillerie et de biens de consommation qui englobent les années 1970 et 1980) recouvre le moment du développement du MDR (à travers un discours nationaliste percutant), lequel a pratiquement annihilé tout développement du MPC. Cette phase (en particulier sa deuxième période) n’a quasiment engendré que des couches rentières et des couches clientes. Une deuxième phase (qui démarre dans les années 1980 et qui se caractérise initialement par un amenuisement relatif de la rente pétrolière), par contre, favorise la décadence du MDR, mais réalise les conditions de l’accumulation primitive du capital (apparition de la force de travail libre en particulier) et renforce l’émergence des classes fondamentales du MPC (la bourgeoisie et le prolétariat).

Cependant, cette deuxième phase ne recouvre pas une alliance de classes entre les rentiers du système, d’une part, et une couche bourgeoise en formation,  d’autre part. Au contraire, les intérêts des deux couches sont essentiellement antagonistes, car la reproduction du système rentier ne peut que retarder la mise en place d’un procès de production capitaliste réel. Et un procès de production capitaliste ne peut éclore que dans la mesure où le saupoudrage de la rente sur diverses couches sociales (les couches clientes) est arrêté pour permettre au capital (l’extorsion de la plus-value) d’assurer sa domination en tant que rapport social.

La reproduction du rapport fondamental du MDR (la rente) est donc incompatible avec la reproduction du rapport fondamental du MPC (le capital). Par conséquent, cette deuxième phase nie la possibilité d’une alliance entre les couches rentières et la bourgeoisie ascendante car la reproduction du MDR ne reproduit pas les conditions de son propre dépassement. Le développement de l’un des modes exige de fait le dépérissement de l’autre.

Cette situation particulière révèle la non-possibilité d’émergence à terme d’un compromis de classes et dévoile en outre le paradoxe algérien : la «classe politique» algérienne (dans ses versions nationalistes, islamistes, etc.) dans sa quasi-totalité, développe le discours de la rente alors que le discours du capital est pratiquement absent. La classe politique algérienne, matérialisée par une foultitude de clones (les partis politiques et les groupes d’intérêt qui développent un discours et un
seul : le discours de la grande fratrie) est de fait le produit du système rentier. Et en tant que tel, cette classe ne peut représenter que le monde ancien (le monde de la rente et des rentiers) qu’elle tente, sous divers maquillages, de maintenir en vie (cf. ses slogans-fétiches sur les constantes nationales, l’identité nationale, la personnalité nationale, la réconciliation nationale, etc.).

Et c’est ainsi que les couches sociales infantilisées par la logique rentière et marginalisées par la soi-disant économie de marché perdent tout repère, pour autant que la majorité des individus qui composent ces couches ne semble pas avoir atteint le stade de citoyens. Le système (ou l’Etat-rentier) finit alors par créer le vide (économique, social et culturel) autour de lui. Et comme la nature a horreur du vide, ce dernier n’attend que son remplissage. Les couches marginalisées peuvent, dès lors, constituer une masse amorphe apte à servir tout discours ou projet qui leur donne, au moins, l’illusion d’être des êtres humains à défaut d’être des citoyens.

L’islamisme ou la pérennisation du mode de distribution rentier

Le courant islamiste (présent au sein du pouvoir depuis l’indépendance) a alors toute la latitude pour «travailler» la société en canalisant la misère économique (due à une paupérisation croissante), sociale (due à la destruction des solidarités traditionnelles), et culturelle (due à la destruction de tout repère donnant un sens au vécu quotidien) vers le mot d’ordre d’«Etat islamique». L’islamisme apparaît, a priori, comme l’unique moyen apte à pérenniser un système qui semble se fissurer sans retenue.

Et le fardage religieux d’un discours essentiellement politique ne peut que voiler la reproduction des couches rentières en tant que couches dominantes. Car l’application de la chariaâ (notion à laquelle se réduit le discours islamiste) n’empêcherait nullement les rentiers du système de se reproduire en tant que tels et les couches marginalisées de se renouveler en tant que telles, étant donné que les deux pôles feraient partie d’une communauté de croyants régie par des commandements divins. L’application de la chariâ faciliterait, en fait, la reproduction du monde ancien (le mode de distribution rentier) et retarderait l’émergence du monde nouveau (le mode de production capitaliste). 

Dans cette optique, la référence au discours islamiste ne peut que faciliter la «métamorphose»(1) des rentiers du socialisme spécifique en rentiers de l’économie de marché (comprise comme économie de bazar). En outre, la référence au discours islamiste désarme les couches marginalisées par la distribution de la rente, car ces couches ne peuvent pas, à priori, se révolter contre un ordre prétendument divin. Enfin, la référence à de soi-disant critères divins permet de pallier l’essoufflement du discours nationaliste qui n’est plus porteur malgré la cacophonie officielle.
Le «discours islamiste» et, dans une moindre mesure, le «discours nationaliste» se rejoignent alors pour tenter de pérenniser le système rentier en accentuant la pratique de la prédation au niveau objectif et en développant au niveau subjectif la «théorie de l’agression externe», c’est-à-dire l’ennemi principal est toujours présenté comme un ennemi externe qui manipule des «égarés» pour porter des coups à la nation et/ou pour dénaturer l’«Islam authentique».

Ainsi, les soi-disant nationalistes et les soi-disant islamistes représentent en fait non pas les deux pôles de la contradiction principale du moment, mais un seul et même pôle voilé et maquillé différemment selon les contraintes de l’heure. Et ce maquillage a un rôle primordial pour autant qu’il matérialise la politique de pérennisation du système auquel s’attachent les couches dominant l’Etat-rentier. Ces dernières représentant dans les faits des couches sociales archaïques ne peuvent se reproduire en tant que telles que dans la mesure où elles voilent leur nature vraie, c’est-à-dire des couches prédatrices dont l’objectif ultime est d’accaparer la plus grande part du gâteau-rentier(2).

Ainsi, la quasi-identité des discours de divers partis politiques prend un sens dans la mesure où le projet social de chacun de ces soi-disant partis se réduit à une course de position par rapport au robinet de la rente. Les contradictions de classe continueront ainsi à être voilées et la formation sociale algérienne continuera à tourner en rond. En tournant en rond, sous la domination de l’idéologie islamiste, la formation sociale algérienne continuera à être dominée par des couches rentières indigènes (portant probablement des habits spécifiques et une barbe hirsute ou taillée) lesquelles auront l’appui certain du capitalisme mondial.

En effet, aussi paradoxal que cela puisse paraître, les intérêts bien compris du capitalisme mondial (sous la domination du capital financier mondial en tant que fraction dominante) requièrent qu’au niveau économique, les économies pourvoyeuses d’hydrocarbures soient réduites à des pipelines et à des gazoducs sans robinets d’arrêt, tandis qu’au niveau politique,  ces mêmes économies sont régies par un système (le système rentier) qui ne remette pas en cause le discours dominant du capital financier mondial, c’est-à-dire le discours néolibéral.

Or, l’islamisme et l’idéologie qu’il véhicule répondent tout à fait aux conditions du capital financier mondial, fraction dominante de l’heure du capital mondial. En effet, n’ayant pas les moyens théoriques pour saisir l’essence du capitalisme en tant que mode de production ou système, l’islamisme (au même titre que l’économie néoclassique qui sert de base théorique au discours néolibéral) ne perçoit, au niveau économique, que le marché qu’il réduit à un lieu d’échange de marchandises en occultant l’historicité du système capitaliste et la spécificité du marché capitaliste qui est essentiellement un moment du procès de valorisation du capital. Cette appréhension du marché par l’islamisme ne peut que conforter les visées hégémoniques du capital mondial sur les formations sociales pourvoyeuses d’hydrocarbures.

Ces dernières, sous la domination des courants islamistes, se suffiront du rôle que leur assigne le capital mondial, étant donné qu’elles se contenteront d’activer dans le commerce puisque les islamistes ne comprennent pas et ne peuvent pas comprendre la logique du système capitaliste mondial (dont les intérêts sont opposés à tout développement des forces de la production des économies pourvoyeuses d’hydrocarbures) en particulier et la théorie des systèmes en général.

Au niveau politico-idéologique, l’islamisme avance, malgré les apparences, une vision du monde qui ne peut servir que l’impérialisme en général et le sionisme en particulier. En effet, n’ayant pas les moyens théoriques pour saisir les contradictions de classes au niveau interne, la dynamique du capitalisme à l’échelle mondiale et les enjeux du moment à la même échelle, l’islamisme est, par nature, incapable de lutter efficacement contre la logique du capitalisme mondial puisqu’il ne la comprend point. N’appréhendant le monde qu’au travers un prisme religieux, l’islamisme ne voit que des chocs de cultures là où il y a essentiellement contradictions d’intérêts, néo-colonialisme et exploitation de peuples. Et dans cette vision, l’islamisme devient un allié objectif du capitalisme mondial, d’une part, et un allié subjectif du sionisme, d’autre part. En effet, la nature  de vestige colonial de l’entité sioniste est évacuée de l’analyse pour être remplacée par un «différent religieux».

Ce différent religieux est ainsi appréhendé comme la contradiction principale dont le dépassement se réglerait par une confrontation de «textes sacrés». Or, une confrontation de textes sacrés ne peut point être dépassée puisque ces textes sont, par définition, invariants. En outre, les intérêts bien compris de l’entité sioniste requièrent que les Etats arabes en général et ses voisins en particulier soient dominés par des courants islamistes et régis par la chariâ. En effet, l’entité sioniste ne peut survivre à long terme en tant qu’entité basée sur la religion que dans la mesure où ses voisins proches et lointains seraient aussi régis par la religion. L’entité sioniste perdrait ainsi son caractère anachronique et s’intégrerait «naturellement» à la région.

L’islamisme ne constitue, dès lors, point un dépassement de la logique rentière du système mais une idéologie de remplacement dont l’objectif ultime est de pérenniser la rente en tant que rapport social dominant(3). Alors que le patron pouvait satisfaire le client en lui offrant des miettes de rente, le cheikh pourrait proposer aussi bien des miettes de rente que l’Eden à ses ouailles. En fait, l’islamisme sert essentiellement à endormir la masse qui serait incapable de réaliser que l’humanisation de l’homme est un procès sans fin et que la première condition à l’humanisation de l’Algérien en particulier (et l’«homme arabe» en général),  est sa liberté que garantit, au stade actuel de l’histoire humaine, la démocratie dite bourgeoise, laquelle démocratie, si elle venait à s’imposer en Algérie et dans les sociétés arabes, serait l’ennemi à abattre aussi bien du capital mondial que du sionisme(4).

Dès lors, et au regard des contraintes de l’heure (mondialisation des rapports de production capitalistes), le discours porteur de progrès ne peut être ni le discours nationaliste ni le discours islamiste, mais le discours de la démocratie pour autant que cette dernière signifie la destruction de la rente en tant que rapport social dominant et son remplacement par le travail, d’une part, et l’émergence de tous les marginalisés sur la scène politique, d’autre part.

Le courant démocratique que pourraient porter toutes les couches sociales marginalisées par la distribution de la rente est, dès lors, condamné à initier et à participer à la transformation objective et subjective des clients et des ouailles en citoyens, d’une part, et à dénoncer les leurres proposés par le discours rentier dans ses versions nationaliste et/ou islamiste, d’autre part.
Ce processus ne peut cependant pas se réaliser à court terme, mais requiert une stratégie de long terme à travers laquelle le courant démocratique s’impose comme alternative réelle en dévoilant et en réalisant sa nature vraie, c’est-à-dire l’incarnation de la rupture avec l’ordre rentier et l’idéologie du monde nouveau, au niveau interne et le fer de lance, aussi paradoxal que cela puisse paraître, d’une remise en cause de la domination du capital mondial au niveau externe.

 

Notes :
1- Au niveau apparent, la métamorphose s’opère à travers une omra (au frais de la princesse, en général) et le remplacement de la bouteille de pinard par un chapelet scintillant.  
2- Dans la jungle, les prédateurs qui s’allient et coopèrent, les lycaons, par exemple, sont plus efficaces que les prédateurs solitaires.
3- Il est curieux de constater que les «révolutions arabes» sont supportées par un Etat archaïque et inféodé au capitalisme mondial comme le Qatar.  
4- Dans cette optique, on peut comprendre la position des puissances impérialistes et d’intellectuels sionistes qui participent activement aux processus de domination des courants islamistes sur les sociétés arabes en général.
 

Categorie(s): contributions

Auteur(s): Rachid Bendib : Enseignant au département d’économie à l’université de Annaba

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