L'opposition anti-morsi mise sur les prochaines législatives : la rue et le Parlement pour changer la Constitution

Elwatan; le Jeudi 27 Decembre 2012
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Egypte
De notre envoyé spécial

C’est officiel : la Constitution version Morsi a donc été approuvée avec 63,8% de voix, a indiqué mardi soir la Haute instance électorale en Egypte. Le taux de participation, lui, a été de 32,9%. Peu après l’annonce des résultats officiels, de jeunes manifestants issus de la place Tahrir ont tenté de bloquer le pont du 6 Octobre qui enjambe le centre du Caire. Ils ont barré les accès du «coubri» en allumant des feux mais cela n’a pas duré et le trafic a vite repris avec ses bouchons infernaux.  A Maydan Tahrir, d’autres manifestants ont observé un rassemblement nocturne devant les tentes dressées à même la mythique place depuis la mort, le 20 novembre dernier, du jeune Salah Gaber dit «Gika», un mouvement qui s’est accru après la déclaration constitutionnelle du président Morsi, le 22 novembre.

Ils se sont massés en face de «mat’haf athawra», un musée de fortune aménagé au cœur de la place, où des photos des martyrs de la révolution du 25 Janvier et des derniers événements sont exposées. Des vidéos de l’insurrection qui a fait chuter Moubarak étaient projetées sur un écran en plein air dans l’espoir de raviver la flamme de la résistance. Dans le même temps, une quinzaine de tentes campent toujours à Héliopolis, dans la banlieue «présidentielle» du Caire et qui entendent occuper les lieux jusqu’au départ du président islamiste.

«Morsi n’a plus d’excuse»

Hormis ces foyers contestataires, la vie cairote poursuit son train-train quotidien dans un climat tendu. L’annonce officielle n’a pas provoqué l’électrochoc espéré par certains, tant tout le monde ici la considère comme une «simple formalité». Le peuple attend de voir ce que Morsi compte faire pour améliorer concrètement la vie des Egyptiens. «Maintenant qu’il a les pleins pouvoirs, il n’a plus aucune excuse», résume M’hamed, un jeune chauffeur de taxi qui avait voté pour lui. Outre les tensions politiques au sommet, il faut dire que le contexte économique est des plus sévères. L’agence de notation Standard & Poor’s vient de dégrader la note de l’Egypte de «B» à «B-», ce qui en dit long sur le challenge social qui guette la gouvernance Morsi.

Pour ce qui est du référendum en lui-même, les Egyptiens restent profondément divisés sur l’appréciation de cette nouvelle constitution. L’opposition, elle, ne s’avoue pas vaincue. Elle continue, avec ses différentes phalanges, à affûter patiemment ses armes pour contrer l’offensive tous azimuts des «ikhouane». En gros, deux courants de pensée se dégagent. Pour certains, l’amendement de la Loi fondamentale dans le sens d’une Constitution plus ouverte passe désormais par la solution parlementaire, sachant que les législatives auront lieu dans deux mois. Pour les radicaux, cela passe fatalement par la rue. Sur le terrain, ces deux tendances vont certainement se rejoindre pour former un large front anti-Morsi.  Dans une interview à la BBC, Mohamed El Baradei, le leader du Front de salut national, a d’emblée annoncé la couleur en déclarant, ce lundi :
«Le changement de la Constitution sera notre priorité absolue si nous remportons la majorité aux prochaines législatives.»

Aly El Feel est une figure emblématique de la protesta égyptienne. Membre fondateur de Harakat Kifaya, ce remuant avocat de 40 ans siège aujourd’hui au bureau politique du Front libre pour le changement pacifique, un parti né avant la Révolution, précise-t-il, et qui se définit comme «avant-gardiste». Aly a fermement l’intention de se présenter aux prochaines législatives justement, avec, comme objectif premier, l’abrogation de la Constitution en contractant des alliances avec les autres forces de l’opposition. Aly n’est guère ému par l’annonce que vient de faire la Haute instance égyptienne. En tant qu’avocat, il connaît bien les rouages du système judiciaire égyptien et savait parfaitement que les plaintes et les recours introduits, qui dénonçaient des irrégularités à la pelle, n’avaient aucune chance de faire pencher la balance en faveur du «non».

«Les jeunes doivent occuper l’espace institutionnel»  

Pour lui, c’est la mécanique même du scrutin qui organise la fraude. «C’est structurel», dit-il. Avec une précision mathématique, il décortique le chiffre de 32% de taux de participation. Il estime que c’est dans ce fossé séparant la grande masse silencieuse de l’urne que va se jouer la prochaine bataille. Il dénonce en passant ce qu’il appelle «ata’til eroutini», autrement dit les lenteurs de la «bureaucratie du vote» qui «fabrique des résultats à la carte». Explication : «En Egypte, le vote se déroule de 8h à 19h. Cela s’étale donc sur onze heures, soit 660 minutes. Si on suppose que chaque électeur met deux minutes pour voter entre le moment où il entre et le moment où il sort, cela nous donne 330 votants par bureau de vote pour l’ensemble de la journée.

Un centre de vote constitué de 5 bureaux ne peut supporter plus de 1650 électeurs. Mais en vérité, les centres de vote comptent un nombre beaucoup plus important sachant que pour une seule urne, nous avons 800 à 1200 inscrits. Donc il est mathématiquement impossible que tout le monde puisse voter dans les temps. Et cela, nous l’avons observé dans tous les suffrages, jusqu’au dernier référendum. Cela dissuade les gens d’aller voter. Ainsi, on a créé les conditions pour que la majorité ne puisse pas voter. Après, vous pouvez ramener tous les observateurs internationaux que vous voulez, le pouvoir dira moi je n’ai pas fraudé, regardez.

A Alexandrie par exemple, quelque 1,4 million d’électeurs n’ont pas pu voter. Et parmi ces gens, il y avait énormément de gens qui voulaient voter ‘non’».  Après la place Tahrir, Aly Elfeel plaide pour l’occupation d’un autre terrain, autrement plus décisif, en l’occurrence l’espace institutionnel.«Les jeunes de la révolution qui ont consenti tant de sacrifices et qui n’ont convoité aucun poste, aucun siège, ne veulent plus se contenter d’inspirer le changement par leurs idées. Désormais, ils veulent prendre carrément les commandes.» Aly El Feel indique que l’ensemble des partis qui ont porté la révolution vont se fédérer dans un front appelé «Tayar el Moustaqbal» (le courant du futur), afin de peser dans la prochaine élection et contrer un éventuel raz-de-marée islamiste. «Il reste 60 jours avant les législatives et la bataille commence déjà aujourd’hui», lâche-t-il.

La rue plutôt que l’urne

Hamdi Settouhi est architecte et dirige une ONG qui s’appelle Bokrah be-aydena (littéralement : demain avec nos mains). «C’est une association qui travaille sur des questions sociétales et qui vise à conscientiser la société égyptienne sur les sujets politiques», explique Hamdi. Pour lui, le changement ne passera pas par les législatives mais par la rue, à condition, insiste-t-il, de savoir mobiliser les masses. «Nous vivons une période où les gens n’ont pas conscience de tout. C’est la première fois que le peuple égyptien lit un texte de Constitution. Mais cela ne veut pas dire qu’il a su distinguer si cette Constitution est bonne ou mauvaise. 80% ont voté en termes de ‘pour’ ou ‘contre’, sans approfondir la question.

De mon point de vue, cette Constitution est très faible et elle va être annulée bientôt. Mais cela ne se fera que le jour où le peuple aura pris conscience que cette Constitution est faible. Pour changer ce texte, de deux choses l’une : soit ça passera par la voie légitime, c’est-à-dire l’urne. Mais l’urne n’est qu’un outil, la source de la légitimité étant le peuple ; soit on utilisera d’autres outils pour revenir à la légitimité. Réformer la Constitution en respectant la lettre de la Constitution est une procédure trop compliquée. C’est un mécanisme administratif. L’autre mécanisme est l’outil révolutionnaire. Personnellement, je pense que cette Constitution va tomber, mais en indexant cela sur le niveau de conscience des gens.

Et ça, c’est notre travail. Notre objectif, c’est la conscientisation. Il faut que le peuple comprenne en quoi cette Constitution est mauvaise afin de l’abroger d’abord et proposer une Constitution meilleure ensuite. Et c’est ce travail que nous faisons place Tahrir.»
 

Categorie(s): international

Auteur(s): Mustapha Benfodil

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