L'Oranais de Lyès Salem : Chronique des années de glaise

Elwatan; le Samedi 11 Octobre 2014
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Dans la série des guides pratiques, après «Comment se faire des abdos de rêve en deux mois» ou «Comment se sevrer des makroute mielleux en une semaine», vient s’ajouter désormais, avec L’Oranais de Lyès Salem, l’édition inopinée «Comment renouer avec le cinéma algérien en 120 minutes». N’ayons pas peur de le dire, sur cette terre cinématographique nationale ingrate, où la rengaine est souvent monocorde, il y a un avant et un après L’Oranais.

La grande histoire, c’est l’Algérie du début de la guerre de Libération nationale jusqu’au milieu des années quatre-vingt, et toutes les contradictions que ces années ont drainées et qui n’ont peut-être jamais été aussi adroitement approchées. La petite histoire, c’est une amitié fil rouge entre Djaffar et Hamid, deux combattants que rien ne semblait pouvoir désunir, sinon un après-1962 où, l’ennemi commun renvoyé, les intérêts ont divergé. Après cinq ans au maquis, Djaffar rentre héroïque et joyeux vers les siens, avant d’apprendre le tragique décès de sa femme qui lui a laissé un enfant issu d’un viol.

Un petit garçon blond qui cristallise le nœud endolori de l’histoire, l’enfant-blessure, l’enfant-accident, l’alliance inexorable du bourreau et de la victime, le fruit amer dont on ne veut pas mais que l’on garde quand même. Fin du prologue. Les liesses populaires sont, tout d’un coup, ravalées et laissent place à une caverneuse confusion des sentiments qui s’installera pour de bon. C’est le véritable début du film. Tourné comme à l’intérieur d’une écluse temporelle qui assure la transition entre la guerre et l’après-guerre, L’Oranais se trouve, par sa virtuosité et son implication, au cœur-même de cette funeste «glissade» de l’esprit de Novembre, de l’union pour la seule cause de la Liberté, vers la tentation de la corruption, vers une légitimité révolutionnaire décadente, vers le laisser-aller, puis le fratricide enfin.

Ne cédant ni à la tentation du parti pris ni à celle des raccourcis faciles, la copie de l’ambiguïté endémique de cette époque est rendue propre, élaguée de tout manichéisme caricatural. Lyès Salem sait que la thématique est complexe et ne tente à aucun moment de la simplifier pour la rendre plus digeste. Bien au contraire, il expose avec soin cette complexité et c’est le mérite premier de son œuvre : un retour lucide et inédit vers la genèse de ce que nous appelons à présent «le système», et vers la naissance de la désillusion.

Le film se dépêtre aussi de l’amas de maladresses de tous genres devenues par la force des choses le style distinctif de nombre de productions algériennes. Le bijou de Lyès Salem maintient le cap de l’histoire nationale sans lâcher à aucun moment ni le style et la littérarité, ni la petite histoire, ni la tension psychologique. Le politique, le tragique et l’intime s’y côtoient si bien qu’ils aboutissent à une sorte d’historiographie de l’esprit populaire où tout ce que l’homme de la rue a pu dire ou penser de cette période est formalisé en 120 minutes de cinéma.

L’Oranais c’est aussi le film du regard. Le film où des sourcils froncés, des yeux insistants, des paupières trop baissées ou des prunelles fuyantes ont souvent véhiculé le comique ou l’émotionnel, sans qu’aucune parole ait été nécessaire. La direction des acteurs et leur talent propre trouvent sans doute là leur plus subtile réussite. Et quand la maîtrise du sujet et de l’action ne fait plus guère de doute, pourquoi pas un peu d’humour ? Car l’on rit aussi, entre deux tourments de la vie de Djaffar. On rit finement de la bureaucratie, caustiquement de l’arabisation menée sans méthode, légèrement des traditions et quelques fois d’un quiproquo.

Ce sont aussi beaucoup de symboles qui déferlent à mesure que l’histoire avance, comme ce robinet que l’on retrouve sec la seule fois où l’on a décidé d’être sobre, peut-être parce que l’ivresse de la candeur nouvelle et joyeuse s’était estompée (on boit tout au long du film) et le retour à la réalité n’ouvre sur rien d’autre qu’un puits desséché et sans fond. Ou peut-être parce que l’amitié entre Djaffar et Hamid avait fini par tarir comme une source lointaine épuisée. Symbole aussi lorsque, agacé de devoir être sur le bateau luxueux d’un Hamid dont les idées politiques sont de plus en plus nocives, Najib Oudghiri, dans le rôle d’un autre ami et compagnon de guerre, saute par-dessus bord, il «quitte le navire».

Enfin, comment ne pas retenir ce fabuleux exercice de style où une pièce de théâtre, style opérette, jouée en présence de Djaffar et de son fils-malgré lui-, reprend l’élément clé de l’histoire dans une formidable mise en abîme gorgée de lumière et de sons accablants, quand nous revoyons le film dans le film, et quand Djaffar lui-même revit ce moment tragique dont on lui a longtemps tu le secret. Triomphal et anthologique moment cinématographique.

Relater ce qui est marquant dans L’Oranais prendrait sans doute bien plus que les 120 minutes qu’il faut pour le voir, tant la partition est exécutée avec maîtrise jusqu’à la dernière note, entre des lumières diaprées et chatoyantes, des costumes à l’abri de tout anachronisme et des décors à la juste mesure de chaque temps évoqué. Un long moment d’émotion ininterrompu, construit sur une temporalité tripolaire qui fait le va-et-vient entre les présents des personnages et leur passé commun. Sans réellement altérer la cohésion globale du film ni sa valeur, quelques couacs peuvent néanmoins être relevés.

Le langage utilisé par les personnages manque parfois d’authenticité et semble être composé, postiche. L’accent oranais, requis par l’origine du personnage principal par exemple, n’est souvent constitué que de lieux communs langagiers que l’on attribue sommairement à l’Ouest algérien. Une certaine hardiesse impertinente (ou plus simplement des crudités d’argot) s’est également révélée lourde et superflue quelques fois, même si elle a par ailleurs apporté au réalisme de certaines séquences. Un des rares points qui peut également laisser insatisfait est le traitement de l’intrigue concernant l’arrivée d’un certain «journaliste» dans l’histoire.

Son importance stylistique et linéaire est très grande, mais elle n’est que très légèrement maniée. Ce journaliste effectue son retour dans l’histoire suite à un concours de circonstances insuffisant – et même éventuellement incompris – et, en dépit d’un développement elliptique certes volontaire et très captivant, son intensité dramatique reste très peu étoffée. L’inachèvement du personnage nous pousse presque à espérer un spin-off pour le film, une suite midquel qui le prendrait comme point central et qui reconstruirait à travers lui, avec la même ingéniosité présente, tout un univers.

Quand Mascarades n’était encore qu’une promesse d’un réalisateur à venir, L’Oranais est l’accomplissement naturel d’un talent et d’une volonté désormais prouvés. Avec Lyès Salem, tout autant qu’avec Tariq Teguia, une certaine excellence a désormais été atteinte, élevant le nouveau cinéma algérien vers un niveau tel que nous ne saurions dissimuler notre fierté enfin retrouvée.     
 

El Wahrani, écrit et réalisé par Lyès Salem. Avec Lyès Salem, Khaled Benaïssa, Djamel Barek, Najib Oudghiri, Amel Kateb, Sabrina Ouazani, Idir Benaibouche et Amazigh Kateb. Prod : Daramsala, Leith Media, AARC. Valois du meilleur acteur pour Lyes Salem au dernier Festival du film francophone d’Angoulême. Projeté en avant-première à Alger le 6 septembre. Sortie nationale en salle en préparation.

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Lamellad Larbi Amine

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