La chronique de Maurice Tarik Maschino : La France est-elle réellement le pays des droits de l’homme ?

Elwatan; le Mercredi 8 Fevrier 2012
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Décidément, les mythes ont la vie dure. Plus la réalité les infirme, plus ils résistent, plus l’histoire les dément, plus on les célèbre. Non, rien n’y fait : ni les multiples condamnations de la Cour européenne des droits de l’homme, ni les dossiers accablants, de plus en plus nombreux, que publient régulièrement le CERD (Comité pour l’élimination de la discrimination raciale de l’ONU) ou la Cimade (1)  n’entament cette conviction, pour une majorité de Français comme pour beaucoup d’Européens, que la France, la première, a proclamé l’éminente dignité de l’homme et continue de la défendre. D’où  ce «slogan publicitaire», qui revient souvent dans les discours des hommes politiques, évidemment, mais aussi d’honnêtes citoyens : la France est «le pays des droits de l’homme». Bourrage de crâne, réflexe conditionné, orgueil national, analphabétisme politique ?

Quelles qu’en soient les raisons, cette «vérité» n’est jamais remise en question. Qui la conteste passe pour un ignorant s’il est français, un frustré ou un envieux s’il est étranger. Pourtant, si l’on ne regarde pas la réalité à travers le catéchisme tricolore, comment ne pas reconnaître que l’idée des droits de l’homme a longtemps cheminé à travers les siècles, d’un pays à l’autre, avant de prendre forme constitutionnelle, au nord de l’Europe, puis en Amérique, et de s’exprimer enfin dans la Déclaration de 1789 ?  Cette idée, explique Jacques Mourgeon, est apparue dans les sociétés extra-européennes, souvent situées autour, et au sud, du bassin méditerranéen(2). On la trouve chez Moïse, par exemple, qui revendique déjà le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, chez un sage confucéen, Mong-tseu, qui écrit, trois siècles avant Jésus-Christ : «L’individu est infiniment important, la personne du souverain est ce qu’il y a de moins important.» On la trouve aussi, il y a trente-six siècles, chez Hammourabi, qui veut «faire éclater la justice pour empêcher le puissant de faire tort au faible, comme chez Antigone, qui se réclame des lois non écrites de la conscience».

«La période 1450-1550 est une époque décisive dans l’histoire oscillante des droits de l’homme, écrit J. Mourgeon.(…) Outre les villes de la ligue hanséatique (…), en Ecosse, en Europe centrale, des expériences démocratiques stimulées par la Réforme voient le jour», en Angleterre, la monarchie, par le Bill of rights, répond positivement à la «pétition des droits» revendiqués par le Parlement. Les idéologues français des Lumières s’inscrivent donc dans une tradition qui éclaire déjà l’Europe, lorsqu’à leur tour, ils dénoncent la tyrannie et parachèvent, par la  Déclaration  de 1789, ce que d’autres ont formulé avant eux. Ils innovent moins qu’ils ne prennent le relais. Mais ils le prennent avec prudence, avaricieusement – et il est aberrant que dans les écoles ou les discours publics, on présente la Déclaration…  pour ce que, dans la réalité, elle n’a jamais été : si, théoriquement, elle concerne tout être humain, pratiquement, elle n’accorde des droits qu’à l’homme blanc et de bien, autrement dit aux bourgeois.

Comme toute classe montante, et qui veut rassembler autour d’elle la majorité des citoyens, la bourgeoisie française, au XVIIIe siècle, parle au nom de l’intérêt général, mais elle n’agira, sitôt au pouvoir, que dans son propre intérêt. Pensée, écrite par des bourgeois, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen  ne s’applique qu’aux bourgeois. Incapables de payer la cotisation exigée, les citoyens pauvres ne sont ni électeurs ni éligibles.  Sont également privés de tout droit les femmes, les enfants, les Noirs des possessions coloniales. Peu à peu, sans doute, les uns et les autres se verront reconnaître les droits qu’au début les bourgeois se réservent. Mais avec quelle lenteur, quelle parcimonie, et après quels combats ! L’esclavage est bien aboli en 1794, mais cette abolition est symbolique et de courte durée : en 1802, l’esclavage est rétabli, et le Code noir, remis en vigueur. Le Code noir ? Les manuels scolaires n’en parlent pas, ou très succinctement, et pour cause. Promulgué en 1685, abrogé en 1848,  il légalise et légitime, en soixante-cinq articles, «le génocide utilitariste le plus glacé de la modernité», explique Louis Sala-Molins (3). Le «pays des droits de l’homme» est le seul qui ait justifié la maltraitance des Noirs et exposé en détail comment les nourrir – au minimum –, comment les châtier : «L’esclave fugitif… aura les oreilles coupées…, s’il récidive…, il aura le jarret coupé…» En annexe, le prix à payer : «Pour pendre, 30 livres… Pour couper la langue : 6 livres…Pour (la) percer, 5 livres».


Si prompts à dénoncer la barbarie, les philosophes se taisent : pas un mot, pas une protestation, rappelle Sala-Molins, contre un Code qui les laisse presque tous indifférents (Rousseau, Diderot), pire, qu’ils approuvent : pour Condorcet, les Noirs doivent «évoluer» avant d’être touchés par la grâce des Lumières. S’ils condamnent l’esclavage (Montesquieu), c’est uniquement celui de l’homme blanc. Car «le nègre», dit Voltaire, n’est pas tout à fait un homme : «L’intervalle qui le sépare du singe est difficile à saisir.» Les femmes, comme les Noirs, ont dû lutter longtemps, et payer cher, pour se voir reconnaître les mêmes droits que les hommes. C’est en 1944 seulement qu’elles obtiennent le droit de vote, en 1965, le droit de travailler, de gérer leurs biens, d’ouvrir un compte bancaire sans l’autorisation de leur mari, en 1975, le droit d’exercer, au même titre que le père, l’autorité parentale. Depuis 1983, toutes les professions leur sont ouvertes et la loi sanctionne, depuis 1992, les violences conjugales.

En 1999, enfin, une loi proclame la parité dans toutes les instances de la vie professionnelle, comme dans les organisations politiques et les centres de pouvoir. 1789-1999 : il a fallu 210 ans pour que la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen s’applique également à la femme. Bien après d’autres pays, qui ne se vantent pas, pour autant, d’avoir inventé la démocratie. Et qui, dans une large mesure, respectent très concrètement l’égalité proclamée, quand, en France, elle reste encore, pour les femmes et les «minorités visibles», très formelle. Un discours plutôt qu’une réalité. Un rituel verbal plutôt qu’une conduite. Une exception, telles ces quelques femmes qui décorent la vitrine gouvernementale, plutôt qu’une règle.Faut-il rappeler enfin que pour un grand nombre d’hommes et de femmes, la Déclaration… est quasiment lettre morte – les détenus, dont maints rapports, aussi inefficaces les uns que les autres, soulignent les conditions inhumaines de détention, les travailleurs jetés à la rue comme des kleenex ou traités comme des pions, interchangeables et exploitables à merci, qui n’ont d’autre façon d’affirmer leur humanité qu’en se jetant par la fenêtre de leur entreprise – «une mode», ose dire un PDG –, ces hommes, ces femmes qui couchent sous les ponts, mangent dans les poubelles et meurent sur les trottoirs, ces étrangers expulsés comme on se débarrasse de poux ou de cafards, ces retraités à 600 euros par mois, parfois à 450, quand d’autres empochent des millions, tous les citoyens, à qui l’on ne cesse de mentir et qu’on presse comme des citrons… ?

La  France, pays des droits de l’homme, quand le droit au travail, le droit au logement, le droit à un salaire correct, le droit à une instruction égale pour tous, le droit à la santé, le droit à une information objective, le droit au respect, qui que l’on soit, quand tous ces droits-là sont bafoués ? «L’histoire du pays des droits de l’homme n’a rien d’une histoire des droits de l’homme», rappelle l’historienne Suzanne Citron(4). En les confondant, idéologues et politiques cautionnent une prodigieuse mystification historique, qui, en jouant sur les mots, a métamorphosé une revendication de classe – les droits de la bourgeoisie – en défense de l’humanité, le pillage de l’Afrique et du monde arabe en «mission civilisatrice», les massacres en pacification – «Les Francs se servaient très bien de la francisque. Ils la lançaient sur les casques de leurs ennemis et leur fendaient la tête» (5) –, les brigandages et les conquêtes en défense de la patrie et la patrie elle-même en jeune femme brandissant le flambeau de la liberté ! On a envie de crier «au fou !»  Ecoutez celui-ci, par exemple : «La France est une personne… Elle souffre, elle a mal, elle espère, elle attend, elle peut mourir demain.» (6) L’auteur de ce lamento n’est pas un illuminé, il ne s’est pas échappé d’un hôpital psychiatrique. Membre de l’Académie des sciences morales et politiques, «il est l’une des grandes figures de l’école historique française» (7).


-1.  Association de solidarité active avec les migrants
-2. Jacques Mourgeon, Les droits de l’homme, PUF, 1985.
-3. Louis Sala-Molins, Le Code noir ou le Calvaire de Canaan, PUF,2002.
-4. S. Citron, op.cit.
-5.Suzanne Citron, Le mythe national, EDI 1987.
-6. P. Chaunu, La France, Hachette, 1982.
-7. Le Monde-fr., 24.10.09, «La mort de Pierre Chaunu».

 

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