La chronique de Maurice Tarik Maschino : La grande illusion

Elwatan; le Jeudi 8 Octobre 2015
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Spontanément, qui ne se croit, sinon original, du moins singulier ? Qui ne s’imagine vivre, pour l’essentiel, comme il l’entend, et en accord avec sa personnalité profonde, ses goûts, ses convictions ? Illusion, pour l’essentiel, et qui a sans doute pour fonction de ménager notre susceptibilité, en masquant ce qui, en nous et dans notre mode de vie, est socialement déterminé. Illusion, en effet, car nous n’inventons pas notre mode de vie. C’est la société qui nous le propose. Age, sexe, profession, catégorie sociale, le déterminent.

Ou, plutôt, se conjuguent pour nous proposer un mode de vie qui tienne compte de ce que nous sommes. Contrairement à un préjugé très répandu, la société ne détermine pas mécaniquement, impitoyablement, les individus qui la composent et ne fait pas d’eux des robots.
Plus subtilement, elle leur propose des modes de vie, qui varient, assurément, selon l’âge, le sexe, la profession, la situation socio-économique.

Personne ne subit telles quelles les déterminations sociales – rien n’est plus schématique que l’idée d’être en tous points déterminé par la société, la société n’exige rien de personne et n’agit pas sur ses membres comme un sculpteur sur la pierre qu’il travaille. Mais elle attend, compte tenu de ce que nous sommes, un certain type de conduites incluses dans le mode de vie qu’elle nous impose.  «L’objet mode de vie, écrit le philosophe Mark Hunyadi, désigne l’ensemble des pratiques concrètes qui façonnent effectivement les comportements de chacun en produisant des attentes auxquelles, pour se socialiser, les individus se conforment… Les modes de vie se caractérisent par des attentes de comportement imposés aux individus (1).»

Dans le milieu professionnel, par exemple, on attend d’eux qu’ils soient productifs, performants et disciplinés, dans le milieu social, qu’ils  soient «ouverts» et respectueux d’autrui, dans la vie de couple, qu’ils soient attentifs aux désirs de l’autre… Chaque situation comporte un certain nombre d’attentes, auxquelles chacun est implicitement invité à répondre. «Les modes de vie ne sont pas optionnels, précise Mark Hunyadi, c’est en cela qu’ils s’imposent objectivement.» Ce que l’on choisit, éventuellement, c’est la façon de vivre un mode de vie imposé, c’est le style de vie.

Mon mode de vie comme membre de la classe moyenne, enseignant, père de deux enfants est rigoureusement déterminé, mais ma façon d’enseigner, le genre de rapport, simple ou distant, que j’ai avec mes élèves ou mes collègues relèvent d’un style qui m’est propre, ou plutôt, qui dépend bien plus de ma configuration psychique que de mon appartenance de classe. Et relève bien peu d’une «liberté» dont on ne voit pas quelle marge d’action lui laissent tous les facteurs qui déterminent nos comportements.

Comme le rappelait déjà Spinoza, telle une pierre qui chuterait d’une montagne en s’imaginant qu’elle a choisi de tomber, nous nous croyons libres parce que nous ignorons les facteurs déterminants de nos conduites. Mais les connaître ne nous permettrait pas, pour autant, de les supprimer. Tout juste, et dans une mesure très restreinte, d’en atténuer la rigueur.

Categorie(s): culture

Auteur(s): Maurice Tarik Maschino

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