La chronique de Maurice Tarik Maschino : Les prisons de la honte

Elwatan; le Mercredi 19 Decembre 2012
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La prison est une sorte de miroir grossissant qui met à nu les conditions de vie – logement, hygiène, santé… – des moins fortunés, souvent au chômage, en mauvaise santé et mal logés dans des HLM dégradées. En franchissant la porte d’une prison, les détenus retrouvent, en pire, ce qu’ils vivent au dehors. «Contrôleur général des lieux de privation de liberté», Jean-Marie Delarue vient de publier au Journal officiel un rapport accablant et terrifiant sur la prison des Baumettes, à Marseille. Murs sales, suintants d’urine, cellules aux vitres cassées, où grouillent rats et cafards – des rats qui se précipitent sur les gamelles et mordent le détenu qui refuse de partager sa nourriture –, lavabos fêlés ou robinets cassés – lors de l’inspection, un détenu assoiffé buvait l’eau stagnante d’un  bidet de WC –, douches d’une fréquentation dangereuse où les détenus règlent leurs comptes,  violences sexuelles permanentes dans les cellules où le détenu le plus fort ou le plus riche fait la loi… Les Baumettes, comme tant d’autres prisons, souligne J. M. Delarue, sont la honte de la République. Elles ne favorisent en aucune façon la réinsertion d’un délinquant et, d’un petit voleur, elles font souvent un vrai truand ou même un tueur.

Au-delà de l’insuffisance des investissements, qui expliquent en partie leur état et par delà les raisons idéologiques qui freinent leur entretien – condamnés à la malvie, beaucoup de Français ne comprendraient pas que l’Etat améliore substantiellement le quotidien des délinquants – le statut du détenu est à l’image de celui du citoyen dans un pays encore très profondément monarchiste/absolutiste, où l’individu reste le sujet du prince et n’existe pas comme personne. Les médias dénoncent régulièrement le manque total de respect des pouvoirs publics à l’égard des administrés, traités souvent comme du bétail. Qu’il s’agisse de l’attitude arrogante, parfois grossière, d’un fonctionnaire, de passagers bloqués des heures sans aucune information dans un train ou un hall d’aéroport, d’une bourgade isolée privée brusquement de sa maternité pour raisons d’économie, de manifestants tabassés par des CRS déchaînés, les exemples sont multiples d’un pouvoir totalement indifférent à la dignité de citoyens qui, pour lui, n’existent pas comme citoyens et qu’il méprise. La révolution de 1789 a changé les institutions, mais elle n’a pas transformé en profondeur la mentalité des dirigeants, de gauche comme de droite. Libre ou en détention, le citoyen n’a pas d’existence propre. Il ne compte pas. C’est un matricule, un être de série, un objet.

Il est des pays où, quoi qu’il ait fait, il reste un sujet. Où sa dignité est respectée. Où, même en prison, il est traité comme une personne. En Suède, par exemple. Il y a quelques années, en reportage pour Le Monde diplomatique, Fadéla et moi avons  pu visiter l’une de ces prisons où les détenus restent des hommes. Située à une centaine de kilomètres de Stockholm, c’était une prison ouverte où vivaient et travaillaient ceux qui n’avaient pas commis de crime. Des bâtiments en bois, sur un plateau : de loin, on aurait pensé à un centre de vacances. D’autant plus qu’on pouvait accéder directement à cet espace – il n’y avait pas de mur, pas de grillage, pas de mirador. «La fonction d’une prison, nous dit son directeur, est de permettre à un individu de se reconstruire. Il faut donc le traiter comme un être humain : le laisser prendre des initiatives, lui donner la possibilité de travailler, de voir les siens – ce grand bâtiment que vous apercevez là bas est un hôtel, où, le week-end, les détenus reçoivent leur famille… Non, il n’y a pas d’évasions : en cas de tentative, le détenu retourne dans une prison fermée et ne bénéficie d’aucune remise de peine.» Nous visitons un atelier de menuiserie : «Scies, couteaux, marteaux ne servent qu’à faire des meubles, dit Borg en souriant.

Ne craignez rien.» Détenu depuis 3 ans,  Borg est comptable et purge une peine de 6 ans pour avoir détourné quelques millions de couronnes : «Nous sommes très bien traités, nous menons une vie presque normale – presque, car cette prison, si confortable soit-elle, est une prison et la privation de liberté est une souffrance permanente. Les entretiens réguliers avec des psychologues,  comme les visites de nos familles, nous aident à tenir… Non, je n’aurai aucune difficulté à retrouver un emploi : l’administration se charge d’explorer le marché du travail et de nous procurer une activité.»Il y a très peu de récidives en Suède, où la prison permet réellement à un déviant de se reconstruire. En France, comme dans bien d’autres pays, elle détruit. Et aussi longtemps que la malvie sera le lot quotidien d’un grand nombre de citoyens, elle continuera de détruire et de renvoyer dans la société des êtres agressifs et dangereux. Elle cessera d’en fabriquer lorsque la société elle-même prendra figure humaine. On en est loin.

 

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