Lahcène Moussaoui. Ancien ministre, ambassadeur d’Algérie au Brésil et poète : «Une des œuvres de Niemeyer devrait porter son nom»

Elwatan; le Dimanche 23 Decembre 2012
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-Vous avez  eu l’insigne honneur d’approcher Oscar Niemeyer en tant qu’ambassadeur au Brésil, ensuite en tant qu’ami. Quels souvenirs gardez-vous de l’homme ?

J’ai connu Oscar d’abord en tant qu’ambassadeur, en arrivant au Brésil en 2001.  Ensuite, c’était beaucoup plus une relation personnelle. Je lui rendais visite à chaque occasion. Même après ma retraite, je le voyais à chaque fois que je me rendais au Brésil. On s’appelait toujours au téléphone. J’allais le voir vers10h et après le déjeuner, vers 15h, je le laissais se reposer. Oscar est un homme fabuleux, un architecte de génie et un inventeur. Pour moi, c’est le poète de l’architecture.

-Oscar Niemeyer ne vous a pas caché sa révolte de voir certaines de ses constructions architecturales défigurées,  dont l’université de Bab Ezzouar et celle de Constantine ?

Exact. Après le séisme de 2003, il y a eu des dégâts à l’université Houari Boumediène de  Bab Ezzouar qu’il  a construite dans les années 1970. Il y avait  eu  des fissures et on m’avait demandé si Oscar pouvait envoyer une équipe pour constat et les éventuelles mesures à prendre pour consolider la bâtisse. Oscar avait ce génie de créer des œuvres d’art auxquelles il ne  voulait pas qu’on y touche. Oscar ne construit pas, il crée des œuvres d’art. L’équipe revenue d’Alger lui avait ramené  une série de  photos. Il était révolté à la vue des clichés.Je ne sais pas qui a eu le génie de vouloir fermer une allée, un genre de galerie avec des colonnes à l’aide de  baies vitrées. Pire que cela, ils ont mis des bouts de fer dans les  piliers qui  allaient produire une oxydation, mettant  totalement en danger la bâtisse.

J’ai envoyé  le rapport à Alger, mais je n’en connais pas la suite. Chaque œuvre d’Oscar est unique et appropriée à son  milieu. Je me rappelle justement quand il préparait son livre d’art sur Constantine dans la collection 360°. Des photos panoramiques ont été prises. Il était énervé par un détail qui casse la perspective de la vue de l’université. Un arbre le dérangeait. Il a insisté afin que j’intervienne auprès des autorités algériennes pour arracher cet arbre. Il tenait à ce que son œuvre soit visible de loin et telle qu’il l’avait conçue dans sa majesté d’œuvre d’art. Il faut  savoir que les œuvres d’Oscar sont sacrées. Personne n’a  le droit  d’y toucher.

-Quel regard portait-il sur l’Algérie ?

Il avait un grand amour  et un profond respect pour l’Algérie, et ce, par rapport à deux choses fondamentales. La première, c’est la Révolution algérienne  qui l’a amené  à s’investir dans la construction nationale. Pour lui, l’Algérie était le modèle de paix  qui a battu la colonisation  et qui s’est reconstruite avec toutes les valeurs qui correspondaient à sa personnalité et à ses convictions. C’était, entre autres, la gratuité de la santé et l’enseignement pour tous. Le deuxième aspect est la dimension humaine. C’est-à-dire qu’il avait trouvé ici tellement d’affection, d’ouverture d’esprit,  de  solidarité, de générosité   qu’il s’y était retrouvé totalement. Il  s’y sentait en harmonie avec ses convictions.

-Combien de temps Oscar Niemeyer a-t-il séjourné  en Algérie ? Et pourquoi n’est-il pas revenu dans ce pays qu’il chérissait tant ?

Il y avait des moments où il s’installait pour longtemps en Algérie. Il voyageait et revenait. Je sais  que ses voyages en Algérie ont commencé  dans les  années 1960 pour se terminer à la fin des années 1970.  Il n’y  est plus revenu. A la chute de la dictature, il s’est installé au Brésil. Il  voyageait très  peu. J’ai beaucoup insisté auprès de lui pour qu’il revienne dans notre pays, même pour un court séjour. Oscar avait la phobie de l’avion.  Il ne voulait pas voyager par avion, ni par bateau, c’était trop long.

Même au Brésil, il voyageait  peu et à Brasilia rarement. Je l’ai vu peut-être deux fois à Brasilia pour une circonstance protocolaire, genre de manifestation qu’il avait en horreur, mais on l’avait ramené presque de force. Par contre, il venait dans une ville voisine de  Brasilia,  Goiania. Il y venait parce qu’il avait des problèmes de vue. Les meilleurs ophtalmologues brésiliens, qui étaient ses amis, y résidaient. Quand il  était coincé, il partait en voiture, mais jamais en avion. On  a souvent parlé de son voyage en Algérie. Il  me disait qu’il pourrait y venir s’il y avait  au moins le bateau direct sur Alger.

-Oscar Niemeyer est resté quelque part frustré de ne pas avoir contribué à la réalisation d’autres projets, dont notamment la mosquée d’Alger...

C’est vrai que ce projet  lui est resté à travers la gorge. Il m’en  avait souvent parlé. En me racontant les circonstances de ce coup de génie qui est sorti comme cela un soir, je suis resté admiratif. Et quand il avait présenté ce projet au président Boumediène, ce dernier lui avait dit : «Oscar, tu m’as fait une mosquée révolutionnaire.» Oscar a rétorqué : «Mais la révolution ne s’arrête jamais, Monsieur le président !» Il n’ y a pas eu de suite malheureusement. J’ai vu la maquette chez lui  dans sa maison splendide, située sur la colline de Rio. La maquette se décline sous la forme d’une  pomme écrasée.

Ce qui est extraordinaire, c’est qu’il avait envisagé cette mosquée en pleine baie d’Alger du côté des Sablettes. L’espace gagné sur la mer avec un pont et un espace parking. Dommage que ce projet n’ait jamais vu le jour ! Cela lui faisait mal quelque part. Si au moins, on l’avait consulté au moment de l’opération de la Grande Mosquée. Mais comme nous sommes un pays sans mémoire…  Autre grand projet. Il m’a montré un schéma directeur du développement de la ville d’Alger. Quelque chose de magnifique avec un peu de la conception de Brasilia pour préserver Alger intra-muros. Il prévoyait de développer un site regroupant la cité administrative et la cité diplomatique… Et laisser Alger respirer. Ne pas l’étouffer comme elle étouffe actuellement.

-Malgré les fabuleuses réalisations  qu’il a conçues en Algérie, Oscar Niemeyer demeure  méconnu du public...

Nous sommes un pays qui cultive l’amnésie.  Il y a  même des  héros de la guerre de Libération nationale que les gens ignorent ou découvrent vingt ans après ou à leur mort. Hélas, on ne parle pas d’Oscar, alors que c’est un monstre de l’architecture universelle avec un rapport spécial à l’Algérie. Une de ses œuvres devrait au moins porter son nom. Remarquez, on a l’habitude de ne reconnaître les valeurs d’un homme  qu’après sa mort. Il le mérite grandement. Alors,  comme Oscar  gardons espoir…

Categorie(s): culture

Auteur(s): Nacima Chabani

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