Le dispositif de mise en conformité fiscale volontaire vu par des barons d’El Hamiz : Entre méfiance et défiance envers l’Etat

Elwatan; le Dimanche 4 Octobre 2015
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Ydezou maâhoum !» Le patron de Lotus Electroménager agite haut un bras d’honneur en guise de défiance. «Personne ne m’empêchera de commercer, ni ne pourra m’obliger à déposer mon argent dans la banque. Ni les impôts, ni le gouvernement, ni un autre», dit-il sur un ton de certitude absolue. «Ceux qui, poursuit-il, comme Ouyahia disent qu’au Hamiz les grossistes et importateurs ne comptent pas les milliards avec des compteuses à billets, mais qu’ils les pèsent en kilos, ne savent pas de quoi ils parlent. Regardez, El Hala tsefer.

C’est la crise. Le dinar ne vaut rien. Je n’ai pas eu un seul client depuis ce matin. Tous les jours, des magasins ferment.» Ici-bas, à El Hamiz, la zone franche et territoire libéré par la pègre de l’économie de bazar et de l’import-import, les effets de la crise sont visibles plus qu’ailleurs. Point de rush ni de masses compactes d’acheteurs boulimiques comme ce fut le cas aux temps désormais révolus, de l’aisance financière.

Les magasins sont nettement moins achalandés et la clientèle se fait rare. La défiance envers l’Etat est d’autant plus exacerbée auprès des «barons» de l’informel : importateurs, grossistes et détaillants, méfiants et défiant allègrement le gouvernement. «Eddoula ? Kach ma aândna Doula ? (L’Etat ? Avons-nous un Etat ?)», lance, sarcasme livré en containers, ce gérant  d’un commerce de fournitures scolaires. Le programme du gouvernement, dit de «mise en conformité fiscale volontaire» ne rencontre aucunement les échos escomptés au sein de cette place forte de l’import-import de l’est d’Alger.

Ni la taxe libératoire de 7%, la tchipa légale, promise par le gouvernement Sellal, encore moins les menaces de redressement fiscal brandies à l’endroit des «opérateurs» de l’informel sommés de «bancariser» leurs fortunes n’ont d’effet sur la peuplade de ce marché noir entouré d’une constellation de ports secs (Hamiz, Baraki, Rouiba, etc.) avec des millions de conteneurs bâtis en gratte-ciel. L’ultimatum fixé par la loi de finances complémentaire (31 décembre 2016) pour la mise en conformité fiscale ne semble pas la terroriser outre mesure. Bien au contraire.  « Ce jour-là, yerhamha rebi. Mais ce ne sera pas demain la veille que le marché noir disparaîtra », jure ce propriétaire d’un commerce de gros de composants informatiques.

Il dit n’avoir de crainte ni d’appréhension quant aux décisions du gouvernement. «Je ne cherche même pas à comprendre (…) et la politique du gouvernement ne m’intéresse pas. Qu’ils pensent d’abord à contrôler les gros bonnets de l’importation qu’ils protègent, ensuite ils viendront nous voir.» Aucun de ses voisins commerçants, ajoute-t-il, n’est allé à la banque ne serait-ce que pour se renseigner. «Aller dans une banque pour déposer des sommes d’argent, c’est une façon de se dénoncer soi-même au fisc», dit-il. «Comment tu vas justifier les sommes déposées ? Qu’est-ce que tu vas leur dire alors que le chiffre d’affaires déclaré au fisc est inférieur aux sommes engrangées ?

Tu vas leur dire que je travaille avec du liquide parce que mon fournisseur, l’importateur, n’accepte que le liquide, jamais les chèques. Qui va te croire ?» De la défiance, mais aussi de la méfiance. «Draham li yedkhlou fel banka, ma yakharjouch» (L’argent que tu mettras dans la banque, tu ne le reverras jamais), professe Mohamed, le «fréro» dont la méfiance viscérale vis-à-vis des banques ne relève pas uniquement des questions de foi.  «Le peuple n’a plus confiance, surtout depuis l’escroquerie Khalifa», argumente le khouanji,  propriétaire d’un magasin de plantes ornementales artificielles. De faux coco et bonsaï, de fausses fleurs tropicales, mais un sacré vrai business.

La bureaucratie et les lenteurs bancaires sont lourdement appréhendées. Un frein au commerce qui exige, selon lui, la disponibilité immédiate des fonds déposés. «Admettons qu’on place notre argent dans une banque. Pourrions-nous le retirer quand on en a besoin ? Non. Connaissant notre système bancaire, c’est tout bonnement impossible. C’est pour cela que les gens préfèrent la chkara (sac d’argent), parce qu’aucun importateur ne vous livrera de marchandises sans verser des espèces». Jungle où prospère la faune informelle, étendue sur des dizaines d’hectares, la localité d’El Hamiz ne compte pas une seule agence bancaire, aucun service d’impôts. Les plus proches, il faudrait aller les dénicher à une dizaine de kilomètres du marché .

A Réghaïa à l’est, ou Bab Ezzouar ou Dar El Beida, à l’ouest d’El Hamiz. Tout est fait pour que ce territoire ait les attributs et caractéristiques du far west. Sans les juges et shérif de circonstance. «Si par miracle, les agents du fisc s’aventurent dans le coin, ils sont soit pris à partie, menacés ou lynchés, soit ils se retrouvent devant des rideaux baissés,  les commerçants avaient déjà été alertés par ces mêmes services des impôts», dixit un retraité. L’Etat, ajoute-t-il, ayant déjà lamentablement échoué à imposer le chèque pour toute transaction supérieure à 50 000 DA, il ne sert à rien d’espérer qu’il réussisse à bancariser l’argent de l’informel. «Faire passer un chameau par le chas d’une aiguille serait plus facile que de ramener chab chkara vers la banque », conclut-il.


 

Categorie(s): economie

Auteur(s): Mohand Aziri

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