Le «terrorisme administratif»

Elwatan; le Lundi 28 Mars 2011
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Il est des expressions volontairement exagérées par les auteurs afin d’attirer l’attention des décideurs sur la gravité d’une situation. Mais en analysant en profondeur les mécanismes de fonctionnement des administrations disloquées, nous aboutirons à la conclusion que le terme «terrorisme administratif» n’est en rien amplifié. Sauf que les bourreaux sont également doublement victimes.
Nous allons expliciter quelque peu ces modes de fonctionnement. Lorsqu’un pays dispose d’une administration chaotique, le développement devient impossible. Beaucoup de politiciens ne comprennent pas pourquoi, malgré  toute leur bonne volonté et les ressources énormes mobilisées, leur pays n’arrive ni à décoller ni à régler les problèmes sociaux auxquels ils sont confrontés.
Tout spécialiste en management administratif sait qu’une administration confuse induit le gaspillage, la corruption, la mal vie et à la limite l’insatisfaction générale, le désespoir, les suicides, la hargua et le marasme social. Même si les décisions prises par les plus hautes autorités sont rationnelles, il y aura toute une armée de bureaucrates bien expérimentés et bien préparés pour les faire dérailler. Car une administration introvertie est experte pour faire capoter tout programme judicieux. Mais elle est sûrement incapable de faire fonctionner efficacement les décisions stratégiques les plus judicieuses.

Mécanismes de fonctionnement  

Le personnel administratif d’un Etat «sur-bureaucratisé» est le plus souvent mal formé et peu préparé à assumer sa tâche efficacement. Il est sous-payé et non responsabilisé sur les résultats qu’il produit.
Les administrateurs sont dévalorisés socialement. Ils sont grandement démotivés. Leur seule manière de se rehausser à leurs propres yeux, et par rapport à autrui, c’est de s’auto-octroyer plus de prérogatives que nécessaire, disposer d’un pouvoir de dire non et de pouvoir bloquer et débloquer toutes sortes de situations : délivrance de papiers et d’autorisations administratives, d’actes permettant l’accès à des privilèges de possession d’actif (logements, terrains), redressement fiscal ou abattement de taxes, etc. En premier lieu, les «bureaucrates» sont eux-mêmes victimes du système. Ils sont sous-payés, sous-considérés, blâmés et rendus responsables d’un état de fait qu’ils sont loin d’avoir créé volontairement. Eux-mêmes ne sont pas préparés à comprendre les tenants et les aboutissements de leurs décisions. Prenons un exemple simple : dans un pays ou l’accomplissement des formalités administratives pour créer une entreprise prend plusieurs semaines, les personnes responsables croient qu’elles sont en train de préserver le pays de dérives mafieuses liées au comportement d’un secteur privé irrationnel, pour ne pas dire de «charognards» tel que qualifiés par un haut responsable algérien.

Ces mêmes bureaucrates se plaignent de la faiblesse de leur niveau de vie. Ils n’ont pas conscience qu’ils sont en grande partie responsables de leur propre misère.
En bloquant le développement du secteur privé, ils limitent grandement son expansion, sa compétitivité et réduisent notre potentiel de création de richesse. L’assiette fiscale sera réduite et l’Etat n’a pas la possibilité d’accroître les salaires administratifs et améliorer leur niveau de vie. Ils sont prisonniers d’un cercle vicieux qui peut perdurer des décennies, et condamner tout un pays à subir les affres du sous-développement et de la mal vie.

Une administration inefficace perdure lorsque le système n’applique pas une règle sacro-sainte en management administratif qui stipule que l’autorité doit être égale à la responsabilité. Un des aspects de ce principe stipule que celui qui décide doit être responsable des conséquences qui en découlent. Prenons un exemple : dans notre pays, les APC n’ont pas étés consultés sur la politique du logement ni sur les modalités de son exécution. Pourtant, ils sont responsabilisés par les citoyens et l’Etat sur les mécontentements populaires liés à cette question. Il en est de même pour l’emploi. Ces institutions n’ont ni les moyens ni le pouvoir de résoudre ces problèmes ; et pourtant ils sont responsabilisés par tout le monde sur les résultats. C’est une situation pour le moins des plus anormales.

Un pays s’enfonce dans un système hyper bureaucratisé lorsqu’il croit mieux faire que le marché dans tous les domaines. Il prend en charge, par le truchement bureaucratique, la vaste majorité des problèmes liés au foncier, au logement, à l’emploi, au crédit et autres.
Ce faisant, il charge une bureaucratie peu compétente parfois de problèmes insolubles par les politiques publiques présentes.
Nous savons également que toute institution qui n’introduit pas les mécanismes de gestion par des objectifs, en faisant participer le maximum de citoyens, en introduisant un niveau élevé de transparence ne peut aboutir qu’à des échecs cuisants. Par ailleurs, la culture des audits administratifs est un sérieux rempart contre les dérives administratives.

Les spécialistes dans ce domaine savent que ce processus est loin d’être un contrôle bureaucratique supplémentaire. C’est un travail d’experts qui vise à localiser les failles les plus importantes et définir les meilleurs moyens possibles de les circonscrire. L’excès de centralisation des politiques publiques aboutit fatalement à une bureaucratisation excessive.
Dès lors que les administrations de l’Etat veulent décider de tout et en haut lieu, la chaîne de transmission de l’information et des directives sera nécessairement longue, lente et hyper bureaucratisée.

Situation Algérienne

Le cas algérien peut être qualifié sans l’ombre d’un doute de terrorisme administratif. Nous en sommes tous prisonniers et victimes de ce système, y compris les administratifs eux-mêmes. Depuis l’indépendance et ce jusqu’à 1988 nous avions structuré et constitué une administration qui avait pour mission de faire exécuter les directives du plan. Elle ne devait produire aucun input dans le processus décisionnel, mais seulement réaliser les objectifs d’un système centralement planifié.
On compte sur cette même administration – avec des mutations marginales – de faire fonctionner efficacement un système d’économie de marché. Or, les deux types d’administration sont diamétralement opposés : la première devrait être une organisation bureaucratisée et la seconde une entité experte : qui aide, conseille, appuie et décide. La première est par nécessité très centralisée et la seconde très décentralisée. Nous nous sommes trompés de modèle administratif. Nous sommes un pays super centralisé, super bureaucratisé et super étatisé.

Notre mode de fonctionnement est tout simplement incompatible avec les exigences d’une économie de marché.
Nous pouvons considérer toutes les lacunes d’une administration bureaucratisée et nous les trouverions dans notre cas : absence de contrats de performance, déconnection de l’autorité et de la responsabilité, excès de centralisme, rétrécissement du périmètre du marché au profit de la bureaucratie, très peu de qualifications humaines afin de la basculer vers le mode administration experte, sous rémunération et démotivation des ressources humaines et incitations à bloquer le fonctionnement de la machine économique. Enfin, il est notoire dans ce genre de gouvernance que l’absence de transparence, de concertation et de gestion par objectifs exclut les décisions expertes au profit des choix bureaucratiques.

Avons-nous des solutions ?

Il ne faut surtout pas demander à une administration de se réformer elle-même. La France, qui a des problèmes bien moins sérieux que les nôtres, est en train de faire travailler d’éminents bureaux d’études internationaux (y compris le Boston Consulting Group) sur les améliorations à apporter. C’est la meilleure manière de procéder dans leur contexte. Dans notre cas, il s’agit de constituer un réseau de bureaux d’études, publics et privés, capables de dupliquer les méthodologies d’améliorations des dispositions administratives : formation, contrats de performance, fixation d’objectifs, carrières professionnelles, processus de transparence, etc. Nous devrions agir à trois niveaux : le processus de décentralisation, les qualifications humaines et la modernisation du management administratif. Les pays qui gagnent la bataille de la mondialisation ont des processus de développement décentralisés.

Les régions et les communes ont leurs propres plans de développement qui complémentent les plans nationaux. On tire profit de toute l’intelligence du pays et on mobilise tous les acteurs nationaux dans la bataille du développement. Il est rare qu’un pays hyper centralisé comme le nôtre puisse un jour produire un développement durable et harmonieux. Mais pour que la décentralisation réussisse nous avons besoin de qualifier les acteurs régionaux et locaux. Ainsi, l’investissement dans le développement qualitatif humain constitue la première priorité du pays. Nous avons exagéré le développement d’infrastructures au détriment des qualifications humaines. Nous avons besoin de recycler l’ensemble des acteurs administratifs et économiques en plus de hisser le niveau de formation de nos futures générations. Nous avons là deux conditions incontournables d’amélioration des processus administratifs.

La troisième condition consiste à introduire partout les principes du management administratif : qualifications, gestion par objectifs, contrats de performances, audits périodiques et fréquents, transparence, participation citoyenne, responsabilisation. Bref, la gestion des administrations modernes se rapproche de plus en plus du «Business Management». Nous n’avons pas d’autres alternatives. Cependant, une administration forte ne peut pas pallier aux insuffisances stratégiques et aux défaillances des politiques sectorielles. L’économie est un ensemble complexe de plusieurs niveaux et entités qui s’emboîtent. La défaillance de l’une d’elle entraîne une panne générale. Les modes de fonctionnement d’une administration peuvent aider grandement la croissance et le bien-être ou «terroriser» les citoyens et surtout les entrepreneurs et rendre le développement une utopie.   

Categorie(s): repères éco

Auteur(s): Abdelhak Lamiri (PH.D. en sciences de gestion)

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