Les forces spéciales de l’ANP mettent la pression sur les refuges des groupes terroristes : La traque continue dans les maquis de Kabylie

Elwatan; le Samedi 11 Octobre 2014
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A 560 mètres d’altitude, nous faisons notre première halte. Nous sommes à Tizi n’Kouilal. Une grande tente verte sert de QG au commandement de l’opération militaire lancée il y a trois semaines dans la forêt de Aït Ouabane, à la recherche du groupe terroriste Jund Al Khilafah, auteur de l’enlèvement et l’assassinat du ressortissant français Hervé Gourdel. Le dispositif mis en place est impressionnant. De la peinture noire sur le visage, le dos et la tête couverts d’herbes, les paras sont positionnés dans les coins les reculés. Très jeunes, ils sont les premiers à être sur les lieux.

Formant une chaîne humaine, ils nous assurent le passage jusqu’au campement des terroristes. Avec nous, le commandant du secteur opérationnel de Tizi Ouzou, un colonel parachutiste, un homme de terrain qui cumule au moins deux décennies de lutte antiterroriste. Il connaît les coins et recoins de cette région comme sa poche. Durant tout notre voyage, il nous parle de la coopération de la population, de son patriotisme et de sa patience. «Cette région a déjà été nettoyée. Elle servait de refuge aux groupes de Hassan Hattab à l’époque du GSPC. Cela fait quelques années seulement que Droukdel a réinvesti le terrain. Regardez bien le relief accidenté, à proximité des villages, à cheval entre trois wilayas, il y a de l’eau et une dense forêt pour les protéger. C’est une zone stratégique qui leur permet de voir de loin tout mouvement de l’armée. Avant même que nous arrivions, ils sont déjà très loin», explique le colonel.

Nous laissons nos véhicules devant la plaque indiquant l’altitude de Tizi n’Kouilal, pour entamer l’ascension, à pied, d’une ancienne route datant de l’époque coloniale, devenue piste, qu’empruntent les amoureux de cette montagne pour faire du camping. Les jeunes paras sont aux aguets. A gauche puis à droite, leurs kalachnikovs sont tout le temps en mouvement. Nous sommes déjà à plus de deux kilomètres. Des troncs d’arbre jonchent la route. «Ici, seuls les bergers s’aventurent et, dès qu’ils voient ces troncs d’arbre par terre, ils savent qu’il y a une chance sur deux pour tomber sur des terroristes. Gourdel et ses accompagnateurs ont emprunté ce chemin vers 21h», explique le colonel.

Les accompagnateurs d’Hervé Gourdel étaient-ils au courant de ce risque ? Personne n’a pu répondre à cette question. «La thèse que nous détenons est celle donnée par les accompagnateurs. Ces derniers ont loué un chalet à un privé. Beaucoup d’étrangers viennent dans cette région. Mais ceux qui les accueillent nous informent et, de ce fait, nous assurons leur sécurité. Lorsque l’alerte sur l’enlèvement de Gourdel a été donnée, nous étions en opération non loin de la région. Nous avions même abattu un terroriste 48 heures avant. D’ailleurs, quelques heures seulement après, nous étions sur les lieux.

Malheureusement, nous n’avions pas suffisamment d’éléments pour savoir par où le groupe s’était enfui. Il avait la possibilité de rejoindre les montagnes de trois wilayas et les témoignages des accompagnateurs n’étaient pas précis. Les terroristes avaient pris suffisamment d’avance et fait en sorte que les témoins ne puissent pas savoir par où ils étaient partis», révèle l’officier. Nous continuons à marcher sous les rafales de vent. Le paysage est féerique. Des sources d’eau douce, de la verdure à perte de vue, un panorama à couper le souffle. Nous arrivons devant un grand bassin en béton, qui récolte l’eau des entrailles du mont Lalla Khedidja, avant d’être déviée vers l’usine d’embouteillage située au pied de la montagne.

Hervé Gourdel était à deux kilomètres du campement des terroristes

Les parachutistes se mettent à genoux, en position de tir, les armes pointées pour certains vers le haut et pour d’autres vers les falaises. «C’est ici, devant ce bassin, que les terroristes ont enlevé Gourdel. Vers quelle destination l’ont-ils emmené ? Aucun des accompagnateurs n’a pu nous le dire. Cependant, ce qui est certain, c’est que l’endroit est à deux kilomètres seulement du campement du groupe», souligne l’officier.

Des appels radio brisent le silence. A quelques kilomètres, les paras viennent de trouver un obus Hawn, des jumelles et des engins suspects. «Ne faites rien, nous ne sommes pas loin de la zone», ordonne l’officier. Notre entamons la rude escalade d’un monticule. Bien camouflés, les paras sont partout. Sur les arbres, les rochers, dans les moindres coins exposés. Ils nous ouvrent le passage. Cela fait deux heures que nous marchons. Nous arrivons enfin à un vaste terrain, au milieu duquel se trouve un immense cèdre entouré de grosses pierres.

Une bizarrerie attire notre attention. De nombreuses branches portant des glands sont attachées au cèdre. «C’est ici que les terroristes ont tenu leur réunion d’allégeance à Daech (Etat islamique en Irak et en Syrie). Pour nous empêcher de reconnaître le lieu, ils ont ajouté des branches de chêne et nettoyé la terre pour faire croire à l’existence d’une piste. Une forêt de cèdres, c’est facile à trouver, mais celle où ce dernier côtoie des arbres portant des glands et à côté d’une piste, il faut vraiment chercher», révèle l’officier. L’endroit semble avoir été déserté à la hâte.

De vieilles baskets noires, des chaussettes, des sous-vêtements sont accrochés aux branches des arbres. Non loin, une cuisinière improvisée avec une cuve métallique à l’intérieur de laquelle une lame de fer est tapissée de charbon. Des marmites noircies par la fumée, des cuillères et des plats, mais aussi de grandes quantités de semoule, de pâtes, d’épices, de farine, de lait en poudre jonchent le sol. Des espaces où sont étalés des cartons sont aménagés en dortoir, alors que des sachets noirs couvrent les branches pour se protéger de l’humidité et du vent.

Le lieu est un véritable campement avec des postes de garde bien positionnés pour surveiller tout mouvement de véhicules et de personnes à des kilomètres, permettant ainsi une retraite en cas de pépin. Une odeur nauséabonde se confond à celle que dégagent les branches calcinées. «Ils ont égorgé une vache qu’ils ont découpée et commencé à faire cuire quand ils ont pris la fuite. Ils l’ont laissée à moitié dépecée et ses abats étaient dans une marmite. Lorsque nous sommes arrivés, la décomposition avait à peine commencé. Peut-être qu’ils ont dû nous voir arriver de loin», précise l’officier. Il se retire pour répondre à un appel radio. Un de ses éléments a trouvé un téléphone portable dans lequel de nombreuses photos prises par des terroristes sur les lieux, avant qu’ils ne déménagent, c’est-à-dire au moment de la fameuse réunion.

Des notices de médicaments, surtout des anti-inflammatoires, des anti-douleurs (notamment d’estomac) et des antidépresseurs sont éparpillées un peu partout indiquant ainsi le genre de maladies dont souffrent les terroristes. «Ils ont tous été identifiés à l’exception de ceux qui filmaient et de ceux qui assuraient la garde et n’apparaissent pas sur la vidéo. La majorité sont des rescapés des années 1990, seuls quelques-uns, les plus jeunes, sont de nouvelles recrues et donc inconnus des services de sécurité. Ils sont venus de Boumerdès, Bouira et Bordj Bou Arréridj pour la réunion. D’où la quantité de produits alimentaires. Nous avons détruit 25 kg de sucre, 80 kg de semoule, autant de farine et des dizaines de litres d’huile sans compter les autres ingrédients. Ils ont dû préparer cela pour recevoir les invités à la réunion. Ils ont filmé la séance d’allégeance, qui n’a été diffusée qu’après la décapitation d’Hervé Gourdel. Sur cette vidéo, trois des auteurs de cet assassinat étaient présents et leur chef, Gouri, n’apparaît pas, mais c’était lui qui parlait. Sa voix a été identifiée par nos spécialistes», explique le commandant du secteur opérationnel de Tizi Ouzou.

Pour lui, le groupe s’est dispersé dans la précipitation. «Ils peuvent aller n’importe où en quelques heures de marche. Ils ne sont pas loin d’Ighzer Amokar, de Bouira et de Bordj Bou Arréridj. Cette région est à cheval sur trois wilayas (Bouira, Bordj Bou Arréridj et Tizi Ouzou). Néanmoins, je peux dire que leur fin approche», lance notre interlocuteur. Et d’ajouter : «Ils sont pris entre deux feux. Les forces de sécurité d’un côté, le groupe de Droukdel auquel ils ont déclaré la guerre de l’autre. Des batailles rangées entre les deux belligérants ne sont pas à exclure, d’autant que parmi ceux qu’on voit sur la vidéo, il y en a qui n’ont pas vraiment coupé les liens avec leurs anciens compagnons.»

Tout un scénario pour filmer la réunion

L’officier donne l’ordre de tout brûler, de ne rien laisser sur les lieux. Plus haut, les paras continuent de «traiter» le site. L’ordre de quitter l’endroit est donné. L’artillerie doit détruire des engins suspects trouvés cachés sous les buissons. Les jeunes paras scrutent les alentours. Ils nous ouvrent le passage et nous suivent pas à pas. Nous reprenons le même chemin, mais avec une autre équipe, toujours camouflée avec des branchages sur la tête et le dos. La prudence est de mise. «C’est grâce à la population que nous sommes arrivés à ce lieu. Elle a été très coopérative.

Notre présence sur les lieux la réconforte et cela nous encourage beaucoup. Tous ces jeunes parachutistes qui prennent part à l’opération sont déterminés à ne quitter la région qu’une fois nettoyée. Ils ne reculent devant rien. Ils sont très courageux. Ils avancent sans peur sur un terrain qu’ils savent miné. Il faut leur reconnaître une abnégation et un engagement sans faille», lâche l’officier, en tapant sur l’épaule d’un de ses éléments, dont l’âge ne dépasse pas les 25 ans. Poursuivant notre marche, il nous montre du doigt, deux villages, en contrebas de cette montagne : Aït Ouabane et Aït Allaoua.«C’est vrai que les terroristes ne s’attaquent pas à la population de ces villages. Cependant, leur activité a privé la région des revenus du tourisme. Avant, les visiteurs étaient très nombreux et faisaient travailler de nombreuses familles. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les gens ont peur de s’y aventurer», note le colonel.

De la guerre à la lutte contre le terrorisme

Nous arrivons au QG. Assis face à la montagne où se trouvait le campement des terroristes, une paire de jumelles entre les mains, le chef d’état-major de la 1re Région militaire scrute les lieux. Des pièces d’artillerie lourde sont là, elles n’ont pas encore été utilisées. Elles le seront dans le cas où les terroristes font usage de l’armement de guerre (12/7 ou Doutchka) qu’ils possèdent.
«Vous savez, nous ne sommes plus dans une logique de guerre, mais plutôt de lutte contre le terrorisme. Ce qui nécessite une stratégie assez particulière, qui demande du temps, du professionnalisme et de la patience. Nous travaillons par étape, zone par zone. Les trois commandements des secteurs opérationnels militaires de Tizi Ouzou, Bouira et Boumerdès prennent part à cette opération. Ils sont aidés par les forces spéciales de l’état-major, dont le commandement a mis à notre disposition les moyens d’appui nécessaires et des équipements modernes, comme les jumelles à infra-rouge et thermiques, pour être précis dans la neutralisation des dernières poches de terrorisme. Nous avons pour ordre de ne lever le dispositif qu’une fois toute la région nettoyée», déclare le général, qui semble très serein.

Lui aussi estime que la fin du groupe n’est qu’une question de temps. «Nous n’avons pas attendu cet incident tragique de l’enlèvement du ressortissant français. Nos troupes étaient déjà en opération et les résultats sont là pour le prouver. La région est très difficile d’accès en raison de son relief, qui permet aux terroristes de voir tout mouvement de nos forces. Nous utilisons des moyens de reconnaissance aéroportés, mais aussi les troupes terrestres constituées de paras et de commandos expérimentés. Cela va prendre beaucoup de temps, mais les résultats sont inévitables. Toute la zone est aujourd’hui bouclée par un dispositif d’un millier d’hommes. Ils avancent doucement mais sûrement», explique l’officier supérieur qui chapeaute l’opération. Il est en contact direct avec le commandant de la 1re Région militaire, à qui il rend compte régulièrement de la mission. Le vent continue à souffler fort sur les montagnes de Lalla Khedidja.

Pour le commandement, «il n’est pas question de laisser les bandes de criminels derrière nous. Avant que la première neige ne tombe, le groupe doit être totalement anéanti. C’est l’objectif assigné». Les jeunes parachutistes font le va-et-vient. Certains viennent d’ajouter des couvertures dans leurs sac à dos. Ils doivent assurer la relève et passer la nuit dans ces montages humides et froides. Cela fait trois semaines qu’ils n’ont pas quitté les lieux.

Un kilomètre plus bas, sur la route presque déserte qui mène vers Tizi Ouzou, un barrage de la gendarmerie. Les rares automobilistes qui passent sont systématiquement arrêtés pour un contrôle d’identité. Le brouillard commence à tomber alors que la température baisse. Pour des raisons de sécurité, il est temps de quitter les lieux.
A quelques kilomètres de là, nous arrivons au virage où sont tombés en martyrs dans une embuscade 17 militaires, au mois d’avril dernier. Bien embusqués, ces derniers n’avaient eu aucune difficulté à mitrailler le bus qui les transportait, ne leur laissant aucune chance de riposte. L’erreur d’avoir pris un bus, de surcroît la nuit, leur a été fatale. Un triste souvenir que personne n’a oublié et qui, espérons-le, a servi de leçon.

Nos jeunes accompagnateurs rebroussent chemin en nous promettant «de venir à bout de ces groupes de tueurs sans foi ni loi». Ils nous demandent «de faire confiance à ces jeunes parachutistes qui sont à l’avant-garde de la lutte antiterroriste et auxquels il faut rendre un vibrant hommage».                           



 

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Salima Tlemçani

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