Louiza Aït Hamadache. Politologue : Il y a un manque flagrant de responsabilisation

Elwatan; le Vendredi 10 Fevrier 2012
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-Les dernières intempéries, avec leur lot de pertes humaines et de dégâts matériels, ont engendré un sentiment d’abandon chez les populations. A votre avis, cette situation peut-elle avoir des conséquences sur le taux de participation aux élections ? Va-t-elle booster l'abstention ?

Il faut croire que les élections en Algérie sont condamnées à dépendre de la météo ! Non, sérieusement, je ne pense pas que les intempéries que nous venons de vivre n'auront pas un impact capital sur les prochaines élections. Si abstention forte il y a – et je crois que ce sera effectivement le cas – c'est parce que les Algériens ne percevront ni la nécessité ni l'intérêt de ces élections. Les législatives auraient été nécessaires si nous avions un pouvoir législatif fort, capable de faire contrepouvoir vis-à-vis de l'Exécutif. Ce n'est pas le cas.

Pour des raisons culturelles, historiques, idéologiques et politiques, l'Algérie semble s'accrocher au pouvoir présidentiel. Quant au manque d'intérêt que suscitent ces élections, il est facilement compréhensible du fait que les réformes ont déjà été votées par le Parlement actuel. Si le but de ces élections est de reconfigurer l'échiquier partisan, d'enlever tant de sièges à X pour les donner à Y, l'électeur ordinaire préférera rester à la maison s'il pleut ou se balader dans la nature s'il fait beau ! Il ne verra dans ce scrutin que l'accroissement du budget de fonctionnement de l'Etat puisqu'il y aura encore plus de députés et donc plus de salaires et de primes à verser...

-Les autorités ont raté une chance de se réconcilier avec les électeurs, qui boudent souvent les urnes…   

Lorsque la nature se déchaîne comme elle l'a fait ces derniers jours, l'homme prend encore plus conscience de sa vulnérabilité et de sa petitesse. Dans ces circonstances, soit il se range du côté de la fatalité, soit il se révolte. Les mouvements de contestation menés par des populations en colère montrent bien que les Algériens ne sont pas complètement inscrits dans une logique de soumission aux forces de la nature et qu'ils font la distinction entre la force de la nature et la responsabilité des hommes. Et j'entends par là la responsabilité de l'Etat.

Dans les sociétés où les citoyens ont conscience du rôle de l'Etat, les gens ne déclenchent pas des émeutes, ne coupent pas des routes pour crier leur colère contre l'inefficacité de l'Etat, simplement parce qu'ils partent du principe que les autorités font réellement ce qu’il est possible de faire et qu'il faut leur laisser le temps d'agir. En Algérie, la déficience des services publics est tellement structurelle que les citoyens savent à l'avance à quoi s'en tenir. Et puis, n'oubliez pas que nous n'en sommes pas à notre première catastrophe naturelle. A chaque fois, on répète que les leçons ont été tirées et puis, rien... Il arrive un moment où les beaux discours n’ont plus sens... Chaque responsable, à quelque niveau que ce soit, doit être comptable. On n'a rien inventé de mieux pour établir la confiance entre gouvernés et gouvernants.

-Le dernier Conseil des ministres n'a pas abordé cette situation climatique exceptionnelle. Certes, ce n'était pas à l'ordre du jour, mais le citoyen a besoin d'être rassuré…

Effectivement, le Conseil des ministres n'a pas abordé la question des intempéries. Il ne faudrait pas non plus croire qu'il était consacré à des sujets qui n'intéressent pas le quotidien des Algériens car c'est la loi de finances complémentaire qui permettra de verser les augmentations de salaires ! Mais vous avez raison de suggérer qu'à l'heure actuelle, la lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme ne figurent pas en tête des priorités des Algériens. Mais en définitive, le communiqué du Conseil des ministres n'a rien d'étonnant et pour plusieurs raisons.

D'abord, il y a une sorte de dichotomie entre ce qu'on appelle la «haute politique» constituée justement des sujets abordés en Conseil des ministres et la «basse politique» qu'on pourrait illustrer par les conséquences des intempéries. Ensuite, il y a un manque flagrant de responsabilisation : qui répondra du mauvais état des routes ? Des réseaux électriques défectueux ? Du manque de bouteilles de gaz ? Qui sanctionnera les spéculateurs ? Et, pour finir, un Etat fort, c'est une administration efficace car libérée du poids des politiques. Or, l'administration est, comme les citoyens, victime d'une vision autoritaire et patriarcale de la politique.

 
 

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Nassima Oulebsir

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