Mali : L’embarras djihadiste

Elwatan; le Vendredi 10 Octobre 2014
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Comment négocier la paix à Alger sous l’égide de la communauté internationale alors que, sur le terrain, les attaques de groupes terroristes tuent les soldats de la Minusma et les civils ? Attaque-suicide en juillet à 100 kilomètres de Gao, explosion d’une mine près d’Aguelhoc le 18 septembre, embuscade le 3 octobre entre Menaka et Gao, tirs de mortiers sur le camp de la Minusma à Kidal mardi dernier. Au total, plus de 30 soldats de l’ONU sont morts, un habitant de la région de Tombouctou a été décapité. Face à ces groupes djihadistes, il n’y a que l’armée malienne qui n’est pas spécialiste de la lutte contre les engins explosifs et les soldats de la Minusma qui connaissent mal le terrain et semblent impuissants.

«Les djihadistes remontent de la frontière algérienne jusqu’à Abeïbara (Kidal) et de la frontière nigérienne jusqu’à Ansongo (Gao). Ils visent les soldats français, la Minusma et le MNLA», explique un militaire du MNLA. Selon des experts, c’est Ançar Eddine et donc son leader Iyad Ag Ghali qui seraient à l’origine de la dernière attaque au mortier contre un camp de la Minusma à Kidal. «Ce n’est plus un contexte de maintien de la paix. Cela nous impose évidemment de prendre toute une série de mesures (…) pour durcir nos bases, durcir nos protections», a déclaré, mardi, le chef des opérations de maintien de la paix de l’ONU, Hervé Ladsous. Mais la violence a aussi pour conséquence de fragiliser les négociations, car les parties instrumentalisent cette violence djihadiste pour rejeter la faute sur la branche adverse. Malgré nos sollicitations, les autorités de Bamako ne nous ont pas répondu.

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Attaye Ag Mohamed. Chargé de la commission des droits de l’homme du MNLA : "Qui a intérêt à assimiler les mouvements armés du Nord aux groupes terroristes ?"


-Assiste-t-on, selon vous, à un «retour» des groupes djihadistes ?

Dire que c’est un retour serait croire que les groupes terroristes n’étaient plus là. Or, ils ont toujours été là. Certes, il y a eu des frappes ciblées dans des villes, qui ont permis d’en neutraliser certains, mais ces groupes existent toujours sur le terrain.

-Qu’est-ce qui a permis la recrudescence des attaques dans le nord du Mali ces dernières semaines ?

D’abord, ces groupes terroristes ou narcotrafiquants sont opposés à toute tentative de paix. Ils veulent créer la confusion, faire diversion et déranger le processus. La paix ne les arrange pas. Il y a également d’autres acteurs de déstabilisation qui ont pour objectif d’éviter la confrontation politique entre les acteurs du conflit. La Minusma et la communauté internationale doivent faire de sérieuses enquêtes pour faire la lumière sur la responsabilité des attaques. Comment expliquer que ces attaques aient lieu à proximité de Gao, où il y a l’une des bases militaires les plus fortes ? Des connivences existent entre certains responsables politiques et des terroristes ou anciens terroristes. Ceux-là profitent des situations de guerre. Mais il faut aussi se demander qui a intérêt à assimiler les mouvements armés du Nord aux groupes terroristes.

-L’opération Barkhane de l’armée française est-elle un échec, selon vous ?

On ne peut pas tirer de conclusion sur l’opération Barkhane pour le moment. L’opération Serval a permis de faire des progrès, mais reste inachevée. Nous avons l’impression que la communauté internationale a passé beaucoup de temps à confondre la lutte contre le terrorisme avec la résolution des problèmes politiques. Il semble qu’elle ait compris désormais.

-Pourquoi la Minusma semble-t-elle si fragile face à ces attaques ?

Elle a affaire à une situation difficile. Elle doit assurer une mission de maintien de la paix dans une zone de guerre. Les soldats de la Minusma ne connaissent pas le terrain. Ils se sont d’abord comportés comme si leur mission était de ramener la souveraineté de l’armée malienne, or cela ne facilite pas le soutien des populations.

-La Minusma est-elle capable de sécuriser la région ?

La Minusma ne peut pas être en mesure d’assurer la sécurité dans toute la région. Elle n’a qu’une dizaine de milliers d’hommes, dont 80% sont présents dans les centres-villes. C’est le règlement politique du conflit qui permettra de sécuriser la région.

-Certains experts estiment que ce sont le MNLA et le HCUA qui sont les plus capables de sécuriser la région. Pourquoi ne le faites-vous pas ?

Le mandat onusien n’a pas prévu de nous impliquer dans la sécurisation de la région. Nous sentons bien qu’on a besoin de nous. Nous avons collaboré avec Serval, mais il faut une implication formelle. Nous combattons volontairement, chaque jour, des groupes proches du Mujao ou d’AQMI. Ces groupes terroristes ont des otages touaregs. La force internationale est sur le terrain, elle sait aujourd’hui qui est en mesure de faire quoi. Je pense qu’il faut revoir le mandat de la Minusma. La responsabilité de la sécurité doit incomber à toutes les parties. A Gao, d’anciens djihadistes se sont reconvertis dans des milices qui coopèrent avec le gouvernement malien. Bamako doit clarifier cette situation.

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Bakary Sambe. Coordonnateur de l’observatoire des radicalismes et conflits religieux en Afrique (Sénégal) : "Le rôle attribué à chacune des forces armées n’est pas clair"

-Assiste-t-on, selon vous, à un «retour» des groupes djihadistes?

Les groupes djihadistes ne sont jamais partis. Ce que nous vivons aujourd’hui est la conséquence de l’incohérence des accords de Ouagadougou qui ont voulu différencier les groupes armés des groupes djihadistes. Il n’y a pas d’étanchéité entre les groupes armés. Tant qu’on n’aura pas réglé la question du Nord dans son intégralité, notamment pour résoudre les questions de justice, il n’y aura pas de lisibilité.

-Qu’est-ce qui a permis cette nouvelle vague d’attaques ?

Les accords de Ouagadougou stipulaient qu’après les élections, les négociations débuteraient. Mais nous sommes toujours dans le statu quo. Or parallèlement, du fait du contexte international, tous les petits groupes terroristes veulent se faire entendre.

-L’opération Barkhane de l’armée française est-elle un échec selon vous ?

Ces opérations Barkhane et Serval portent en elles un échec structurel. On ne combat pas des djihadistes avec des drones et des armes. C’est d’abord une guerre idéologique qui doit passer par le secteur de l’éducation, par un sentiment de justice sociale et l’acceptation de l’équité entre les individus. L’opération Serval s’est bien passée, mais les groupes djihadistes sont bel et bien présents à la frontière du Niger et dans le sud de la Libye. La méthode du tout-répressif n’est pas la plus cohérente. Al Qaîda a changé de stratégie. Elle parasite des conflits locaux pour pousser l’Occident à intervenir, puis elle se sert de ces interventions pour renforcer le sentiment anti-occidental et renforcer le soutien idéologique.

-Pourquoi la Minusma a-t-elle l’air si fragile face au terrorisme ?

Le nord du Mali est un territoire où il n’est pas facile de pénétrer sans prendre en compte les réalités sociologiques et géopolitiques complexes. Le manque de clarté dans les rôles attribués à chacune des forces armées présentes dans la région, la Minusma, les résidus de Serval, Barkhane, démontre une mauvaise préparation de ces opérations. Il faut également prendre en compte l’imbrication des intérêts géopolitiques de certains pays dans cette mission de lutte contre le terrorisme.

-Si la Minusma ne peut pas sécuriser la région, qui peut le faire ?

Les Maliens le peuvent, appuyés par des forces africaines, dont les capacités seraient renforcées et qui seraient correctement armés par les partenaires internationaux. C’est le principe de sécurité collective. L’étiquette «intervention étrangère» fragilise les opérations actuelles.

-Certains membres du MNLA disent être les plus à même de sécuriser la région. Si tel est le cas, pourquoi ne pas les impliquer ?

Utiliser un groupe armé contre un autre est dangereux. Il n’y a pas de limite claire entre ces groupes. Iyad Ag Ghali, qui est à la tête d’Ançar Eddine aujourd’hui, était l’un des ténors de la rébellion touareg dans les années 1990. Si on utilise un groupe contre un autre, on renforcera le climat de guerre civile et on pourrait se diriger vers une désintégration. L’objectif doit rester l’intégrité territoriale du Mali.

-Dans quelle mesure ces attaques terroristes peuvent-elles menacer le processus de paix ?

Le problème du processus de paix est qu’il est affaibli par les accords de Ouagadougou. On ne peut pas accepter qu’un Etat n’ait pas la souveraineté sur l’intégralité de son territoire, c’est ce que consacre pourtant le principe de cantonnement. Il faut faire des négociations, impliquer les mouvements armés mais il faut respecter la dignité des Etats.


 

Categorie(s): international

Auteur(s): Leila Berrato

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