Mauvais sang : «Sous le haut patronage...»

Elwatan; le Vendredi 21 Decembre 2012
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Parmi ces pratiques, la politique de «patronage» sur l’ensemble des événements artistiques et culturels constitue sans doute l’un des dangers les plus nocifs pour la création dans notre pays. En effet, un événement artistique ou culturel, présenté sous le haut patronage de telle ou telle personne, c’est en réalité donner un caractère «personnifié» aux œuvres exposées elles-mêmes. Une façon de dire que ces œuvres n’auraient jamais pu être exposées, ou même exister, sans cette personne. Or, l’art est impersonnel, et l’œuvre n’appartient même pas à son propre auteur une fois exposée au public.

Ainsi, artistes, écrivains et autres créateurs ont une épée de Damoclès au-dessus de leurs têtes : soit ils acceptent de participer à ces événements «sous le haut patronage de…», et leurs œuvres sont de ce fait indirectement contrôlées, soit ils n’y participent pas, et c’est l’isolement total pour eux, car point de secteur culturel indépendant en Algérie. Dans ce premier cas de figure, le créateur ne peut proposer qu’une forme «admise» de son œuvre qui plaît – ou plairait – au «patron», ce qui est en soi une atteinte à la liberté d’expression artistique, garantie par la Constitution algérienne de 1996 dans son article 38.

De ce fait, quand un film est censuré dans tel ou tel festival, ou un livre dans tel ou tel salon, c’est parce que l’artiste ou l’écrivain n’a pas respecté les règles. Et les cas de censure dans le cinéma et le livre sont nombreux. Ce que les responsables de la culture en Algérie ignorent peut-être, c’est qu’on ne peut parler de patronage que si l’argent utilisé était privé, et que même dans ce cas, on parle de «mécénat» ou de «sponsoring» pour éviter d’utiliser un terme devenu trop péjoratif. Utiliser ce terme pour les événements organisés par une autorité publique algérienne est forcément antirépublicain, car les fonds utilisés appartiennent au peuple.

Ce qu’ils ignorent peut-être aussi, c’est que cette politique de patronage était une arme redoutable de la colonisation française en Algérie – surtout entre 1945 et 1962 –, qu’elle utilisait tous azimuts pour «contrôler» les «indigènes» et pour censurer toute expression artistique libre appelant à la liberté du peuple algérien. Les autorités en charge de la culture feraient mieux, avant qu’il ne soit trop tard, de «lever leurs mains» sur le secteur culturel, et laisser les artistes s’exprimer librement, loin de tout patronage pervers.

 

Categorie(s): culture

Auteur(s): Dr Ammar Kessab. Expert en politiques culturelles

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