Mohamed Amokrane Nouad. Expert en agronomie : «Pour un mode de régulation conforme aux principes de l’économie de marché»

Elwatan; le Lundi 13 Octobre 2014
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-Comment expliquez-vous les fluctuations de la production céréalière en Algérie ?

L’examen de l’évolution de la production céréalière permet de mettre en évidence des fluctuations interannuelles très importantes fortement liées aux conditions climatiques. Les fortes amplitudes de production observées ces dernières années (49 millions de quintaux en 1996, 8 millions de quintaux en 1997 et 30 millions de quintaux en 1998) illustrent parfaitement cette variabilité. Dépendante des conditions climatiques, la production céréalière ne cesse de reculer depuis les rendements record enregistrés lors de la campagne 2008/2009 avec 61,2 millions de quintaux.

En 2009/2010, la production a chuté à 45 millions de quintaux puis à 42,45 millions de quintaux en 2010/11 avant de remonter à 51,2 millions de quintaux en 2011/12, 49,1 millions de quintaux en 2012/13 et de chuter une nouvelle fois à 34 millions de quintaux durant la campagne 2013/2014. Malgré les efforts déployés en matière de développement de la céréaliculture, entre autres l’introduction de nouveaux facteurs de production et la tentative de mise en place d’une agriculture technique (intensification), la céréaliculture reste caractérisée par des variations notables liées au paramètre climatique qui est difficile à maitriser. La production céréalière en Algérie est fortement dépendante des conditions climatiques. Cela se traduit d’une année à l’autre par des variations importantes de la SAU, de la production et du rendement. Ainsi, le manque de précipitations, mais aussi la mauvaise répartition des pluies pendant l’année expliquent en grande partie la forte variation de la production céréalière.

La production céréalière a connu une faible croissance comparativement à la consommation qui a fortement augmenté sous l’effet de la croissance démographique et du soutien par l’Etat des prix à la consommation. Les céréales sont essentiellement cultivées dans trois zones écologiques et leur développement  rencontre plusieurs contraintes : maladies dans la zone littorale, sécheresse de mi-cycle dans le sublittoral, sécheresse et le gel dans les hauts plateaux.

D’autres facteurs sont à l’origine de la faible production céréalière : réticence des producteurs pour l’application des itinéraires techniques recommandés et l’introduction de l’innovation en milieu producteur, impact des changements climatiques entraînant des irrégularités de la production en raison de la conduite pluviale, l’irrigation d’appoint étant une pratique limitée et enfin des problèmes structuraux liés à l’intensification de la production céréalière.

-Les mesures d’incitations à la production n’ont  pas manqué au cours de ces dernières années mais l’impact  sur les rendements est resté faible…

Le niveau de soutien est en croissance régulière mais cette démarche n’a pas eu un impact significatif sur la sphère de la production céréalière. Exception faite d’une amélioration substantielle des volumes de blés collectés, les superficies dédiées à la culture des blés ont baissé significativement, alors que les rendements et la production en blé ont évolué de manière erratique. La conséquence en a été un accroissement des importations et une baisse des blés locaux collectés dans l’approvisionnement du marché interne.

-Avec les changements climatiques et les longs épisodes de sécheresse, la baisse de la production risque de s’intensifier. Comment y faire  face?

L’utilisation de technique de productions inadéquates ainsi qu’un faible taux d’utilisation des facteurs d’intensification (semence de qualité, engrais et pesticides) ne permettent pas d’obtenir des rendements élevés.

-Le réchauffement climatique y est pour quelque chose. Heureusement que toutes les régions céréalières d’Algérie ne connaissent pas de telles sécheresses. Y avons nous travaillé comme il faut ? Des techniques appropriées à la culture des céréales en conditions de déficit hydrique existent. Les a-t-on proposés aux céréaliers ?

Pour y remédier, nous n’avons pas d’autres choix que d’irriguer. Selon une étude algérienne, avec le réchauffement climatique en 50 ans, certaines régions d’Algérie ont perdu jusqu’à 100 mm de précipitations en moyenne. Irriguer suppose mobiliser de l’eau : plus de retenues collinaires, plus de techniques pour éviter le ruissellement et favoriser l’infiltration de l’eau vers les nappes phréatiques, construction de réservoirs pour stockage hivernal de l’eau. Puis, il s’agit d’utiliser l’eau à bon escient en mettant des capteurs d’humidité dans le sol.
Ne faut-il pas prévoir les risques de sécheresse et y palier par des moyens techniques ? D’autant plus que ces sécheresses printanières, selon les régions, arrivent en moyenne deux années sur cinq ? Un ambitieux programme d’irrigation d’appoint est mis en place. Pour l’OAIC, des capacités d’irrigation d’appoint sont installées sur 600 000 hectares avec la volonté d’arriver à moyen terme à un million d’hectares.

-Pourquoi un recul de la production nationale s’il a été possible d’irriguer 600 000 hectares de céréales ?

Etait-il possible techniquement, sans irrigation d’appoint, d’arriver à une production acceptable dans les zones affectées par des sécheresses printanières ? La technique en question s’appelle non-labour avec semis direct. Cette technique testée au Maroc depuis une quinzaine d’années a donné des bons résultats. Cette technique présente l’énorme avantage de permettre d ‘économiser l’eau emmagasinée dans le sol. Ainsi, le céréalier ne pouvant apporter une irrigation d’appoint pourrait ainsi à l’avenir réduire les effets des sécheresses printanières et de celles à venir avec le réchauffement climatiques. Il faut également maîtriser les paramètres qui permettent de réduire le stress hydrique. Il y a bien sûr l’irrigation d’appoint. Pour les parcelles en sec par exemple jouer sur plusieurs points (désherbage, labour, date de semis, engrais…).

Les prix particulièrement rémunérateurs du blé dur font qu’on assiste à des cas de retour fréquent des céréales à paille sur les mêmes parcelles. Cela n’est pas sans conséquence sur les rendements qui se trouvent réduits. Selon, le niveau de la pluviométrie locale et l’équipement, il faut aller vers une diversification. A ce propos, le colza a toute sa place.
Le maintien des terres en jachère (plus de 3 millions d’hectares dont 1/3 en zone pluviométrique favorable) ferait perdre chaque année environ 1,8 milliard de dollars à l’Algérie, non-comprises les subventions versées indirectement à cette  jachère. Elle représente près de 40% de la SAU. Leur mise en culture va se heurter aux habitudes et  traditions (location de chaumes et pâture pour les ovins et caprins) et à la structure des exploitations (exploitations de petites taille nécessitant une utilisation commune de matériels agricoles).
Leur exploitation dans le cadre d’un assolement biennal ou triennal (céréales, fourrage, cultures oléagineuses ou légumes secs) permettrait une couverture optimale en 10 ans en huile de graines et viandes rouges sans compter les productions  supplémentaires (lait, sous-produits divers) et l’impact positif sur l’écosystème steppique et l’envasement des barrages.

-Qu’en est-il globalement de la stratégie à adopter à long terme ?

Les enjeux liés aux céréales sont considérables du fait de leur poids dans l’alimentation de la population, dans l’agriculture et dans l’ensemble de l’économie.Les actions menées par les pouvoirs publics à travers différents plans de développement agricole auront comme objectifs l’augmentation de la production et de la productivité des céréales, en même temps que la stabilisation des populations rurales et la préservation des terres par la mise en valeur en facilitant l’exploitation des ressources naturelles et plus particulièrement l’eau.
Il  y a lieu de définir une option stratégique. Les besoins en blés à l’horizon 2020 sur la base du niveau de consommation actuel (200 kg /habitant/an) s’établiront à 10 millions de tonnes. S’agissant d’une culture pluviale soumise aux aléas climatiques, le doublement de la production ne peut être atteint qu’en : délocalisant les aires de culture vers les zones à pluviométrie favorable et en généralisant l’irrigation d’appoint ; en se redéployant à l’international (acquisition de surfaces ou de lancement de partenariats) dans les pays pourvus de ressources hydriques pour la production de céréales, de mais et de soja : en Afrique (Soudan, Nigeria, Congo…). Il s’agit aussi de définir des objectifs à atteindre en jouant sur nos potentialités.

Améliorer le niveau de rendements à une moyenne de 20 qx/ha, moyennant des ajustements techniques, est facilement réalisable en Algérie. Ces ajustements techniques consistent en une amélioration du travail cultural en suivant un itinéraire technique que tout le monde maîtrise. Avec un tel rendement et sur 3 millions d’hectares, avec une production de 6 millions de tonnes, on ne serait pas loin de couvrir des besoins estimés à 8 millions de tonnes.Le reste pourra venir des zones du Sud en intensif avec un rendement moyen de 60 qx/ha nécessitant une mobilisation de moins d’un demi-million d’hectares.

L’amélioration du rendement est possible à la condition que l’on y mette les moyens techniques et financiers, que l’on applique un itinéraire technique rigoureux et que l’on puisse récolter et engranger toute les récoltes. L’augmentation des rendements permettrait de réduire de 30% la superficie consacrée annuellement à la céréaliculture. La pratique du semis sans labour améliorerait la structure du sol, réduirait les effets de l’érosion et assurerait de meilleurs rendements.

-Et pour ce qui est de la gouvernance de la filière ?

Le marché des céréales est entièrement contrôlé par l’Etat qui prend à sa charge la fixation des prix des céréales depuis le stade de la production jusqu’à la consommation et ce, grâce à un organisme officiel : l’Office algérien interprofessionnel de céréales (OAIC). Cette gouvernance nuit considérablement à la compétitivité de la filière. Il y a lieu de rechercher à adapter la gestion directe de la filière par un mode de régulation plus conforme au principe de l’économie de marché.

De ce fait, compte tenu de la spécificité des produits stratégiques, il a été mis en œuvre un nouveau mode de régulation. Cette dernière est régie par le marché, d’une part, combiné à une intervention de l’Etat d’autre part. L’ambition des réformes prônées par les pouvoirs publics est de faire en sorte que la liberté des prix soit la règle et que le régime des prix réglementés soit l’exception. Dans les faits, c’est l’inverse qui est observé puisque la subvention des produits alimentaires ne cesse de croître.

La libéralisation de cette filière va lui ouvrir plus d’horizons dans l’innovation, la productivité et l’intégration de la production nationale.
S’agissant de la gouvernance de la céréaliculture, le système de transition vers une économie de marché génère actuellement une forte sous efficience économique globale : contrôle des prix à la consommation des produits de base (pain et semoules) et  subvention en amont ; la filière présente ainsi une forte sensibilité au regard du dispositif public d’encadrement de l’activité.
 

Categorie(s): economie

Auteur(s): Samira Imadalou

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