Mohamed Amokrane Zoreli. Economiste, université de Béjaïa : «Les autorités locales et centrales déforment le cadre infrastructurel et architectural»

Elwatan; le Lundi 24 Decembre 2012
73054


-De nouvelles APC et APW viennent d’être élues et auront à gérer les collectivités locales pour une durée de 5 ans. Ces assemblées jouent-elles réellement leur rôle dans le processus de développement local ?

Oui, étant des existants et non des néants qui, de surcroît, existent en tant qu’acteurs locaux déterminants, les assemblées jouent malgré elles un rôle dans le développement local. La question est de savoir quelle est la nature de ce rôle. Pour reprendre l’idée de Claude Courlet, «le développement n’est que du changement ; il peut être bon comme il peut être mauvais». Comme l’école algérienne déforme les structures mentales, les autorités locales et centrales, élues ou non, déforment le cadre infrastructurel, architectural…Comparons le cadre urbanistique réalisé durant la période coloniale avec celui réalisé durant la période postcoloniale : comme je l’ai d’ailleurs écrit, le premier montre  l’ordre, la lisibilité, la propreté, l’urbanité, et le second exactement l’inverse, c’est-à-dire le désordre, la saleté, la non-urbanité et l’illisibilité.

Il y a un problème de «capabilité» au sens d’Amartya Sen : rendez les citoyens, par le développement de leur volonté, de leur capacité de discernement, de leur liberté positive, etc., capables de participer à la construction de leur propre destin commun puis faites-les participer réellement à cette construction, tout ira bien. Laissez-les dans l’état de nature ou, ce qui est pire, structurés par la ruse, l’égoïsme, le désintérêt de l’intérêt collectif,  tout ira mal. C’est une vérité inébranlable qui est dite par Danton : le changement dans les pratiques est préparé, donc permis, par un changement dans les idées. Or, la campagne électorale, aussi bien pour les législatives que pour les locales, a bien montré par la qualité des candidats et des programmes présentés qu’à la place de l’amorce d’une dynamique positive espérée, c’est la régression qui va s’accélérer. Mais bon, ces élus se sont certainement dit que puisque ceux qui n’ont rien compris au développement rural ou à l’aménagement du territoire, ou encore à la logique de solidarité, sont devenus de hauts responsables dans ces domaines, pourquoi pas nous  !

-Les collectivités sont souvent confrontées à des blocages pour absence de consensus entre les élus ou pour des différends entre ces assemblées et l’administration. Quelles seront les conséquences de ces contraintes en termes de développement local ?

Durant une période récente de l’Algérie, les décisions dans les «djemaâs kabyles» (assemblées de villages), à titre d’exemple, se prenaient à base d’un consensus général, et ce, malgré les intérêts divergents des clans constitutifs. Aujourd’hui, les élus sont incapables de réaliser un consensus dans l’intérêt de leur communauté. Ceci signifie que chez les responsables locaux et, par ricochet, chez leurs structures politiques respectives, l’idéal et l’idéel, le symbolique et le bien public n’ont aucune valeur. On ne peut pas espérer voir se réaliser le développement local avec des élus qui n’ont même pas compris que la diversité doit être recherchée parce qu’elle incite à bien faire, elle enrichit les réflexions et, par le contrôle mutuel, elle optimise les actions.

Dieu même a choisi de laisser faire les bienfaits de la diversité pour réaliser la dynamique de transformation du monde, pour parler comme Jean d’Ormesson. Nos élus choisissent de bloquer leur commune pour satisfaire leur manie de gérer seul ! Ceci illustre une transformation très néfaste dans la société algérienne : la volonté collective de faire œuvre commune y est quasi-inexistante. Pourquoi, parce que depuis la fin des Mouloud Ferraoun, on n’a pas su ou voulu former des passeurs, c’est-à-dire ceux qui, scientifiques ou non, transmettent aux autres générations la mémoire ou les patrimoines.

-Des partis revendiquent davantage de prérogatives pour les assemblées, notamment en ce qui concerne la gestion des finances publiques. Mais les élus sont-ils en mesure de veiller convenablement sur les deniers publics tenant compte des multiples scandales de détournement ou de gaspillage de biens immobiliers et fonds ces dernières années ?

Pas les élus seulement. Ceux qui parlent en tant qu’élite, je cite Bouzidi, Lamiri, Mekideche, Benbitour, Belahmar, ont défendu la même chose, et la presse écrite est là pour le prouver. Mais il faut faire comme ce que recommande Bachelard : réfuter cette première idée explicative, cette première solution, qui nous vient à l’esprit en courant ; qui est d’ailleurs, dans le cas de notre sujet d’analyse, partagée par le sens commun. Nous sommes dans une situation où les acteurs  politiques ne sont motivés que par les intérêts matériels et où l’élu qui travaille bien reçoit, en retour, est mal perçu au sein de la population locale.

Ceci recommande, de mon point de vue, de commencer par placer au niveau central une élite patriotique capable d’interroger leur contexte, de le comprendre et lui trouver les solutions appropriées. De mettre en place des mesures et mécanismes de contrôle et de sanction pour éviter ces gaspillages et ses mauvaises façons de faire dont vous parlez, ensuite.
De déconstruire et de reconstruire, c’est-à-dire de rééduquer le peuple puis de décentraliser en tenant compte de nos patrimoines institutionnels, organisationnels et culturels, enfin.  Je parle de patrimoines parce que proposer des solutions valables ne consiste pas à voir ce qui a marché ailleurs, le copier et le coller ici, comme le recommande les professeurs Bouzidi ou Lamiri : sur les plans politique et économique, il y a des différences importantes entre les pays développés. En somme, nous devons comprendre que la transformation positive est une construction collective à partir d’un passé et d’une vision d’avenir partagés.

-Sur les 1541 communes d’Algérie, une grande partie a un aspect rural et c’est là que les populations attendent beaucoup de leurs élus. Quelle est votre appréciation de la gestion des communes rurales justement ?

Les plus grands des maux faits par la gestion locale de la période postindépendance ont été infligés aux territoires ruraux. Si vous alliez dans une localité rurale française, par exemple,  vous pourriez assister à une fête locale qui se fait exactement à la façon du XV ou XVIe siècles, savourer un plat ou un produit du terroir, admirer un patrimoine architectural typique et voir faire des activités rurales.
En Kabylie, à titre d’exemple, il n’y a presque plus de traces du passé ; les capitaux institutionnel, architectural, productif et relationnel ont été détruits. A la place, on a mis l’opportunisme individuel, des laideurs architecturales, etc. Brefs, on a transformé des territoires de vie harmonieuse en espaces de désolation.

Les meilleurs des nouveaux élus locaux vont donner plus d’aide pour la construction sans plan architectural correspondant à l’histoire et à l’environnement locaux, vont faire plus de conduites d’assainissement qui déversent dans des rivières à ciel ouvert, donc, à long terme et du point de vue développement durable, ils vont faire plus de mal que ceux qui ne réalisent pas grand-chose. Le principe de correction par l’apprentissage est partout non fonctionnel. Camus a tiré la  sonnette d’alarme en 1960 : «Ici on ne garde rien. On abat et on reconstruit.» Au lieu de combattre cette culture bédouine, on s’est mis à critiquer le nobélisé et on a laissé la culture bédouine se diffuser et s’enraciner.

Categorie(s): economie

Auteur(s): Mohamed Naili

Commentaires
 

Vous devez vous connecter avant de pouvoir poster un commentaire ..