Mohamed Baïzid. Instrumentiste. Depuis 19 ans à Hassi R’mel. Salaire : 70 000 DA. : Je n’arrive pas à m’habituer aux pleurs de mes enfants quand je pars

Elwatan; le Vendredi 1 Avril 2011
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Couloir 5, court Mohamed Baïzid, 1,80 m, sous les couleurs du Chabab mécanique de Belcourt (CMB). Il terminera troisième de l’épreuve, alors qu’il ne s’était pas préparé pour la compétition. Etudiant à l’Institut algérien du pétrole à Arzew, il n’avait pas le temps de s’entraîner. «Je pense être passé devant une grande carrière sportive. J’avais un don et de grandes capacités. En plus, j’étais entraîné par Abderrahmane Zedek, l’un des meilleurs entraîneurs nationaux. Il avait sous sa coupe des athlètes comme Dalila Taïbi, Othmane Belfaâ, Mahour Bacha et j’avais comme coéquipière Hassiba Boulmerka !» Pour le grand fan de l’athlète américain Edwin Moses, l’homme aux quatre records du monde et aux deux médailles d’or lors des JO de Montréal en 1976 et de Los Angeles en 1984 sur 400 m haies, l’athlétisme est resté un rêve inassouvi qui continue de hanter Mohamed, 42 ans, quand il se retrouve seul dans sa chambre, à Hassi R’mel, à regarder les épreuves d’athlétisme à la télévision.

«Je ne peux pas m’empêcher de me demander ce que je serais devenu si j’avais choisi l’athlétisme. Peut-être que j’aurais battu des records ?» se demande Mohamed qui essaye de se maintenir en forme en courant de temps en temps dans le complexe chimique. Sa vie dorénavant se résume à une chambre de dix mètres carrés dans laquelle se trouvent un lit et une table sur laquelle repose un ensemble, télé, démo et lecteur DVD. Au fond de la chambre, un petit frigidaire fait face à une salle de bains dans laquelle est tendue une corde à linge sur laquelle sèche des vêtements. «Je lave très fréquemment mes habits à cause des odeurs de vapeur d’huile qui s’incrustent et les pourrissent.» Pendant les quatre semaines de travail, il est réglé comme du papier à musique. Arrivé sur le module à 7h30, sa journée de travail prend fin à 17h.

Vidéo en boucle

Toute la journée, il s’occupe du bon fonctionnement de dix-huit turbines en compagnie d’un autre instrumentiste, alors que ce travail requiert au moins quatre techniciens supplémentaires. A mains nues, car les gants qui lui ont été donnés ne permettent pas la manipulation des instruments, il se retrouve au contact des produits de condensation qui lui rongent la peau et laissent de grandes brûlures visibles. Cette vie, loin de sa femme et de ses enfants, il a bien essayé, au début de son mariage, de ne pas se l’infliger en installant sa femme à Hassi R’mel. Pour cela, il a loué un petit studio à la cité CNEP du centre-ville. Le bonheur a duré deux semaines, avant que celle-ci ne demande à rentrer en toute urgence à Alger. «Elle m’a dit que si elle restait encore une journée de plus ici, elle allait devenir folle.

La plupart des femmes qui viennent rejoindre leur mari vivent très mal l’éloignement.» Mohamed a rendu les clefs de sa location et déménagé l’ensemble de ses affaires chez sa belle-famille en attendant un hypothétique logement AADL qui tarde à venir. Il a bien essayé de se rabattre sur ceux proposés par Sontrach, dans le quartier des grands vents à Chéraga, mais ils ont été «vendus aux amis». Pour se rattacher à quelque chose qui lui rappelle sa famille, Mohamed a épinglé dans son armoire la photo de ses trois enfants et regarde en boucle la vidéo de son plus jeune enregistrée avec son téléphone portable. La semaine prochaine, il ira retrouver sa famille pour trois semaines. Il sait que la première il la passera cloîtré chez lui, à essayer de récupérer un peu d’énergie et que la dernière, il la terminera sur les nerfs, car la perspective du retour à Hassi R’mel provoque en lui une immense angoisse. «Affronter les pleurs de mes enfants lorsque je dois partir, je n’arrive toujours pas à m’habituer, malgré dix-neuf ans d’ancienneté. Ça reste à chaque fois très dur à vivre…»
 

Categorie(s): contrechamps

Auteur(s): Salim Mesbah

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