Nouveautés littéraires : Sorties de la rentrée

Elwatan; le Samedi 3 Octobre 2015
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Le salon se déroulera du 29 octobre au 7 novembre, selon les dates annoncées par les organisateurs. A moins d’un mois de ce rendez-vous, les nouveaux titres commencent déjà à émerger en attendant les parutions, habituellement nombreuses à l’occasion du salon. En effet, chaque éditeur tente de tirer son épingle du jeu durant cet événement qui compte dans le calendrier éditorial algérien et pèse sur leurs chiffres de vente. Peut-on pour autant parler de «rentrée littéraire»  ?

Les spécialistes n’ont pas fini de discuter ce point. Devant le nombre de parutions relativement modeste et l’absence de prix littéraires pérennes, certains professionnels refusent cette expression et certains l’attribuent même à du mimétisme envers le modèle français, lui-même particulier en Europe. Quoi qu’il en soit, les nouveaux titres sont bel et bien là pour le plus grand plaisir des lecteurs. Certains ouvrages déjà parus ont commencé à faire leur chemin dans les librairies et d’autres sont annoncés pour le Salon du livre.

Le roman, qui reste le genre dominant du paysage littéraire algérien dans sa diversité linguistique, est au rendez-vous avec ses auteurs incontournables. Notre Yasmina Khadra international a déjà dévoilé son œuvre intitulée La dernière nuit du raïs. Traduit en plusieurs langues dès sa sortie en septembre dernier, le roman a paru simultanément aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Italie, en Espagne, en Turquie, en Pologne, au Portugal, en France et en Algérie chez  Casbah Editions. Fortement inspiré de l’histoire récente des pays arabes, le roman décrit de l’intérieur les derniers moments du règne sans partage d’un dictateur mégalomane. «Longtemps j’ai cru incarner une nation et mettre les puissants de ce monde à genoux. J’étais la légende faite homme. Les idoles et les poètes me mangeaient dans la main.

Aujourd’hui, je n’ai à léguer à mes héritiers que ce livre qui relate les dernières heures de ma fabuleuse existence. Lequel, du visionnaire tyrannique ou du bédouin indomptable, l’histoire retiendra-t-elle ? Pour moi, la question ne se pose même pas puisque l’on n’est que ce que les autres voudraient que l’on soit». Ainsi parle le tyran imaginé par Khadra, s’inspirant de Mouammar El Gueddafi. Dans une autre veine, Maïssa Bey nous revient avec Hiziya, paru récemment aux éditions Barzakh.

Un roman empreint de poésie où une jeune Algéroise d’aujourd’hui s’identifie à Hiziya, héroïne de la mémorable élégie, œuvre majeure du répertoire melhoun algérien, signée Mohamed Ben Guitoun. Dans la tonalité intime qu’on lui connaît, Maïssa Bey brosse le portrait d’une jeune fille en quête de passion et d’idéal dans une société terriblement ordinaire et bornée. D’émoi en déception, notre fragile héroïne glisse imperceptiblement de Hiziya à Madame Bovary… A près avoir exploré l’histoire algérienne ainsi que sa propre histoire familiale dans des romans d’une grande originalité, Anouar Benmalek élargit sa focale avec Fils du Shéol (Casbah Editions).

Le roman, traitant des génocides commis par l’armée allemande, se présente comme «trois histoires d’amour pour remonter à l’origine du mal». Evoquant le génocide des juifs allemands et celui du peuple Herero (Namibie), Benmalek nous place dans le séjour des morts, le Shéol. A partir de là, le jeune Karl revit à rebours les parcours de son père et de son grand-père. Des parcours jonchés d’histoires d’amour et de mort.

Mohamed Magani, le plus anglophone des auteurs algériens, est également de retour avec Quand passent les âmes errantes, à paraître chez Chihab. Dans la continuité de Rue des perplexes, ce roman déploie des problématiques, un univers et un style propres à un auteur résolument indifférents aux modes littéraires : «Roman à deux entrées, la première s’ouvre sur un personnage assiégé par toute une ville, muté bien loin de chez lui. La seconde lui permet d’emprunter la voie de la mémoire, débordante d’une relation avec un animal d’espèce errante. Ce diptyque a cette particularité de creuser le non-sujet (comme la condition des animaux errants par exemple), le dérisoire et le non-intérêt pour aller au fondamental. Au cœur des insignifiances se posent souvent des questions essentielles». A suivre donc et, surtout, à lire.

A lire également, le dernier Amine Zaoui intitulé Qabl al houb bi qalil (qu’on pourrait traduire par Peu avant l’amour). Ce roman, paru conjointement aux éditions El Ikhtilef en Algérie et chez Difaf au Liban, convoque des thématiques historiques sulfureuses tels que l’assassinat de Abane Ramdane ou encore les choix politiques et économiques de l’ère Boumediène. Loin de se résumer à ces sujets, l’œuvre est le lieu de rencontre de plusieurs générations représentées, entre autres, par l’ancien moudjahid Si Sofiane qui conte ses mémoires au jeune bouquiniste Abel. Comme souvent chez Zaoui, l’amour de l’histoire tourne en histoires d’amour. En effet, Abel laisse Si Sofiane à son récit embrouillé pour s’intéresser à sa jeune et jolie épouse Sarah…

Par ailleurs, les éditions El Ikhtilef ont eu la bonne idée de proposer une traduction en français, signée Lotfi Nia, du roman de Bachir Mefti, Pantin de feu. Un récit sombre où le jeune Reda, natif de Belcourt (Alger), raconte comment une société sauvage l’a transformé en monstre. Toujours dans l’exploration du «côté obscur» de l’humain et de la société, les éditions Sédia dévoilent Le minaret ensanglanté, de Dey Bendifallah (précédemment publié chez E/dite) : «Abdelkader, Mahfoud et Saïd, trois anciens compagnons d’université reprennent contact dans le bruit des bottes et le fracas des armes qui sont le lot de l’Algérie tourmentée de 1994. Trois destins se croisent, se heurtent et se déchirent.

Foi aveugle, affairisme opportuniste ou encore idéalisme béat… L’incompréhension s’installe, le dialogue est rompu, les valeurs séculaires s’estompent et l’intransigeance enfin entraîne l’irréparable crime de sang». Dans une approche différente, Badr’Eddine Mili revisite à sa manière l’histoire algérienne avec Les abysses de la passion maudite (Chihab). Après avoir évoqué les espoirs de la guerre de Libération nationale et les désillusions post-indépendance dans les deux premières œuvres de sa trilogie, l’auteur nous plonge dans l’horreur des années 90.

Selon sa présentation, «ce roman décrit, à travers la suite de la saga d’une famille constantinoise, la grande déchirure de la société algérienne intervenue lors des années noires». Une période sur laquelle reviennent beaucoup d’auteurs avec un farouche désir de comprendre et d’expliquer. Loin de la littérature dite «de l’urgence» qui prévalait au moment des faits, l’heure semble venue d’affronter les causes et les conséquences de ce drame national, de jeter la lumière sur cette page sombre de l’histoire contemporaine.

La nouvelle génération de romanciers n’est pas en reste. De jeunes plumes émergent et d’autres s’affirment avec le temps. Kaouther Adimi, qui s’était fait remarquer en 2010 grâce à ses Ballerines de papicha, sera de nouveau éditée chez Barzakh avec Des pierres dans ma poche. Le même éditeur a sorti le remarquable Djanoub el milh, de Miloud Yabrir qui a reçu le prix Sharjah (Emirats arabes unis) récompensant les meilleures œuvres romanesques en langue arabe.

Ce premier roman brosse un tableau sans concession, mais avec style, d’une Algérie contemporaine sortant péniblement du cauchemar des années 1990. Les éditions Mim nous proposent à leur tour de découvrir de nouveaux auteurs en langue arabe qui publient, pour certains, leur premier roman. On y trouve également des recueils de nouvelles et de la poésie. Du côté de Média Plus, on découvre le deuxième roman de Zahra Farah intitulé La maison en haut de la côte. «Ce récit, qui fait suite à L’adieu au Rocher, met en scène la vie oranaise de cette famille constantinoise expatriée dans l’Ouest où elle prend peu à peu ses marques, dans le contexte de la guerre de Libération.

On nous peint la vie d’une banlieue d’Oran vue par les yeux d’une fillette étrangère isolée et en pleine croissance. La dureté de la mentalité traditionnelle est compensée par la solidarité du voisinage, l’entraide entre femmes de milieu pauvre. Un tableau touchant de la société algérienne des années 1950». Psychologue de formation, Farah sonde l’âme humaine en même temps que l’histoire. Ryad Girod, lui, est prof de maths et il revient avec La fin qui nous attend (Barzakh). L’auteur de Ravissements s’est signalé par son style travaillé et ses préoccupations philosophiques confinant à la mystique.

Parmi les jeunes plumes qui montent, on n’oubliera pas de citer Amel Bouchareb qui sort son premier roman intitulé Sakarat Nedjma (Chihab) dans la foulée de son recueil de nouvelles paru l’an passé. Après avoir détaillé les petites misères de la femme moderne, l’auteure nous mène sur un tout autre terrain avec ce roman qui s’annonce comme thriller ésotérique à la Da Vinci Code. Bref, la nouvelle génération nous invite résolument à bousculer nos habitudes (et nos grilles) de lecture en matière de littérature algérienne.

Une parution qui fera date est annoncée par les éditions ENAG avec l’œuvre complète d’Ahmed Reda Houhou (1919-1956). Autrement connu comme le pionnier du roman algérien en langue arabe. En plus de sa fameuse Belle de la Mecque, l’auteur a laissé une œuvre théâtrale ainsi que de nombreux articles écrits durant son séjour en Arabie Saoudite puis, après son retour en Algérie, à Constantine dans les publications de l’Association des oulémas jusqu’à son assassinat.

La publication de l’œuvre complète, destinée au grand public comme aux spécialistes, devrait permettre une meilleure connaissance de cet auteur qui compte dans l’histoire culturelle algérienne. Autre publication importante dans un tout autre genre : les derniers poèmes de Malek Alloula, qui nous a quittés en février dernier, ont paru chez Barzakh dans un recueil intitulé Dans tout ce blanc. Livre précieux d’un auteur rare. 

Au chapitre des rééditions on annonce la traduction française des Mémoires de la chair d’Ahlem Mostaghenemi (parue initialement chez Albin Michel) ainsi que La dernière impression, magnifique roman de Malek Haddad, chez Média Plus. L’étoile d’Alger, de Aziz Chouaki, roman charnière des années 1990, sera réédité par Chihab, tandis que la traduction arabe de l’excellent Meursault contre-enquête, de Kamel Daoud, paraîtra chez Barzakh.      

La liste des nouveautés littéraires algérienne est (heureusement) plus longue et l’on ne pourrait prétendre à l’exhaustivité dans cet aperçu. Nos excuses à ceux que nous n’avons pas cités en leur promettant d’y remédier tout au long de l’année. Par ailleurs, même s’ils ne sont pas cités dans ces lignes, les essais occupent une place très importante dans les catalogues de nos éditeurs et répondent à une demande considérable des lecteurs. L’histoire d’Algérie est incontestablement le sujet numéro un, suivi de près par les problématiques liées à l’identité et aux langues. Mais cela est un autre sujet… Rendez-vous donc dans nos prochaines éditions.

 

Categorie(s): arts et lettres

Auteur(s): Walid Bouchakour

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