Omar Zelig : J’aime la radio quand elle ne prend pas les gens pour des cons !

Elwatan; le Vendredi 1 Avril 2011
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-Commençons par ton mystérieux pseudonyme…

Je suis parti en 1994 en France, à Paris, comme un certain nombre de personnes à l’époque. J’étais parti pour quinze jours mais ça a duré quatre ans ! Et là bas, il a bien fallu travailler un peu, j’étais toujours employé de la radio ici à Alger, et donc il me fallait un pseudonyme. Il y avait à l’époque l’affaire Omar Raddad, avec le célèbre «Omar m’a tuer». Et au cinéma, j’avais vu le film de Woody Allen, Zelig, un beau film, une comédie avec un personnage caméléon, c'est-à-dire qu’il est Arabe avec les Arabes, Juif avec les Juifs, Allemand avec les Allemands, Chinois avec les Chinois… ça me plaisait bien cette idée : je suis un peu comme ça, et j’ai pris ce pseudonyme de Omar Zelig. Et quand je suis rentré à Alger, je l’ai réutilisé! Mais, ceci dit, ça m’a aidé, parce que comme je m’appelle Luc Chaulet, même si je suis Algérien, ce nom focalisait trop. Mon nom envahissait trop ce que j’étais réellement,

-Pourtant ce nom-là, Chaulet…

Oui, c’est pas du tout déshonorant, mais quand tu travailles dans un média de masse, tu t’adresses au plus grand nombre : tu ne vas pas à chaque fois réexpliquer que ce n’est pas le retour de la France à Chaîne III ! Et c’est tellement rare qu’un Algérien s’appelle Luc. Et donc, même avec un nom aussi absurde que Omar Zelig, ça passe beaucoup mieux. En même temps je créais un personnage et ça m’amusait.

-Je pensais que c’était parce que t’avais un complexe, un problème avec toi-même…

Des tas d’amis m’ont dit que c’était un reniement. Mais ce n’est pas du tout le cas, je suis plutôt fier d’être le résultat de cette histoire, mes parents ont choisi de lutter pour l’indépendance de l’Algérie dès 1954 ! C’est juste pour être à l’aise et pour qu’il n’y ait pas d’écran entre moi et les gens. En tout cas, dans ma vraie vie je m’appelle Luc Chaulet. Mais ce pseudonyme m’a beaucoup libéré : j’étais réalisateur, au départ j’étais isolé des gens. C’est à la fin de ma carrière que j’ai commencé à faire le pitre à l’antenne. Ce personnage est devenu une création en soi, mais ça m’a aidé. Toute ma vie on m’a dit que je ne pouvais pas comprendre ce qui se passait dans mon pays, on me sortait le «toi, c’est pas pareil» ! Alors que j’ai toujours vécu en Algérie, j’ai le bac algérien, j’ai fait mon service militaire en Algérie, je vote en Algérie, je n’ai vécu que quatre ans en France… Mais quand même tu restes gawri !

-Et comment la radio est-elle arrivée dans ta vie ?

Après le bac je me suis inscrit en sciences économiques à la fac, puis je me suis dit : «Purée ! Je vais devenir, au mieux, un économiste du tiers-monde !» A l’époque, on avait des profs russes qui nous enseignaient l’économie du sous-développement, c’était lourd. C’est dur de le dire vis-à-vis des jeunes d’aujourd’hui, mais on était une génération bénie, la génération de l’Indépendance, il suffisait de regarder dans El Moudjahid les annonces de sociétés nationales qui offraient des stages. Et mon idée de départ était de faire du cinéma, mais les stages qu’offrait l’Oncic, c’était en URSS, ça ne correspondait pas à mon tempérament. Puis j’ai trouvé ce stage à la radio qui devait se dérouler à Paris, à l’Institut national de l’audiovisuel, j’y suis allé pour deux ans, c’était cool, une vraie formation.

En fin de compte, j’ai bien fait. Tous mes amis qui voulaient faire du cinéma se baladaient avec leurs scénarios sous le bras, et ils ne pouvaient souvent pas tourner, ça demande beaucoup d’argent. Ils sont devenus tous très malheureux! Alors que moi, en rentrant, j’ai bossé du jour au lendemain. La radio ce n’est pas cher, ça va vite, c’est un bon média.

-C’était donc les années 1980…

Oui, j’ai fait une carrière de moukhrij (réalisateur). J’ai commencé dans les années 1980 avec une heure et demie de magazine quotidien, culture-société. Déjà à l’époque, à la radio, il y avait deux grandes directions, l’information et la production. Les journalistes sont là pour lire les dépêches de l’APS, en respectant la pensée profonde de la dépêche ! Alors que la production, c’était autre chose, et à la Chaîne III on était un peu ouverts, on passait du rock, et – ce n’est pas pour défendre ma chapelle – si les Algériens ont encore envie d’écouter la radio, ce n’est pas grâce à l’APS, c’était plutôt grâce aux émissions de la production !

-Il y avait de la liberté dans les années 1980 ?

Ah oui ! Tout le monde nous disait qu’on était le pendant d’Algérie Actualité, que c’était le pouvoir qui voulait libérer une soupape de sécurité. Je ne sais pas dans quelle mesure c’était vrai. Mais c’était une époque incroyable, inimaginable aujourd’hui. On convoquait nos directeurs lors des assemblées générales, on les accusait… Et du coup ça créait une ambiance particulière. On voulait gagner des espaces de liberté et chaque fois que c’était fait on pensait que c’était acquis… Mais voilà, l’histoire nous a donné tort !

-Mais c’était aussi l’époque de la SM ?

Oui, mais en même temps on avait appris à jongler avec ça. Mais je me trouvais plus libre dans les années 1980 qu’aujourd’hui…

-Et maintenant c’est quoi qui bloque ? La censure, l’autocensure ?

Non, c’est le fric. Avant on vivait très bien avec 3500 DA à Alger. Grosso modo, on touchait tous à l’époque le même salaire et on avait, surtout, la sécurité de l’emploi… Aujourd’hui, il n’y a plus que des précaires qu’on peut balancer quand on veut. Donc, ils ont intérêt à se tenir à carreau, avec des contrats un peu bidon… Voilà, c’est la tendance mondiale !      

-Arrive ensuite Octobre 1988. Comment ça a évolué depuis ?

En pire… Car après c’est la guerre civile, parce que, apparemment, maintenant on a le droit d’employer ce terme. Avec tous ces océans de sang… L’Algérie était un pays sûr, jusqu’à la césure de 1988. Les nouvelles générations vivaient mieux que celles de leurs parents à l’époque. Après elles ont vécu plus mal. Elle est là la différence, les Algériens d’aujourd’hui vivent souvent plus mal que leurs parents.

-Dans les années 1990, tu as continué à bosser à la radio ?

Oui, j’y ai travaillé tout le temps, jusqu’en 1994 où il a fallu s’éloigner un peu. En 1992 j’ai créé El Bahdja. A l’époque, c’était l’anniversaire de l’Indépendance, j’ai proposé ça et ils ont accepté. On a créé une radio FM musicale en stéréo sur le modèle de FIP. Mon idée était de faire une bande-son d’Alger, pas besoin d’animateurs, avec dix personnes, moitié musique algérienne, moitié musique d’ailleurs. Ça a très bien marché. C’était un peu dur à l’époque, on devait la lancer le 5 juillet, puis il y a eu l’assassinat de Boudiaf le 11 juin, donc on l’a lancée le 5 octobre 1992. Je m’en suis occupé pendant plus d’un an. Au départ, c’était très bien, on essayait de coller à notre ambiance, le melting pot algérois bien orientés chaâbi, mais avec des règles absolues, on ne coupait pas un qçid, le chaâbi ne servait pas de bouche-trou comme ailleurs, du coup on était estimés : on avait le droit d’enregistrer dans les mariages et les chioukh comme Amar Ezzahi, Rachid Nouni, qui se méfiaient de la «RTA» comme de la peste, nous donnaient le droit de diffuser leurs bandes. Mais ça a tellement bien marché, on nous écoutait partout, que la propagande s’en est mêlée, les responsables voulaient faire passer leurs messages… Aujourd’hui c’est juste devenu une radio locale assez vulgaire et bavarde, je ne la reconnais pas.

-Et en 1994 tu pars à Paris…

Voilà, quatre ans à Paris. Ça se passait encore plus mal avec les Français qu’avec les Algériens, parce qu’ils ne supportaient pas m’entendre parler en tant qu’Algérien, ça été un cauchemar ! Là-bas je suis un fils de harki, à l’envers. J’étais dans la situation d’un fils de harki qui vient en Algérie demander un passeport. Pendant un an en France, j’ai attendu qu’on me donne un passeport, je suis resté à Paris en clandestin, je n’avais que mon passeport algérien avec un visa périmé ! La police arrêtait tous les Arabes autour de moi dans le métro et moi on me laissait tranquille, à la gueule… J’avais l’impression d’être un imposteur. C’était affreux. Après quatre ans, j’étais malade de nostalgie et je suis rentré.

-Tu es rentré par nostalgie ?

Oui. Parce que c’est ici mon endroit. On est rentrés au moment où il y avait les grands massacres… Au départ, tu quittes parce que tu te sens ciblé, parce que des copains te disent : «Ce n’est pas le moment de rentrer.» Mais au bout d’un moment, ça n’avait plus aucun sens de dire : «Oui, on est des journalistes exilés, menacés…» C’était ridicule en cette période de tuerie générale.

-Et tu as de suite repris à la radio ?

Ils n’étaient pas très pressés de me voir ! Ils m’avaient demandé de démissionner au bout de trois ans de mise en disponibilité. J’ai réintégré en 2000. Entre-temps, j’avais traîné un peu… J’ai travaillé dans la presse avec Libre-Algérie…

-Tu as retrouvé quelle ambiance quand tu es rentré ?

Une ambiance différente. La puissance du fric, d’abord. Là, j’ai compris que la radio que j’ai connue dans les années 1980 était inimaginable aujourd’hui.

-Comment tu ressens la pression concrètement ? Ce sont les journalistes qui ont intériorisé la censure ? Les responsables l’imposent ?  

La censure c’est toujours organisé, ensuite elle est intériorisée, et pour survivre les gens sont condamnés à  faire croire qu’ils croient en ce qu’ils disent. Mais on n’est jamais forcé d’obéir, personnellement je m’y suis toujours refusé, j’ai toujours préféré ne pas faire que de faire ce que je ne voulais pas faire.

-Il y a un mec qui pointe un flingue sur ta tempe quand tu bosses ?

Non ! A partir du moment où tu es dedans, tu connais les limites de l’exercice, toute la question est de réussir à repousser ces limites et c’est là que soit tes propositions sont acceptées, soit non. Le refus n’est jamais direct, ni explicité, tout baigne dans les non-dits. Il y a une ambiance générale assez conformiste, propagandiste.

-Oui, mais là, «Réactions en chaîne», ta dernière émission, a été carrément censurée…

Oui, mais c’est vicieux, c’est jamais dit comme ça. Je voulais faire un talk-show et passer à l’antenne. On va parler de culture, de médias, de société, avec des gens bien, qui vont dire réellement ce qu’ils pensent. Donc on a essayé la parole libre, on l’a fait pendant quatre ans. On n’était pas les attachés de presse du ministère de la Culture, on disait ce qu’on pensait. Alors qu’il y a toute une catégorie de journalistes institutionnels qui était là pour dire que tout va bien ! Puis ça s’est arrêté à la veille du Panaf’. La raison c’était «changement de grille», on devait avoir notre émission plus tard. Puis l’émission a été remplacée par exactement le contraire de ce qu’on voulait faire. Nous, on proposait les nouvelles cultures urbaines d’Afrique, ils nous ont remplacés par de l’ethnologie à l’ancienne, genre «Les rituels d’initiation dans les tribus du Nord-Cameroun». Et j’ai jamais su la raison de cet arrêt, j’ai envoyé mille courriers. Dans ces cas-là, on ne te dit jamais rien, on ne te répond pas. Le mépris. En plus ils me proposaient rien, ils m’ont harcelé, fait des retraits de salaire… Minables.

-Il faut dire le mot, c’est un peu fasciste…

C’est comme si c’était un drame de dire réellement ce qu’on pense. Alors que moi, je pense que ça ne l’est pas, je sais que les gens vont se reconnaître en nous, entendre la sincérité. Dans «Réactions en chaîne», on n’était pas toujours d’accord entre nous et j’aimais bien la polémique. On aimait créer le débat, et ça, ça terrorise les responsables ! Moi, mon seul but, c’est que les Algériens aient envie d’écouter leur radio, eux, ils veulent plaire à leurs chefs, c’est sûr que c’est inconciliable…

-A ce point ?!

Attend, la dernière fois on m’a dit que j’étais subversif, j’ai fait une crise, enfin ! Subversif, ça veut dire que je suis au service de quelqu'un d’autre pour distiller un message à l’intérieur de l’institution ! Alors que je ne me veux qu’au service du public sur une radio du service public. Je ne travaille pas ailleurs, je suis un enfant de la radio et je ne me sens pas du tout subversif, simplement la radio gagnerait à être plus libérée dans sa parole, et ce n’est pas encore le cas.

-Moins de liberté et une bonne dose de «conformisme»…

Dans les années 1980, avec Allalou et d’autres, on voulait imposer le parler populaire, et sortir de la malédiction de la francophonie. Aujourd’hui, on n’a plus que des enfants de «bonne famille» qui parlent un français pointu et improbable ! Dans «Réactions en chaîne» j’avais choisi de travailler avec des gens qui avaient une manière de parler le français bien algérienne, de parfaits bilingues, qui jonglent avec le français, l’arabe. On n’était pas là pour singer, aujourd’hui c’est ça la tendance. Tu as ceux qui savent et qui font la leçon aux indigènes ! Il y a toujours le complexe des francophones qui se croient un peu supérieurs. Et la radio est très moraliste, on dit : «il ne faut pas faire ça, il faut faire ci», ça devient caricatural : tous les étés c’est «Il faut mettre un chapeau à vos enfants quand ils vont à la plage» ou bien «le Mouloud c’est un cauchemar, il ne faut pas lancer des pétards». Et moi, du coup, j’ai envie de lancer des pétards à la radio, c’est bien les pétards, la pagaille à Alger, c’est plutôt drôle, c’est la fête de la lumière, pourquoi on va s’opposer à ça ?

-Et là, il y a «l’ouverture», il paraît…

Oui, il paraît, alors ça, ça passe toujours par l’info, c’est-à-dire les mêmes journalistes qui lisent avec le même ton avec lequel ils donnaient le communiqué du RND celui du RCD ! Heureusement qu’il y a les jeunes reporters, mal payés mais pas encore formatés, qui arrivent à faire passer un peu de la vraie vie et des vraies luttes ! Il y a un immense potentiel dans les radios locales, à condition qu’on leur lâche la grappe ! Actuellement, dans ces radios, c’est un drame de ne pas couvrir les activités du wali ! Alors que c’est parfaitement secondaire. La radio n’est pas là pour flatter l’ego des autorités locales, c’est fait pour accompagner les gens dans leur culture, c’est fait pour adoucir la vie…et créer du lien à ne pas confondre avec de la soumission.

-Qu’est ce tu fais actuellement à la Chaîne III ?

Après deux saisons de vide où ils m’ont imposé de faire des trucs qui ne m’emballaient pas, je fais des chroniques, le week-end à 9 h du matin, quatre minutes enregistrées, De deux choses l'une, c'est le soleil, c’est du Prévert. Je balance sur tout, ils n’osent plus censurer. Mais c’est sûr que si j’avais le choix, je préférerais, pour le même salaire, refaire une heure de direct par jour !

-Quel est ton rêve à la radio ?

Je n’ai pas de rêve, je ne me prends pas pour un créateur genre artiste maudit, juste un fabricant de programmes. J’aimerais qu’on ait du respect pour les auditeurs, pour moi et pour ceux qui ont travaillé avec moi, et qui ne sont plus à l’antenne, Abdallah Benadouda, Yacine Hirèche, Sofiane Hadjadj, Oumelkheir Rahal. J’aimerais qu’ils finissent par payer Joe Okitawonya, un jeune Congolais, étudiant aux Beaux-Arts qui, pendant un an, nous a présenté ses amis de tous les pays d’Afrique, étudiants comme lui en Algérie et qui a été jeté comme un malpropre sans toucher un sou. J’aimerais qu’il y ait une culture de dialogue et de réflexion sur et dans le service public, et c’est loin d’être le cas. J'aime bien ce média quand il ne prend pas les gens pour des cons !

Categorie(s): médias

Auteur(s): Adlène Meddi

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