Pas d’enfant handicapé ni noir : Quand les parents adoptifs dictent leurs exigences

Elwatan; le Jeudi 16 Octobre 2014
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Cette rencontre implique des sacrifices, des devoirs et un don de soi au service d’un être innocent qui ne demande qu’à s’épanouir au sein d’une famille ayant fait le choix de l’accueillir. Lui et pas un autre. Un choix réfléchi et normalement définitif. Mais alors comment peut-on choisir un enfant avec tout l’engagement  que cela implique et le restituer quelques semaines ou mois plus tard aux services sociaux parce qu’il présente un handicap préalablement non décelé ? Ces bébés seraient-ils des «objets défectueux» qu’on peut changer sans le moindre scrupule ? Comment se fait-il que les services de la direction de l’action sociale acceptent cet inconcevable «caprice» ? L’Etat n’est-il pas censé veiller à protéger ses pupilles ?

En Algérie, être abandonné à la naissance par ses parents biologiques constitue une tare que l’enfant doit assumer durant toute sa vie. C’est un triste constat. Un fait établi, ancré dans les mentalités. Et tant que celles-ci n’évolueront pas, l’enfant abandonné à la naissance par ses parents vivra cet abandon au plus profond de son cœur chaque seconde de sa vie, car la société le lui rappellera à tout instant, surtout quand il s’agit notamment de retirer des documents personnels à la mairie.

Le fait que la kafala, recueil légal d’un orphelin par une famille ne permet pas de créer un lien de filiation, -contrairement à l’adoption interdite par la chariâ-, rappelle à l’enfant sa situation de «makful» dès que ses pieds foulent son premier établissement scolaire. Cela dit, en dépit des répercussions que cette situation peut avoir sur l’évolution de cet enfant, ce dernier a néanmoins la chance de vivre au sein d’une famille et non dans un centre pour enfants abandonnés, comme c’est le cas généralement des bébés nés avec un handicap moteur ou mental ou ceux qu’on appelle enfants de couleur.

«Il y a une forte demande pour la kafala, mais cette demande ne concerne pas les bébés handicapés ou de couleur. Les gens veulent des bébés sains et beaux», nous confie-t-on à la direction de l’action sociale de la wilaya de Constantine. Ces bébés handicapés se retrouvent ainsi, doublement pénalisés. Doublement abandonnés. Abandonnés une première fois à la naissance par leur mère biologique, ils le sont encore une fois par des candidats à la kafala, parce qu’ils ne répondent pas aux critères exigés : sains et beaux !

Retour à l’envoyeur

Ceux qui ne figurent pas dans cette catégorie resteront indéfiniment dans les établissements de la DAS et quand leur handicap moteur n’est pas très important, ils suivent néanmoins une scolarité normale, apprend-on.  Les autres languissent entre les murs des foyers pour enfance assistée, où ils ne jouissent pas forcément de la prise en charge appropriée à leur infirmité, physique ou mentale. A cet effet, Mohamed Cherif Zerguine, écrivain et militant en faveur des enfants abandonnés, soutient qu’en l’absence de personnel qualifié et spécialisé, les enfants handicapés sont souvent pris en charge par d’autres enfants, sains, n’ayant pas bénéficié d’un placement au sein d’une famille.

«Pour quelle raison laisse-t-on des enfants en bonne santé, sans placement, côtoyer des handicapés lesquels ont besoin de soins spécifiques qui ne peuvent être accordés que par un personnel qualifié ?», s’interroge notre interlocuteur. Ce dernier impute notamment cela au «vide juridique, lequel favorise l’anarchie et la désorganisation présentes dans ce secteur», mais aussi au fait que «les DAS font davantage de politique que d’action sociale». Par ailleurs, l’on apprendra également, de source proche de la DAS de Constantine, l’existence de cas de «restitution d’enfants», une fois la kafala accordée.

Selon cette même source, les couples ayant recueilli un enfant n’ont pas le droit de le restituer aux services sociaux et ces derniers ne doivent pas acquiescer. «Ce sont des êtres humains, pas une  marchandise», nous confie notre source indignée. A cet effet, l’on saura qu’il est déjà arrivé qu’un makful, recueilli par un couple ayant préalablement rempli toutes les conditions éligibles à la kafala, et atteint par la suite d’une maladie jugée grave ou incommodante, soit …restitué aux services de la DAS. Sans plus de cérémonie !

Un choix «réversible»

Pourtant, avant qu’un bébé, abandonné par sa mère biologique, ne soit porté sur la liste des enfants qualifiés à la kafala, certaines exigences doivent être prises en compte. Déjà, le bébé en question doit être en bonne santé, âgé au moins de trois mois et un jour et irrémédiablement abandonné par sa mère (il arrive parfois que le bébé soit récupéré par sa génitrice). Les couples prêts à recueillir un enfant abandonné doivent, quant à eux, faire l’objet d’une enquête sociale de la part de la DAS pour déterminer s’ils sont aptes à s’occuper matériellement et psychologiquement d’un enfant. «Nous choisissons la famille la plus apte, de même que nous nous assurons que les demandeurs possèdent un logement décent et gagnent correctement leur vie. En somme qu’ils sont capables de subvenir aux besoins de l’enfant. En plus de l’enquête sociale, les demandeurs doivent également avoir un entretien avec un psychologue».

En clair, tout semble fait en amont pour que le la makfoul soit entre de bonnes mains. De plus, les parents choisissent eux même le sexe de l’enfant (les filles sont les plus demandées), lequel est préalablement examiné par un médecin avant de le placer en kafala. Comment est-il toléré qu’un bébé soit restitué après qu’il est légalement recueilli  par «ses» parents ? Quelle loi autorise les services sociaux à avaliser cette restitution ? A la DAS de Constantine, ce fait a été officiellement démenti par la direction, mais confirmé par des employés qui nous ont même cité l’exemple d’un couple qui n’a pas hésité à rendre «son» bébé trois ou quatre mois après que ce dernier fut tombé malade et présenté des complications sur le plan mental. Pour M. Zerguine, «s’il y a des cas de restitution de bébés c’est parce que l’enquête en amont est mal dirigée. De plus, la loi actuelle est dénuée de mécanismes visant à protéger l’enfant. Il est même arrivé que des bébés soient placés uniquement une semaine après leur naissance».

Une solution pour quel handicap ?

Fort heureusement, il est des gens dont les valeurs humaines poussent à prendre volontairement en charge des bébés handicapés. Ils sont rares certes, mais ils existent. Certains ont recueilli des trisomiques, d’autres des handicapés moteurs. Une fillette de couleur, âgée de 18 mois, a fini dernièrement par trouver des parents qui l’ont aimée dès qu’ils l’ont vue. Ces bébés qui n’obéissent pas aux «critères standard» souvent exigés trouvent parfois preneurs, nous dit-on, mais il faut vraiment que les demandeurs en fassent préalablement la requête ou bien acceptent d’aller voir ces enfants à la pouponnière.

Parfois, la magie opère et c’est le coup de cœur pour un enfant. Son handicap devient alors secondaire. «C’est le cas d’un petit garçon qui est né avec une main sectionnée. Il a été choisi par une femme qui l’aime comme si c’était son enfant biologique. Elle lui a fait placer une prothèse et s’occupe très bien de lui», nous dit-on à la direction de l’action sociale.  A ce titre, il est important de souligner que le manque d’intérêt de la majorité des couples candidats à la kafala pour les enfants handicapés ou de couleur réside souvent dans l’absence dans notre pays de structures d’accompagnement spécialisées pour trisomiques ou handicapés moteurs et mentaux, de même que l’intolérance qui sévit dans la société à l’encontre de tout ce qui est différent pèse lourdement sur le choix des couples en quête d’un bébé à adopter, car ils n’ont pas beaucoup de solutions pour que cet enfant évolue sainement dans sa famille d’accueil. Surtout dans une société où certaines mentalités atrophiées constituent un handicap de taille.  

Categorie(s): magazine

Auteur(s): Lydia Rahmani

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