Police : Les mots du ras-le-bol

Elwatan; le Vendredi 17 Octobre 2014
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Mascara : «Espérons que notre mouvement ne sera pas politisé»

«Les policiers sont unanimes : les initiatives prises par leurs collègues de Ghardaïa et Alger sont un soulagement pour l’ensemble des éléments de la Sûreté nationale.» Tel est l’avis d’un policier exerçant au chef-lieu de la wilaya de Mascara, qui craint malgré tout que le mouvement de colère des policiers soit «politisé et exploité» par certaines personnes «malintentionnées». Dans la région, les problèmes sont similaires : «Le policier n’est pas protégé. Face à des délinquants agressifs ; certains, faute de pouvoir répondre aux provocations, sont contraints de s’éloigner. Nous ne pouvons nous défendre compte tenu des mesures coercitives encourues en cas d’usage des formes de défense non dictées par la réglementation.» Une situation injuste, selon notre interlocuteur : «Le policier consent d’importants efforts pour le maintien de l’ordre et la protection des biens et des personnes aux dépens de sa vie.»

Sidi Bel Abbès : «Tentés de tout foutre en l’air»

Père de deux enfants, Kamel*, muté il y a deux ans dans une wilaya du sud du pays, exerce au service de la Police judicaire (PJ). «Lorsqu’on est muté de manière abusive et sans moyen de recours, on n’est pas seulement tentés de battre le pavé, mais de tout foutre en l’air», lance-t-il. Selon lui, beaucoup de ses collègues vivent constamment dans la crainte d’être mutés, dégradés ou carrément radiés du corps, et ce, au moindre incident. Le cas d’officiers ou de simples agents de police sanctionnés pour avoir fait usage de leur arme à feu en situation d’autodéfense sont nombreux : «J’ai été témoin, en 2012, d’une agression à l’arme blanche perpétrée par un repris de justice contre un de mes collègues dans un quartier chaud de Sidi Bel Abbès. Usant de son arme à feu pour se défendre, celui-ci s’est retrouvé quelques jours après devant le magistrat-instructeur. L’agresseur, lui, a été relâché...»

Pour Kamel, la réalité du terrain est bien différente des bilans périodiques rendus publics par les services de communication de la police. «Le policier est, dans les faits, désarmé face à la recrudescence de la criminalité, souligne-t-il. Si l’on ajoute la pression exercée au quotidien par la hiérarchie pour produire des statistiques et les conditions de travail difficiles dans lesquelles il exerce, je vous laisse alors le soin de tirer les conclusions.» Même s’il ne partage pas toutes les revendications soulevées par les éléments des URS, Kamel se dit convaincu que la réhabilitation du corps de la police passe inévitablement par la création d’un syndicat représentatif : «S’il y avait un syndicat, on ne m’aurait certainement pas muté au Sud, loin de mes enfants.»                 (*le prénom a été changé)

Khenchela : «Nos congés de maladie doivent être validés par la capitale»

«Ce sont les policiers qui payent les pots cassés à la place des décideurs.» Après qu’un jeune se soit immolé devant le siège de la sûreté urbaine d’El Mahe, en décembre 2013,le chef de la sûreté de wilaya de Khenchela a été démis de ses fonctions et rétrogradé avant d’être muté vers une autre wilaya par décision de la DGSN, qui l’a jugé incompétent. D’autres policiers ont été mutés loin de leurs foyers dans la même affaire. En février, un policier de Kais, père de deux enfants, a tenté de s’immoler pour dénoncer la hogra et les pressions professionnelles. Certains témoignages évoquent des horaires de travail pénibles et insupportables, un système de rotation 3X8 qui ne laisse pas le temps de se récupérer. «Nous n’avons pas le droit d’être malade, nos congés de maladie doivent être visés par la capitale», soupire un policier. 

Bouira : «Nous sommes devenus presque les ennemis du citoyen»

«Nous travaillons dans des conditions lamentables. Nous sommes devenus presque un ennemi du citoyen. Nous sommes rodés à assurer une seule mission, sous pression. Y’en marre !», déclare un agent de l’unité de Haizer, dont la quasi-totalité des éléments ont été appelés à Ghardaïa et d’autres ont rejoint la manifestation d’Alger. «C’est notre droit de revendiquer un syndicat et l’amélioration de nos conditions de travail», ajoute un autre agent sous couvert de l’anonymat. A Bouira, on se souvient surtout de la démarche des gardes communaux qui avaient réussi une imposante marche, le 9 juillet 2012, de Blida vers Alger. L’action de ces éléments portant presque le même uniforme bleu, avait été qualifié par certains de «désobéissance» et d’«indiscipline», d’autant qu’il s’agit là d’un corps paramilitaire. Les gardes communaux, à l’occasion de l’élection présidentielle d’avril dernier, avaient exigé le départ du système. «Les agents de police nous ont tabassés, malmenés à l’occasion de la marche du 9 juillet, mais leur combat est juste», estime un garde communal ayant participé à cette manifestation.   
                     
Constantine : «Nos pensées vont à nos collègues de Ghardaïa»

«Qu’il parte, ce DGSN ! Depuis sa venue, les conditions de travail sont devenues insupportables ; c’est l’autoritarisme qui prévaut dans nos relations de travail, où la parole est interdite. Certains de nos avantages socioprofessionnels ont été carrément annulés. Pourtant, le volume de travail est démoniaque, en plus de l’éloignement familial qui nous pèse énormément.» A Constantine, les éléments de la sûreté nationale se disent «solidaires» puisque les revendications et les inquiétudes «sont les mêmes». Un autre policier, en charge de la gestion des émeutes de l’UV19 à la ville nouvelle Ali Mendjeli, confie : «Avec toutes ces émeutes, nous continuons à faire notre travail du mieux que nous pouvons. Nos pensées vont à nos collègues de Ghardaïa. Nous suivons avec grand intérêt l’évolution des événements, car leur combat est le même pour tous les policiers, où qu’ils se trouvent.»

Pour son collègue, l’idée d’un syndicat est la clé, comme cela se passe dans toutes les démocraties du monde. «Nous ne sommes pas différents des autres corporations, car, avant toute chose, il est question de relations de travail et sans un partenaire social, les patrons useront de leur pouvoir pour asseoir leur hégémonie.» Parmi les policiers, certains pensent qu’il s’agit de «cas isolés manipulés pour déstabiliser une grande institution». 

Annaba : «Des psychotropes pour tenir»

«Les harcèlements de la hiérarchie sont notre quotidien et pour la moindre incartade, nous sommes licenciés. Le suicide de deux officiers de police à Alger (Hydra) et à Ghardaïa est un exemple édifiant du harcèlement par leurs chefs respectifs. Même à Annaba, chacun de nous souffre de problèmes de nature socioprofessionnelle, notamment les AOP.» Kamel est de ceux-là et, de peur de représailles, il préfère changer de nom. «Combien de suicides, combien de bavures sont enregistrés ces dernières années dans les rangs de la police à Annaba ? C’est ce qui avait poussé en 2009 le défunt directeur général, Ali Tounsi, à instruire les chefs de sûreté de wilaya de prendre le problème au sérieux en soumettant les policiers à des consultations avec un psychologue».

Pour lui, «au manque de considération, il faut ajouter la fragilité de notre statut. Une situation qui pèse lourd sur notre moral, nous poussant parfois à prendre des psychotropes pour éviter d’y penser». Et de poursuivre : «Est-ce que vous pouvez concevoir qu’il faut se déplacer à Alger depuis Annaba pour composter un arrêt de travail ou un certificat médical ? C’est le cas d’une collègue atteinte d’une maladie grave, que son époux transporte, malgré son état, jusqu’à la direction générale pour viser son certificat médical.» Il dénonce aussi «la fragilité face aux délinquants. Même en uniforme, nous n’avons aucun droit contre eux et les malfrats le savent bien, d’où leur comportement agressif à notre encontre. Si on dégaine ou si on tire des coups de sommation, nous sommes foutus. C’est le licenciement assuré». Enfin, il déplore que «le salaire est à moitié consacré à la location. Notre situation ne s’améliorera jamais si nous n’avons pas de logement»...         

Categorie(s): actualité

Auteur(s): Mohamed Taybi / N. BenouarAbdelouahab Souag ,Abdelkrim Mammeri ,Gaidi Mohamed Faouzi ,Amar Fedjkhi

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