Racisme : Il y a 30 ans, l’assassinat de Habib Grimzi

Elwatan; le Vendredi 15 Novembre 2013
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Balancé vivant d’un train parce qu’Arabe ! Le crime sauvage commis par de futurs légionnaires avait suscité beaucoup d’émotion, en novembre 1983. L’Etat français marquera solennellement, aujourd’hui, le trentième anniversaire de l’assassinat du jeune Algérien, par le dévoilement d’une plaque du souvenir. Le ministre délégué à la Ville, François Lamy, inaugurera aujourd’hui à Castelsarrasin (Tarn-et-Garonne) une plaque à la mémoire de Habib Grimzi, touriste algérien battu, puis défenestré du train Bordeaux-Vintimille le 14 novembre 1983, par de futurs légionnaires ivres clamant leur haine des Arabes. Cette commémoration officielle de l’Etat français intervient alors qu’on assiste avec inquiétude ces derniers temps à une montée débridée des expressions racistes dans les médias et que des quolibets désobligeants sont prononcés à l’encontre de personnalités, comme par exemple la ministre de la Justice, Christine Taubira, originaire des Antilles. Il y a trente ans, le racisme était passé à l’acte sans complexe. Cette semaine marquera le trentième anniversaire de cet événement qui avait causé beaucoup d’émotion alors. Il faut dire que ce crime inqualifiable se produisait alors que les jeunes Maghrébins (dit «beurs») s’élançaient, depuis la banlieue lyonnaise, dans une marche pour l’égalité des droits, une marche ambitieuse qui se voulait aussi une dénonciation du rejet xénophobe qui les visait. Pourtant, la victime de l’assassinat raciste de ce funeste 14 novembre 1983 dans le Sud-Ouest n’était pas un jeune immigré. Il s’agissait d’un jeune Algérien en vacances en France.

Habib Grimzi se rendait à Marseille pour reprendre le bateau du retour vers l’Algérie après trois jours de vacances. Hélas, il devait croiser trois jeunes engagés dans la légion étrangère à Aubagne. Le journaliste Jean-Baptiste Harang était alors reporter pour Libération. Des faits jusqu’à la cour d’assises, il a suivi de près l’affaire, faisant parler des témoins dont il utilise les propos dans un livre intitulé sobrement Bordeaux-Vintimille. L’ouvrage comporte des révélations sur les événements. Si le livre n’a rien d’une fiction, le romancier a préféré changer le nom de la victime, l’appelant Rachid Abdou : «Ce 12 novembre 1983, il est un peu triste, déçu. Il rentre déjà.» «Voilà des années qu’il y pense à cette visite à Bordeaux, depuis qu’il échange des lettres assidues avec Patricia, Patricia qu’il n’a jamais vue, qu’il n’a pas choisie. Lorsqu’il était lycéen, un professeur avait organisé avec une classe de Bordeaux un partage d’adresses afin que chacun puisse correspondre en français entre France et Algérie. On ne choisissait pas…» De missive en missive naquit l’idée de traverser la mer pour se voir. Ce qu’il fit, économisant sou après sou. Tout se passe bien. Une rencontre paisible entre un garçon et une fille, puis un repas chez ses parents qui, après le crime, diront : «Il était agréablement surpris de l’accueil des Français, étonné de ne pas être traité de sale étranger.»


Procès


Le séjour s’achève et la jeune fille accompagne Habib au train, avec certainement la promesse d’une nouvelle rencontre, en Algérie peut-être... Sauf que le destin en décida autrement. «Nos gaillards sont sur le quai, écrit Jean Baptiste Harang, les poches gonflées de bouteilles de whisky et de vin rouge.» A presque  minuit, le 13 novembre, le chef contrôleur du train découvre Habib en sang, accroupi, prostré. Il lui propose de venir à l’avant du train pour échapper à ses agresseurs. Grimzi refuse pour ne pas avoir à passer devant eux. Le contrôleur le place alors à l’arrière du train, fermant à clé l’accès au reste du train. Sauf que le chef ne prévient pas les autres membres de l’équipe de bord. Les agresseurs veulent la peau de l’Arabe. Ils tentent de défoncer la porte de la dernière voiture pour y accéder. Ils expliquent à un contrôleur que c’est pour rejoindre un ami qui s’y trouve… L’homme ouvre. Grimzi est entre leurs mains, «terrorisé». «Les trois hommes ivres d’alcool et de rage se bousculent, se disputent le premier rang pour donner les meilleurs coups...» Le drame est consommé. Quelques minutes plus tard, ils balancent l’Algérien hors du train lancé à toute vitesse dans la nuit noire. Dans son livre, nourri de sa présence au procès des criminels, Jean-Baptiste Harang fait œuvre utile en débroussaillant une histoire terrible. En 1985, l’acteur originaire d’Alger, Roger Hanin, y avait consacré un film sous le titre Train d’enfer.

* Jean-Baptiste Harang, Bordeaux-Vintimille, roman, Grasset, janvier 2013, 121 pages.

Categorie(s): culture

Auteur(s): Walid Mebarek

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