Sa culture est pourtant fortement rentable : Pourquoi le raisin de cuve est-il boudé par les agriculteurs

Elwatan; le Samedi 3 Octobre 2015
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 Ainsi, à raison de 60 q/ha, ce qui est une moyenne, un hectare de vigne a dégagé un gain net de 215 000 DA contre seulement 37 300 DA pour celui cultivé en céréale. Sait-on que 100 000 ha de vigne de cuve, ce qui est rien par rapport à la superficie agricole, peuvent payer la facture alimentaire de notre pays ? Mais alors, qu’est ce qui explique que la céréaliculture a détrôné la vitiviniculture ? Les raisons sont autres que ce l’on croit communément…

Cette année, grâce à des conditions climatiques exceptionnelles, la céréaliculture a réalisé un record de production qui place Témouchent au peloton de tête des régions céréalières, bien qu’elle ne l’est pas parce que c’est une zone semi-aride et que la pluviométrie y est rarement bien répartie dans le temps ! Les vendanges qui viennent de commencer ont fait la démonstration que la viticulture, quoique confinée au 1/10e des 60 000 ha qu’elle couvrait jusque dans les années 1970 dans le Témouchentois, a fait très largement mieux en faveur de l’enrichissement des agriculteurs. Rien d’étonnant à cela, cette spéculation est en son pays de prédilection, le climat, le terroir, lui sont plus favorables qu’à la céréaliculture.

A cet égard, l’observateur qui a suivi l’évolution du secteur depuis quelques décennies a pu se rendre compte de la réelle qualité du raisin livré, de l’amélioration des conditions de transport et des moyens de vinification tant chez les transformateurs public que privé sur fond d’une âpre concurrence. Pourtant, il est un paradoxe : par exemple, le président de la coopérative viticole de wilaya, qui n’a gardé de son vignoble arraché que les trois quarts d’un hectare en raisin de cuve, a vendangé 110 quintaux ! S’il avait un hectare entier, il en aurait récolté 135 !  Or malgré ses performances, lui et d’autres agriculteurs que nous avons interviewés ne sont pas prêts à investir dans la filière viticole.

Benaïssa Rahal Abdelkader, auparavant président d’un domaine autogéré, sur ses 4 hectares d’alicante, a obtenu du 80 q/ha dans la commune de Hammam Bou Hadjar. Ses propos résument l’essentiel de ce que nous avons entendu dans d’autres centres viticoles de la wilaya : «Comment voulez-vous vous aventurer davantage alors qu’il n’existe pas sur le marché de matériel araire spécifique au vignoble, qu’il n’y a plus d’ouvriers agricoles spécialisés (greffeurs, tailleurs) et que c’est la galère pour assurer les vendanges.

Il n’y a plus de saisonniers même à raison de 3000 DA la journée ! Et puis et surtout, il faut que la confiance en l’avenir de cette spéculation soit réinstaurée !» Autre exemple, à El Amria, il y a une décennie, un viticulteur a loué une cave viticole. Parce qu’il maîtrise le métier de la plantation à la vinification, il a vinifié la récolte de ses 80 ha et a mis son vin en bouteille. Sa réussite a déplu et il a subi les pires avanies. Aujourd’hui, il se limite à vendre son vin en vrac à un distributeur.

Pis, il confie qu’il ne va pas tarder à en finir avec son vignoble en l’arrachant : «Voyez, il n’y a pas de main-d’œuvre pour assurer les vendanges. A ce rythme, la moitié de mon vignoble ne va pas être récoltée en raison d’une surmaturation, car je dois tout vendanger en 25 jours au maximum, le sirocco ayant sévi. Les jeunes qui viennent se mettent à dix pour remplir un chargement de 30 q, soit 300 kg chacun contre 1000 DA versés à chacun d’eux. Ils partent après à peine 3 heures de travail.

Pourtant, ils peuvent doubler et même tripler leur revenu. Non, ils ne veulent pas ! Comprenez-y quelque chose ! De mon temps, mais on n’y est plus certes, l’ouvrier travaillait toute une journée pour vendanger 9 q ! C’est vous dire la contrainte qu’on subit actuellement. Qu’on laisse rentrer les saisonniers qui venaient d’au-delà des frontières ou qu’on permette aux migrants subsahariens de travailler !» Cette remarque a été reprise par d’autres agriculteurs.

Pour ce qui est de la confiance à rétablir, il n’est pas sans intérêt de signaler que la plupart de nos interlocuteurs ne disposent que de petites parcelles de 4 hectares, plantées il y a une décennie grâce au soutien du PNDA. Eux n’ont pas arraché leur petit vignoble et n’ont pas cédé à la panique générée par les conséquences de deux désastreuses politiques. La première a favorisé dogmatiquement une politique de privatisation sauvage du secteur de la transformation du raisin de cuve, une politique de surcroît greffée à une toute aussi irréfléchie décision de replantation du vignoble.

Par ailleurs, le suivi de ces deux politiques a été confié à l’administration des services agricoles alors que ses cadres et ses ingénieurs agronomes sont incompétents en la matière parce que ce n’est pas leur métier. En effet, pour ce qui est de la vitiviniculture, c’est le marché extérieur qui impose ce qui doit être planté comme cépage afin de produire les types de vin qui s’y écoulent le plus. Or dans les années 2000, la replantation, sur fonds d’arnaques et de détournements, s’est effectuée sur la base de la demande des agriculteurs.

Mais ces derniers ne connaissent qu’une vitiviniculture qui n’avaient déjà plus cours ailleurs, la réalité du marché mondial ayant changé après les années 1970 depuis que l’Algérie, alors premier exportateur et quatrième producteur mondial, en avait perdu ses parts. Car, entre temps, menacée par la concurrence de nouveaux producteurs entrés sur scène avec de nouveaux labels, la France, qui était le modèle, a arraché en grande partie son vignoble pour favoriser la qualité parce qu’on boit moins mais mieux.

Du coup, le raisin du nouveau vignoble des années 2000, qui remplaça à l’identique l’ancien qui avait été arraché dans les années 1970 et 1990, ne fait pas l’affaire des transformateurs.  Le prix du quintal chute drastiquement. Les autorités s’en lavèrent les mains et l’arrachage s’est étalé aux autres régions du pays, Témouchent étant le centre névralgique de la filière. Fait révélateur, si nos interlocuteurs n’ont pas arraché, c’est parce qu’ils avaient des cépages prisés en priorité par les transformateurs.

C’est dire aujourd’hui leur prudence. Des pouvoirs publics qui louangent l’exportation hors hydrocarbures, ils attendent des signes forts qui les rassurent sur l’avenir de la filière. Que, par exemple revienne le soutien à la plantation qui existe dans les textes mais qui est gelé sans aucune instruction écrite. Que les crédits de campagne et d’équipement soient remis en place et que la vitiviniculture soit «désadministrée» pour être confiée aux professionnels.

Categorie(s): economie

Auteur(s): Mohamed Kali

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