Salah Nath Mansour : L’Andalousie, sa corde sensible

Elwatan; le Vendredi 21 Decembre 2012
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Quand on le voit de loin, on a l’impression qu’il joue du flamenco. Mais chaque pas vers Salah Nath Mansour rapproche l’auditeur d’une musique algérienne envoûtante. De toute façon, l’écouter jouer ne suffit pas. Il faut observer les traits de son visage pour comprendre le message que le guitariste veut transmettre. Regard plein de nostalgie, cœur chagrineux, esprit ailleurs. Tout entier déconnecté de l’univers qui l’entoure, une fois la guitare entre ses mains. Dans son coin isolé, entouré des montagnes de Tikjda, ce n’est pas l’inspiration qui lui manque ! L’alternance du pouce et de l’index de sa main droite donne naissance à des mélodies euphoriques qui ne cessent de pleurer les jardins paradisiaques de l’Andalousie. Insister sur les cordes de sa guitare lui permet de raconter une des pages amères de l’histoire arabo-andalouse, le déclin d’une grande civilisation. A 56 ans, Salah travaille à la création d’un répertoire de guitare algérienne sur ce thème. Une vieille passion.

En 1983, alors qu’il enseignait le français, il rejoint l’Andalousie avec un seul objectif : apprendre la guitare andalouse (flamenco). Mais sa méconnaissance de la langue espagnole l’oblige à rester quelque temps en France. Il y fait connaissance de nombreux guitaristes professionnels français. «C’est en France que j’ai appris les premiers cours de guitare. D’ailleurs, c’est là où je suis monté la première fois sur scène», se souvient-il. Une fois en Espagne, Salah poursuit son apprentissage avec les plus grands guitaristes de flamenco, tels que Manolo Franco. Ses voyages entre la France et l’Espagne lui font découvrir la gloire d’une civilisation occidentalo-orientale. «Quand on vit dans le monde flamenco, on ressent beaucoup de nostalgie maghrébine, ce qui démontre que cette musique est, en réalité, la nôtre», révèle-t-il en se souvenant de l’avoir découverte à Grenade. Comme en témoigne le mode le plus important dans la musique classique algérienne (andalouse), le mode sika, que les Espagnols appellent solea ou «la mère du flamenco». Salah reprend sa guitare. Il interprète le même air, selon El Anka puis selon Paco de Lucia, le pionnier du flamenco.

Et explique : «L’harmonie est la même, il n’y a que la technique qui change. Et bien sûr, celle du flamenco est plus performante et plus riche», assure-t-il. Aujourd’hui, beaucoup de sources historiques occidentales considèrent le flamenco comme une musique gitane. Salah dément : «Le flamenco est une musique purement maghrébine. C’est un cri de douleur mauresque. Il faut vivre dans ce monde et faire beaucoup de recherches pour comprendre comment cette musique est devenue historiquement une musique espagnole. Au XIIIe siècle, Alphonse X de Castille a écrit toute la musique andalouse en rassemblant tous les musiciens mauresques dans son château», raconte-t-il en regrettant que les Espagnols ne reconnaissent pas cet héritage. «Quand je suis revenu en Algérie après vingt ans d’absence, je voulais mieux comprendre la classe populaire pour compléter mes recherches. Avec le temps, j’ai compris que les Maghrébins et les Andalous ont le même caractère et les mêmes traditions. Quand je me suis introduit dans la classe populaire algérienne, ça m’a rappelé la vie en Andalousie. Nous sommes deux peuples similaires.»

Après de longues recherches, Salah a pu trouver la relation entre la musique andalouse espagnole (flamenco) et la musique andalouse maghrébine (hawzi, châabi, malouf…). «Vu que la technique du flamenco est très performante, pourquoi ne pas jouer la musique algérienne avec cette technique ? s’interroge-t-il. Si on réussit à créer un répertoire de guitare, comme les Espagnols l’ont fait à partir des chants maghrébins, notre musique connaîtra un engouement mondial», promet-t-il. Son objectif : la création d’un répertoire de guitare algérienne avec des méthodes techniques et harmoniques de haut niveau, en empruntant ces méthodes à la guitare flamenco. «Après mon premier album, qui est en cours d’enregistrement, il faudra engager quelques musiciens pour apprendre cette nouvelle méthode et puis l’enseigner dans des écoles et des conservatoires. Il faut en finir avec les méthodes et techniques rudimentaires, rénover la musique algérienne traditionnelle pour la mettre en conformité avec notre époque», conclut-il.

Categorie(s): culture

Auteur(s): Lotfi Sid

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