Samir Settouf. Poète et journaliste opposant syrien : «Nous ne voulons pas d’intervention étrangère, nous demandons la protection des civils»

Elwatan; le Vendredi 10 Fevrier 2012
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-Comment vivez-vous la situation en Syrie ?

Hitler est un amateur devant ces professionnels du crime. Ce que commet le régime syrien est pire que des assassinats, il arrache de l’homme son humanité. Alors que de simples citoyens essaient de se défendre contre «shabiba» (une force armée non conventionnelle dirigée par des jeunes de la famille Assad), il répond par des bombardements. Militariser la révolution constitue le plus dangereux scénario. On en a vu les résultats en Libye. Je suis, personnellement, convaincu que le régime lui-même fournit des armes aux citoyens, en laissant des camions remplis d’armes à portée de main.

-Que pensez-vous des appels à une intervention étrangère ?

Il arrive qu’il émane de la rue des revendications qui demandent à ce que des pays étrangers interviennent. Et c’est normal, à ce degré de souffrance, on accepterait l’intervention de Satan lui-même ! Mais comme on dit chez nous, «celui qui reçoit les coups de bâton n’est pas celui qui les comptent». Notre peuple souffre des pires sévices, qu’on puisse imaginer. On voudrait le réduire à des esclaves.

-Que vous inspire la décision du Conseil de Sécurité ?

Je pense que les Américains n’ont pas exercé de grandes pressions sur la Russie. S’ils avaient voulu, ils auraient pu. Mais je crois que les Etats-Unis ne sont pas prêts pour des mesures sérieuses, du fait du poids du lobby sioniste en Amérique. 2012 est une année électorale pour la France et les Etats-Unis. En France, Sarkozy peut utiliser l’intervention en Syrie à son avantage, du fait de la grande communauté arabe en France. Aux Etats-Unis, l’influence du lobby sioniste sur l’administration est grande. Les élections peuvent être un facteur défavorable aux Etats-Unis mais en revanche, un facteur favorable en France. Les Russes ont commis une faute politique, diplomatique et morale. Lorsque Lavrov (ministre russe des Affaires étrangères) dit qu’on doit se rendre en Syrie et constater ce qui s’y passe avant de voter, ça n’a aucun sens. S’ils s’étaient réservés, ils auraient pu avoir un grand pouvoir de pression sur le régime syrien. Depuis le veto, le nombre de morts a augmenté.  -

-Quels sont les intérêts russes en Syrie ?

Le régime russe est un régime mafieux. Les Russes ont perdu le marché des armes en Libye, au Yémen et bientôt en Syrie. L’Algérie restera leur seul marché potentiel. Nos armes sont russes. Tout système qui s’établira dans le futur en Syrie aura affaire à la Russie. Le gouvernement russe trouve un intérêt ponctuel en Syrie. Ce qui n’est pas le cas de la Chine, qui n’a pas d’intérêt avec le régime syrien. Avec cette prise de position, elle cherche à s’imposer comme un acteur-clé.

-Quelle est la position de l’Iran ?

En Tunisie, en Égypte ou en Libye, si vous menez une révolution, vous changez de régime. En Syrie, si vous menez une révolution, vous modifiez une région entière. Le projet iranien d’extension de son pouvoir s’étend jusqu’à la mer Méditerranée, où «le croissant chiite» serait anéanti si le régime en Syrie s’effondrait. L’Iran essaie de développer l’arme nucléaire pour arriver à un équilibre de la terreur afin de se partager «la vache arabe». L’Iran était le bras armé des Etats-Unis en Irak et en Afghanistan. Quel meilleur ennemi pour les Etats-Unis que celui-là. Un changement en Syrie profiterait aux Iraniens.

-Et Israël ?

Israël protège actuellement le régime syrien. Le 29 mars, un article disait, mot à mot, que le lobby sioniste devrait, où qu’il se trouve, exercer une pression sur les gouvernements afin qu’on n’entreprenne aucun action sérieuse contre le régime syrien. Al Assad, père et fils, sont considérés comme des descendants des rois d’Israël.

-Que pensez-vous de la position algérienne ?

La position algérienne est ambivalente. Je ne sais pas à quel point le gouvernement algérien mesure la situation en Syrie, mais l’Algérie est particulièrement hostile quant à l’intervention étrangère. Et nous ne voulons pas d’intervention étrangère, nous demandons la protection des civils, tel que le prévoit le Conseil de sécurité. Par ailleurs, il ne faut pas oublier qu’il y a croisement des intérêts entre les deux pays. Il se pourrait que la position algérienne évolue bientôt. Les Syriens sont très proches du peuple algérien.

-Plusieurs sit-in sont organisés, notamment devant l’ambassade de Syrie. Militer en Algérie est-il important ?

Dans ce genre de combat, rien ne peut être négligé. Hélas, les manifestations en Algérie ne sont pas relayées par les télévisions arabes, car elles n’ont pas de bureaux ici. Vous savez, une grande pression est exercée sur les militants. L’ambassade ne leur délivre même plus d’acte de naissance. Je n’ai moi-même plus aucun papier depuis 1976, comme si Al Assad était plus syrien que moi…

-Quelle serait la meilleure issue ?

Un renversement initié par des agents du courant alaouite serait possible. C’est pourquoi on avait assassiné l’ancien ministre alaouite de la Défense, Ali Habib. Cela éviterait qu’il y ait plus de dégâts, avec la création d’un gouvernement de secours national, qui organiserait des élections législatives dans le cadre d’une commission constitutionnelle afin de préparer une nouvelle Constitution. Ce serait le meilleur des scénarios.


 

Categorie(s): international

Auteur(s): Nesrine Sellal

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