Si Ahmed Zemirli, un moudjahid de la première heure

Elwatan; le Jeudi 9 Octobre 2014
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De grands hommes et de grandes femmes ont brillé dans plusieurs domaines : culturel, artistique, littéraire, sportif, révolutionnaire et politique. L’histoire a retenu le nom de certains d’entre eux. La plupart sont soit morts dans l’anonymat sans qu’aucun hommage  leur ait été rendu, soit vivants et oubliés sans aucune reconnaissance à leur égard. Un seul héros, le peuple, mais ce peuple de millions de chouhada, de centaines de milliers d’enfants, de veuves de chouhada et de centaines de moudjahidine, ne doit pas être appréhendé comme une globalité, une masse vague, imprécise et sans identification individuelle.

Le devoir de mémoire de chacun est de faire sortir de l’oubli tous ces jeunes adolescents et ces moins jeunes qui ont sacrifié leur vie et contribué à l’indépendance de notre pays sans que l’histoire ait retenu leur nom. Glorifions individuellement, nommément ce héros qu’est le peuple en donnant un nom, un visage à chacun de ces oubliés de l’histoire.

Cette fois-ci j’ai rendez-vous avec une personne qui m’est chère et très proche, que je côtoie depuis de très longues années aussi bien dans les moments de peine, échangés avec les voisins et proches sans lien particulier -coutumes et traditions obligent-, et pendant les moments de joie, les fiançailles, les mariages, les visites familiales et lors des fêtes religieuses. Il s’agit de quelqu’un qui m’est proche par le lien de famille, nous portons le même nom, nos pères étant cousins et nos grands-pères, frères. Il est très estimé et apprécié par tous ceux qui le connaissent, aussi bien par sa famille paternelle, les Zemirli, que par sa famille maternelle, les El Kechaï, grande et vieille famille de Tizi Ouzou descendant de la lignée de la zaouia d’Akel Aberkane, de Beni Douala, dont les ancêtres sont venus de Seguia El Hamra et font partie de la dynastie des Mourabitoune.

La famille El Kechaï, très influente à Tizi Ouzou, a, pendant des siècles, donné de grands hommes dans de nombreux domaines, que ce soit dans le domaine de la religion, de l’art, le mouvement associatif ou la révolution armée. Cette famille a eu de nombreuses alliances avec plusieurs familles de la région et en particulier les familles de la haute ville de Tizi Ouzou. Le lien avec ma famille remonte au XIXe siècle. Deux oncles paternels de mon père et leur cousin paternel ont épousé trois sœurs El Kechaï. Ahmed Zemirli, de mère et de grand-mère El Kechaï, incarnait le lien solide et indéfectible qui unissait les deux familles depuis plus de deux siècles.

Enfant, il a grandi et évolué au sein de ses deux familles, entre l’affection et la tendresse maternelles et l’éducation paternelle. La grande famille paternelle Zemirli habitait depuis le XIXe siècle, après avoir été chassée de la ville basse par les Français, le quartier Lala Saïda, du nom de la seule et unique mosquée de toute la haute ville. Une vingtaine de familles liées les unes aux autres habitaient ce quartier populaire. La mosquée servait alors d’école coranique et d’école d’apprentissage de la langue arabe. L’école indigène française se trouvait dans le quartier voisin Aïn Hallouf. Dans ce quartier, se trouvait aussi la plus ancienne huilerie appartenant à l’une des branches de la famille Zemirli, celle des Koroghli.

Cette huilerie traditionnelle, qui a près d’un siècle et demi, fonctionne encore aujourd’hui, elle appartenait au cousin paternel de notre arrière-grand-père. Ahmed Zemirli est un militant nationaliste algérien de la première heure. Sa prise de conscience politique remonte à son enfance, nous sommes frappés par la précocité de son engagement. Durant l’année scolaire 1936-1937 un événement important s’est produit qui a marqué le jeune Ahmed et qui sera déterminant pour le restant de sa vie de militant. A peiné âgé de 14 ans, élève au collège de Tizi Ouzou, il a été exclu suite à la première grève qu’il initia avec son camarade M’barek Aït Menguelet, militant nationaliste, oncle du grand chanteur et poète Lounis et père de l’actuel maire de Tizi Ouzou.

A cette époque, cet événement fit beaucoup de bruit. Ahmed Zemirli était un bon élève, studieux, intelligent, travailleur. Il fut un collégien appliqué et sérieux qui cumulait les bons résultats et les bonnes notes. Il adhérait parallèlement à l’association des Scouts musulmans algériens, le groupe El Hillal, fondé en 1938 par le défunt Rabah Boubrit (d’une grande et ancienne famille de Tizi Ouzou), qui était une école de militantisme où les jeunes Algériens forgeaient leur personnalité politique et prenaient conscience des conditions de vie misérable du peuple algérien autochtone. Adolescent, il rentra en politique et adhéra au Parti du peuple algérien, le PPA. Etre un membre politique actif et s’opposer aux injustices du joug colonial, dénoncer et lutter contre son oppression, était une évolution tout à fait naturelle pour tout jeune ayant un bon niveau d’instruction et ayant fréquenté l’école du militantisme.

Ahmed Zemirli était un militant actif, ne ménageant aucun effort pour informer, sensibiliser la population et inculquer aux Algériens l’esprit de solidarité. Son rôle était aussi de former, encourager la jeunesse au patriotisme et à leur adhésion au PPA. Il consacra sa jeunesse entière à son parti avec dévouement et abnégation sans jamais faillir à son devoir et sans défection aucune. Suite aux événements de 1945, Ahmed Zemirli a été arrêté et séquestré dans les locaux de la gendarmerie de Tizi Ouzou, d’où il s’évada. Il a été recherché dans toute la région par les gendarmes à cheval, et fut arrêté une seconde fois sur les hauteurs entre Talalam et Boukhalfa.

Les gendarmes le ramenèrent à pied, traîné par une corde jusqu’aux locaux de la DST de Tizi Ouzou, puis il fut transféré vers la DST d’Alger. C’est ainsi qu’adulte, il était prêt à occuper des postes de haute responsabilité. Il gravit les échelons et devint cadre de parti. Ahmed Zemirli a été solidaire avec les patriotes membres de l’élite PPA radiés du parti (PPA MTLD) en 1949, suite à la crise politique dite «berbériste». A la trentaine, il rejoint la métropole pour organiser le premier noyau de la Fédération du FLN. L’historien et écrivain militant Mohamed Harbi le relate dans son livre FLN mirage ou réalité. Il fut, en effet, l’un des premiers responsables du déclenchement de la Révolution de 1954 jusqu’à son arrestation en 1958.

Emprisonné dans différentes maisons d’arrêt en France, subissant tortures et brimades pendant de longues années, il ne fut libéré qu’à l’indépendance. Il  rejoint le pays en 1962 et continua ses activités  au bureau politique et à la Fédération du FLN de Tizi Ouzou. Il contribua à la construction du pays laissé à feu et à sang par la horde sauvage des ultras de l’OAS qui ont appliqué la politique de la terre brûlée.Il fut nommé préfet du département de Grande Kabylie en 1964 et occupa le poste jusqu’en 1966. Il mena la dure mission de contribuer au dénouement de la crise FFS. Et suite au changement politique du 19 juin 1965, différemment qualifié par certains de coup d’Etat et par d’autres de redressement, il espéra vainement l’exécution des accords conclus entre Ben Bella et le FFS.

Par la suite, il occupa des postes de cadre dans des sociétés publiques jusqu’à sa retraite. Actuellement, il réside dans sa ville natale, Tizi Ouzou. Que Dieu te bénisse Sidi Ahmed, t’apporte aide et santé, te prête longue et agréable vie, toi le doyen de toute notre famille, que tu sois entouré de l’affection de tes proches, de l’amour de tes enfants et petits-enfants. Gloire et éternité à toi et à tes compagnons d’armes et de combat. Ton sacrifice et ceux de tous tes frères de combat ne seront pas vains. Tu es un héros pour ta famille, tes amis, ta région et ton pays.
 

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